Le blog de Di Brazzá, artiste multicarte.

-« C’est que ça en fait du temps maintenant que je vous vois vivre ainsi, à corps touchant avec votre au-delà. Cette ombre à laquelle vous êtes si fort attaché qu’on en viendrait presque à penser que vous êtes, l’un comme l’autre, faits de la même eau. Que vous êtes son ombre, à cette ombre, en quelque sorte. Tout ça me fait penser à l’histoire de ce pauvre jeune homme qui occupa un long moment ce studio que nous vous louons à présent. Ce jeune homme (il avait à peine autour de vingt ans lorsque il vint s’installer ici) n’avait qu’une chose à l’esprit : l’aventure. Et bien que travaillant aux Salines, dans les Terres, il avait obtenu de ses patrons la faveur de s’absenter deux mois par an. Dieu seul sait d’ailleurs comment il s’y était pris tant là-bas les patrons et autres contremaîtres sont réputés pour ne pas être accommodants. Mais le fait est que cette faveur rarissime lui fut accordée et qu’il mit chaque année ces deux mois à profit pour s’envoler découvrir de nouvelles terres, de nouveaux continents. De ces pays, ces peuples, ces civilisations à la rencontre desquels il s’en allait, il en revenait fréquemment transformé. Parlant indien comme un indien d’Amérique, mandarin comme un chinois ou arabe comme un arabe, et portant les mêmes habits; en adoptant aussi les mœurs, la religion pendant de nombreux mois. Jusqu’au prochain voyage, aux prochaines saveurs, aux prochaines odeurs qu’il rapporterait avec lui sous sa chemise où, se mêlant à la sueur perlant sur sa poitrine, elles ne se laisseraient plus aborder que par le cœur des jeunes filles. Parce que des jeunes filles, beau garçon comme il était, il faut dire qu’il n’en manquait pas. On le voyait bien, nous, l’expression qu’elles avaient quand elles regardaient son front taillé comme un à-pic, ses yeux d’un vert plus profond que le buis, sa carrure d’athlète et les veines gonflées de sang qui couraient tout au long de ses bras. Était-il un amant fidèle ce jeune homme ? Oui. Mais le temps d’une course. D’une simple course. Parce qu’avec lui l’amour, enfin, ce qu’on appelle comme ça de nos jours: ça ne durait pas plus d’une semaine. Ou Deux. Grand maximum. Et encore. Mais aucune d’entre ces jeunes filles jamais ne lui en a voulu. Bien au contraire. Le fait qu’une de leurs amies ait pris la suite après elles paraissait leur donner l’impression que « l’aventure continuait » puisque restant au cœur de la même famille. De la même tribu. Jusqu’au jour où vint celle qui le fit tituber pour la première et la dernière fois. Celle qui, aussi belle, aussi élégante qu’une reine des prés se l’attacha aussi fort que vous-même êtes attaché à votre ombre. Plus jamais on ne vit l’un aller sans l’autre. Leur amour ? Leur amour c’était de la lumière vive. Comme la chaux. Ah il n’aurait pas été bien prudent de marcher déchaussé derrière eux tant le moindre chemin chauffé à blanc qu’ils empruntaient devenait soudain torrent de pierres et de laves fumantes. Seulement voilà, la petite, elle avait des frères. Des frères du sud. Et les frères du sud ça n’aime pas ça qu’on s’enroule autour de leur sœur. D’autant plus que le bruit commençait à courir que la petite était enceinte. De quelques mois déjà. Et que malgré tous ses efforts désespérés pour le cacher qu’elle était grosse de son homme en à-pic, il n’y a qu’un aveugle qui aurait pu ne pas le voir. Alors, ce qui avait commencé comme la plus merveilleuse des histoires d’amour, comme un orage qui ne ferait de mal à personne, se termina en tragédie. Les frères, ils étaient au nombre de cinq, se saisirent de leur sœur avec la bénédiction de leur père et de leur mère. Et avec cette même bénédiction, tout en la couvrant de honte et de mots orduriers, ils la forcèrent à avorter. Et ce petit bébé, tout petit qu’il était, déjà formé, ils le jetèrent à la mer, comme on le fait ici encore des bêtes mortes. Pour ça ils ont pris une barque et sont allés très loin, au plus loin que leurs bras de marin pêcheurs le leur permettaient. Il ne s’agissait pas en effet que le premier courant, la première vague ne le lui rapporte à leur sœur cet avorton. Non, il fallait que la mer, la mer seule et ses habitants les plus voraces s’en emparent. Puis une fois accomplie la mission qu’ils s’étaient donnée ils se mirent en chasse. En chasse à l’homme. Mais l’homme, il était déjà loin. Il s’était enfui. Que faire d’autre ? C’est mon mari et moi qui l’y avons aidé. Avec la complicité du facteur et de sa camionnette. On l’a sorti d’ici de nuit. Et conduit à l’aéroport. D’où il s’est envolé. Pour le Népal. Un pays qu’il avait déjà visité. Où il connaissait du monde. C’est donc là qu’il s’est installé, quelque part dans les montagnes. Là qu’il a fondé un foyer. En espérant que ces nouvelles flammes l’aideraient à oublier celles qui les avaient consumés, lui et sa Reine des prés devenue folle à lier après qu’on lui eut arraché son enfant de son ventre. Mais ils l’ont retrouvé. Ils l’ont retrouvé les cinq frères. Des mois et des