L'Esprit de suite

Le blog de Di Brazzá, artiste multicarte.

CHANSONS DE LA CITE RADIEUSE, Nocturnes Livre IV

(SILEO) Nocturnes, Livre V

Mardi 29 Juillet 2008.

RUE D'OÙ SUIS-JE? Variation #4

                                                      Journal d'une disparition #19

                     

 

 


Di Brazza - Rue d'Où suis-je? Variation #4 (instrumental) B.O.L du Journal d'une disparition. Inédit.

-« L’ombre ? Elle est comme lui. Comme votre homme. On la voit jamais s’en aller. Le matin, à la première heure, aux premiers rayons du soleil : la voilà qui jaillit comme un filet d’eau noire. Puis enfle. Et s’écoule. Et saute. Et s’accroche aux murs, aux ramages des arbres, à nous, à qui sait quoi encore qu’elle suce, lèche, et mâche, ivre de tout ce sel qui s’en vient fondre sous sa langue. Et puis vient le midi. Et avec lui : plus rien. Plus une goutte d’ombre. Où est-elle ? Qui peut le dire. Est-ce si important puisque passé le temps d’une heure, même pas, la voilà qui est là de nouveau. Qui revient. Et déroule un à un ses anneaux. Et serpente. Et s’allonge démesurément jusqu’à cette heure, jamais tout à fait la même, où après avoir recraché lunes, comètes et étoiles comme s’il s’agissait de fruits pourris, le ciel se met alors en marche et l’écrase. Inexorablement. De la même façon que nous autres humains écrasons les fourmis. Rien de bien neuf dans tout cela. C’est la marche du monde. Non ? Mais allez savoir, qui sait en effet, qui sait ? C’est peut-être là, dans cette nuit sans lunes, sans comètes, sans étoiles qu’il se trouve à présent, votre disparu. Ce serait à mon sens la meilleure des choses qu’on puisse vous souhaiter. Parce qu’en ce cas, monsieur, puisqu’un matin naissant suffit à lui tout seul à la résurrection des ombres, soyez certain qu’il reviendra. Demain. Avec la lumière. En attendant, si vous le voulez bien (mais vous êtes venus pour ça, n’est-ce pas ?) je vais vous raconter une drôle d’histoire pas très propre, dans laquelle l’ombre, comme la lumière, et votre homme bien entendu, ont un grand rôle à jouer. Je m’étonne d’ailleurs que depuis le temps que vous consacrez à rencontrer l’une et l’autre, aucune d’entre nous n’ait encore songé à vous la raconter. Vous n’ignorez pas, j’en suis sûre, ce que signifie l’expression Figure locale. Eh bien voyez-vous, jusqu’à il y a peu, car elle s’est éteinte il y a juste quelques mois, la figure locale la plus célèbre de cette ville était à juste titre une semi clocharde dont personne ici ne pourra jamais vous dire l’âge tant elle a toujours été vieille. Très vieille. On dit (mais vous avez dû vous rendre compte combien on dit ici) que dans ses premières années cette femme fut fort belle. Je veux bien le croire. Pourquoi pas ? Mais moi je l’ai toujours vue vieille. Et laide. Parce que laide, ça : elle l’était. Affreusement. Par quoi commencer ? Son visage ? Il était tout ridé, bien évidemment, mais surtout boursouflé et rougi par l’alcool. Car elle buvait bien sûr. Des litres et des litres. Surtout du rhum. Une boisson d’homme pourtant. Sur son front, lorsque ses longs cheveux filasses voulaient bien s’écarter un peu, à moins qu’elle ne les ait écartés elle-même d’un geste brusque, enfin fâchée de ne plus rien y voir, on pouvait découvrir deux kystes graisseux de bonne taille. L’un étant plus proéminent que l’autre si je m’en souviens bien. Avec ça, un nez en patate mangé par la couperose et orné lui aussi de boutons ou de verrues, un sourire qu’aucune dent n’illuminait, le dos voûté comme une carabosse vêtue de haillons et des savates au pied avec lesquelles aucun chat ni aucun chien n’auraient au grand jamais  accepté de jouer. Comment s’appelait-elle ? Franchement, je l’ignore. Et ne m’y suis jamais trop intéressée. Les gamins l’appelaient Negrita. À cause du rhum, bien entendu. Negriiiiiita ! Negriiiiita ! ils lui criaient à peine l’apercevaient-ils poussant son landau, son éternel landau, dans lequel elle enfouissait tout ce à quoi elle tenait le plus. Ses bouteilles en particulier. Mais, bon, je ne suis jamais allée voir de près. Ni moi, ni personne non plus je crois. À part votre homme peut-être. Mais nous verrons cela en son temps. Il ne faut pas croire, Negrita, le fait de l’appeler ainsi, ce n’était pas méchant. Et ne paraissait pas lui déplaire. Est-ce parce que cela lui rappelait le temps, antediluvien, où ses cheveux longs de plus de quatre-vingt centimètres à présent étaient d’un noir pareil à celui des corbeaux ? Est-ce que cela lui rappelait ses origines ? Je crois en effet qu’elle devait avoir du sang espagnol et gitan, un sang de vierge noire comme on dit ici. En tous les cas, je ne l’ai jamais vue se rebeller lorsque quelqu’un, enfant ou pas, s’avisait de l’interpeller ainsi. Et pourtant, croyez moi, cette femme avait l’invective facile. Et théâtrale avec ça. Car comme comédienne, elle se posait là. Comme chanteuse réaliste aussi. Imaginez un peu. Vous êtes là, dans un café. En train de lire le journal, ou de deviser avec l’un ou l’autre de vos amis. Ou de jouer aux cartes. Et soudain. Que se passe-t-il, soudain ? Il se passe qu’Elle arrive, elle, Son Altesse Impériale Négrita Première, bourrée comme un carrosse au jour du sacre, semblant tirer tout ce qu’il y a d’air dans la salle comme on ouvre grand des rideaux et puis, posée là, dans cet entrebail fait d’un restant de ciel et de fumées de tabac : voilà qu’elle se met à hurler la chansonnette. À capella. Une horreur indicible toujours ponctuée cependant par des hourras, des bis, des applaudissements fournis. Croyez-vous qu’elle faisait la quête ? Qu’elle passait alors entre chacun d’entre nous avec un semblant de chapeau ? Oh que non. Négrita Première levait l’impôt. C’était nous, nous qui nous dressions, quittions notre table et allions lui porter notre obole (son Dû) au creux de sa main. Une main d’une crasse telle que je me demande bien qui, à part votre homme, a pu la lui serrer. Question théâtre aussi elle avait un bon répertoire. Son numéro le plus connu, c’était l’accident. Celui là, elle le jouait très souvent. Mais il impliquait que l’un d’entre nous acceptât de jouer les seconds rôles. Un exemple. Vous êtes en voiture. Vous arrivez à une allure, ma foi, convenable au carrefour qui se trouve juste en bas de la Rue d’Où suis-je ? La circulation a l’air fluide et subitement, qu’est-ce que vous voyez ? Hein, qu’est-ce que vous voyez ? Vous voyez Son Altesse Impériale couchée ventre à terre, les bras en croix, en plein milieu de la chaussée. Son landau renversé à ses côtés. Vous vous dites bien sûr quel monde de brutes, peut être même le dites-vous très fort (en ce cas là Son Altesse Impériale jubile), vous courez à son secours, l’aidez à se relever, soulagé de constater que non elle n’est pas morte et là, là que vous demande-t-elle ? Oui : que vous demande-t-elle ? De la raccompagner. Et vous le faites bien sûr. Tout le monde l’a fait. Même moi. Même votre homme. C’est d’ailleurs comme ça qu’il l’a connue. En croyant l’avoir renversée. Et il l’a donc raccompagnée. Où ? Je ne sais pas. À vrai dire, Son Altesse avait autant de maisons qu’un arbre sain a de fruits. Moi je penche pour la vieille chapelle, celle du trou du loup. Ce n’est pas là son nom bien sûr mais ici c’est ainsi qu’on nomme cette ruine, parce qu’elle est très loin, vraiment très loin du centre. Et que trou du loup, c’est moins vulgaire que l’autre expression. Vous voyez laquelle. Enfin, dit-on (et j’insiste sur ce dit-on parce que bien entendu je n’ai assisté à aucune des scènes que je vais vous raconter) ils ont sympathisés. Dans la vieille chapelle, dit-on toujours (mais alors ça même le journal du coin en a parlé), Son Altesse Impériale vivait parmi les ordures. Il y aurait eu un temps un tel labyrinthe de sacs poubelles et de bouteilles vides ou brisées que les services sanitaires ont mis un temps fou à l’en débarrasser. Mais elle a recommencé peu après. Ça lui plaisait, ça, ce labyrinthe d’ordures qu’elle ramassait. Parce que bien sûr, à part les bouteilles, c’était pas les siennes d’ordures. Non, c’était les nôtres. Ce qui lui plaisait à Son Altesse, c’était nos déchets. Et c’est là dedans, oui, là dedans qu’ils se retrouvaient tous les deux. Les uns disent comme deux amants. D’autres comme deux ivrognes. D’autres encore comme deux amants portés sur la boisson. Il n’empêche, un grand nombre de gens affirme l’avoir vu, lui, votre homme lui apporter des sacs d’ordures comme on porte un bouquet. Et ressortir de là quelques heures après dans un tel état d’ébriété qu’on peut se demander encore comment, dans la nuit, il trouvait son chemin pour rentrer chez lui. À moins que sa voiture ne l’y ait à chaque fois conduit. Toute seule. Moi, quand j’ai appris ça, quand on m’a appris ça, ça et bien d’autres choses toujours aussi peu propres, je vous avoue que j’ai été vraiment déçue. Comment ça ? me disais-je voilà un homme toujours bien mis, parfumé ce qu’il faut pour ne pas perdre ce qui fait un homme, peu enclin  à la conversation (c’est le moins qu’on puisse dire) mais toujours fort civil chaque fois que je l’ai croisé et voilà qu’il nous joue double jeu ! Voilà qu’à peine l’ombre et la lumière englouties par la nuit il se vautre dans la pire des débauches avec ce qu’il y a de plus sale et de plus repoussant dans cette ville. Déçue n’est pas le mot, monsieur, non. Désappointée non plus.En vérité, je crois que mon sentiment était plus proche du dégoût que de la déception. Et qu’il l’est encore à ce jour. Parce que c’est cette ombre là, monsieur, c'est cette ombre là que vous suivez comme une ombre. Pas une autre. »
Di Brazzá - Rue d'Où suis-je? Variation #4 (Pour Mitraillette)  