mois, des années après ils l’ont retrouvé. Est-ce quelqu’un de la poste qui avait parlé (il nous envoyait quelquefois une carte postale jamais signée pour nous donner de ses nouvelles) ? Nul ne le saura jamais. Le fait est qu’ils se sont rendus là bas, les frères, tous ensemble. Et que c’est à l’aube, dit-on qu’ils l’ont débusqué dans sa petite maison en lisière de forêt. Sa maison où dormaient paisiblement sa nouvelle femme et ses trois enfants, des filles. Et vous savez ce qu’ils ont fait ? Vous savez ce qu’ils ont fait ? La femme, comme les filles ils les ont assassinées, oui monsieur, assassinées, pendant qu’elles dormaient. Quant au jeune homme, qui avait réussi encore une fois à s’enfuir, ils l’ont traqué des jours durant dans la forêt. Jusqu’à ce qu’enfin ils le trouvent, épuisé, quasi mourant à cause d’une blessure par balle qui commençait à gangrener. Et là, là, oh mon dieu, là, ils l’ont tout d’abord égorgé. Pour qu’il se vide de son sang. Lentement. Et mugisse et souffle et tremble comme mugit et souffle et tremble la bête offerte en sacrifice. Puis ils l’ont accroché à une branche d’arbre comme on accroche une chèvre, un chamois, à un croc de boucher et ils l’ont écorché. Oui, écorché. Et puis ont fait jaillir viscères et matières de son ventre en le perçant d’un grand coup de couteau. Le même avec lequel ils ont ensuite coupé son sexe et puis ses bourses. Et Après ? Eh bien après, déliant les liens qui le tenaient attachés, ils l’ont jeté à terre et se sont acharnés sur lui, à la hache, le débitant en autant de morceaux qu’ils le pouvaient. Croyez–vous que cela suffit à éteindre leur haine ? Eh bien non. Une fois tout cela fini, ils réunirent toute cette viande, ces os hachés menus dans la peau de ce pauvre jeune homme dont ils firent comme un paquet et s’en allèrent jeter tout cela dans la première rivière qu’ils rencontrèrent. Furent-ils punis pour cet acte innommable ? Non. À croire que ce dieu dont on nous rabat tant les oreilles ne protège toujours que les puissants, les âmes les plus misérables. Ils s’en sont revenus ici. Vainqueurs. Sans mot dire d’abord. Et puis ensuite, ça s’est su. Tout se sait, toujours. Mais que faire ? Que faire, me dit un jour un gendarme, il n’y a pas de plainte, pas de cadavre, et tout ça aurait eu lieu si loin, êtes vous sûre au moins que ce qu’on dit est vrai ? Quelquefois, voyez-vous, monsieur, je me suis laissée aller à penser que votre homme, avec cet air de nulle part qu’il traînait avec lui nous était arrivé ici pour ça. Pour chercher, pour trouver et punir les responsables de cette atrocité. Oui, souvent, je me suis trouvée prise dans les rets de ce rêve là. Que tous deux avaient fait un pacte. Un de ces pactes aussi épais que le sang qu’ils échangent, ces hommes, et vont même parfois jusqu’à boire. Un pacte d’amour et de mort dont nous les femmes sommes à jamais incapables de comprendre le mystère bien plus profond, plus obscur que cet aven dans les eaux duquel nous abritons, qui l’âme d’un bienheureux ou d’une bienheureuse, qui la main d’un futur assassin. Mais ce pacte là n’a jamais existé ailleurs que dans mes rêves. Et même aurait-il existé : votre homme a disparu. Comme vous devriez le faire, monsieur. Oui. Vous devriez partir. Vous aussi. Tant qu’il est encore temps. Disparaître. À votre tour. »
Di Brazzá - Rue Sans Suite (Pour M.C)
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Ce chapitre est le vingt-quatrième et DERNIER du Journal d'une disparition. Qui constitue la deuxième partie de mon Livre de Nocturnes.(Chochottes blues?) en étant la première. Il s'agit bien entendu d'un premier jet.
La troisième partie, HÔTEL UNTEL, s'ouvrira dans quelques semaines. Entre temps je prendrai un peu de repos.
Bien à vous,
dB
AUTOPUB , Rappel:
"Récitar Cantando" plutôt que Roman
mon dernier ouvrage : JE EST UNE O.MBRE
est désormais disponible ICI

Illustration haut de page:Copyrights: © Di Brazzá
dibrazza | 16 h 55 | Rubrique : JOURNAL D'UNE DISPARITION. Nocturnes Livre II | Màj : 14/08/08 à 18 h 27
Commentaires
Fan
12/08/08 à 18:04
Bon repos ! Un grand merci pour vos musiques choisies ! Je vais prendre le temps de relire cette dernière belle page.
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équilibre
christiane
13/08/08 à 15:42
Qu'opposer au blanc si ce n'est le noir ?
Qu'opposer au silence si ce n'est le cri ?
Qu'opposer à l'amour si ce n'est la mort ?
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deux livres plus un !
Fandango
14/08/08 à 17:20
la commande en ligne !... comme c'est simple !...
Arion est du voyage aussi !
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silence
Christiane
21/09/08 à 21:58
Revenez vite, les mots ont froid sans vous...
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Vinosse
30/09/08 à 11:19
Une serpillière?????????
N'empêche, c'est bien utile, pour nettoyer la merde des cons!
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3alai
18/10/08 à 01:34
Très beau texte
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