                                                               ________________________________________

Ce chapitre est le dix-neuvième du Journal d'une disparition. Qui constitue la deuxième partie de mon Livre de Nocturnes, (Chochottes blues?) en étant la première. Il s'agit bien entendu d'un premier jet.
Si vous le voulez bien nous arpenterons ensemble un certain nombre de rues, quais, places et jardins de cette ville au nom étrange. Accompagnant ainsi à notre manière cette recherche qui se met en route aujourd'hui.
Toutes les petites musiques jointes à ces "épisodes" sont des compositions originales instrumentales que j'ai signées. Et jouées. Je ne saurais bien sûr vous obliger à les entendre. Mais sachez, vraiment, n'y voyez aucune vanité de ma part, que le film souffrirait de cette absence de bande sonore.
Merci à tous d'être là. Si nombreux. Attentionnés et attentifs.
dB
 

AUTOPUB , Rappel:    
"Récitar Cantando" plutôt que Roman
 mon dernier ouvrage : JE EST UNE O.MBRE  
 est  désormais
disponible  ICI 

 

 

 

 

Illustration haut de page:Copyrights: © Di Brazzá   

dibrazza | 21 h 34 | Rubrique : JOURNAL D'UNE DISPARITION. Nocturnes Livre II | Màj : 31/07/08 à 07 h 55

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Commentaires

Non, ce n'est pas la nuit...

christiane

30/07/08 à 05:27

Il absorbe le mal pour en faire de la lumière...

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