Le blog de Di Brazzá, artiste multicarte.
Di Brazza - Rue d'Où suis-je? Variation #4 (instrumental) B.O.L du Journal d'une disparition. Inédit.
-« L’ombre ? Elle est comme lui. Comme votre homme. On la voit jamais s’en aller. Le matin, à la première heure, aux premiers rayons du soleil : la voilà qui jaillit comme un filet d’eau noire. Puis enfle. Et s’écoule. Et saute. Et s’accroche aux murs, aux ramages des arbres, à nous, à qui sait quoi encore qu’elle suce, lèche, et mâche, ivre de tout ce sel qui s’en vient fondre sous sa langue. Et puis vient le midi. Et avec lui : plus rien. Plus une goutte d’ombre. Où est-elle ? Qui peut le dire. Est-ce si important puisque passé le temps d’une heure, même pas, la voilà qui est là de nouveau. Qui revient. Et déroule un à un ses anneaux. Et serpente. Et s’allonge démesurément jusqu’à cette heure, jamais tout à fait la même, où après avoir recraché lunes, comètes et étoiles comme s’il s’agissait de fruits pourris, le ciel se met alors en marche et l’écrase. Inexorablement. De la même façon que nous autres humains écrasons les fourmis. Rien de bien neuf dans tout cela. C’est la marche du monde. Non ? Mais allez savoir, qui sait en effet, qui sait ? C’est peut-être là, dans cette nuit sans lunes, sans comètes, sans étoiles qu’il se trouve à présent, votre disparu. Ce serait à mon sens la meilleure des choses qu’on puisse vous souhaiter. Parce qu’en ce cas, monsieur, puisqu’un matin naissant suffit à lui tout seul à la résurrection des ombres, soyez certain qu’il reviendra. Demain. Avec la lumière. En attendant, si vous le voulez bien (mais vous êtes venus pour ça, n’est-ce pas ?) je vais vous raconter une drôle d’histoire pas très propre, dans laquelle l’ombre, comme la lumière, et votre homme bien entendu, ont un grand rôle à jouer. Je m’étonne d’ailleurs que depuis le temps que vous consacrez à rencontrer l’une et l’autre, aucune d’entre nous n’ait encore songé à vous la raconter. Vous n’ignorez pas, j’en suis sûre, ce que signifie l’expression Figure locale. Eh bien voyez-vous, jusqu’à il y a peu, car elle s’est éteinte il y a juste quelques mois, la figure locale la plus célèbre de cette ville était à juste titre une semi clocharde dont personne ici ne pourra jamais vous dire l’âge tant elle a toujours été vieille. Très vieille. On dit (mais vous avez dû vous rendre compte combien on dit ici) que dans ses premières années cette femme fut fort belle. Je veux bien le croire. Pourquoi pas ? Mais moi je l’ai toujours vue vieille. Et laide. Parce que laide, ça : elle l’était. Affreusement. Par quoi commencer ? Son visage ? Il était tout ridé, bien évidemment, mais surtout boursouflé et rougi par l’alcool. Car elle buvait bien sûr. Des litres et des litres. Surtout du rhum. Une boisson d’homme pourtant. Sur son front, lorsque ses longs cheveux filasses voulaient bien s’écarter un peu, à moins qu’elle ne les ait écartés elle-même d’un geste brusque, enfin fâchée de ne plus rien y voir, on pouvait découvrir deux kystes graisseux de bonne taille. L’un étant plus proéminent que l’autre si je m’en souviens bien. Avec ça, un nez en patate mangé par la couperose et orné lui aussi de boutons ou de verrues, un sourire qu’aucune dent n’illuminait, le dos voûté comme une carabosse vêtue de haillons et des savates au pied avec lesquelles aucun chat ni aucun chien n’auraient au grand jamais accepté de jouer. Comment s’appelait-elle ? Franchement, je l’ignore. Et ne m’y suis jamais trop intéressée. Les gamins l’appelaient Negrita. À cause du rhum, bien entendu. Negriiiiiita ! Negriiiiita ! ils lui criaient à peine l’apercevaient-ils poussant son landau, son éternel landau, dans lequel elle enfouissait tout ce à quoi elle tenait le plus. Ses bouteilles en particulier. Mais, bon, je ne suis jamais allée voir de près. Ni moi, ni personne non plus je crois. À part votre homme peut-être. Mais nous verrons cela en son temps. Il ne faut pas croire, Negrita, le fait de l’appeler ainsi, ce n’était pas méchant. Et ne paraissait pas lui déplaire. Est-ce parce que cela lui rappelait le temps, antediluvien, où ses cheveux longs de plus de quatre-vingt centimètres à présent étaient d’un noir pareil à celui des corbeaux ? Est-ce que cela lui rappelait ses origines ? Je crois en effet qu’elle devait avoir du sang espagnol et gitan, un sang de vierge noire comme on dit ici. En tous les cas, je ne l’ai jamais vue se rebeller lorsque quelqu’un, enfant ou pas, s’avisait de l’interpeller ainsi. Et pourtant, croyez moi, cette femme avait l’invective facile. Et théâtrale avec ça. Car comme comédienne, elle se posait là. Comme chanteuse réaliste aussi. Imaginez un peu. Vous êtes là, dans un café. En train de lire le journal, ou de deviser avec l’un ou l’autre de vos amis. Ou de jouer aux cartes. Et soudain. Que se passe-t-il, soudain ? Il se passe qu’Elle arrive, elle, Son Altesse Impériale Négrita Première, bourrée comme un carrosse au jour du sacre, semblant tirer tout ce qu’il y a d’air dans la salle comme on ouvre grand des rideaux et puis, posée là, dans cet entrebail fait d’un restant de ciel et de fumées de tabac : voilà qu’elle se met à hurler la chansonnette. À capella. Une horreur indicible toujours ponctuée cependant par des hourras, des bis, des applaudissements fournis. Croyez-vous qu’elle faisait la quête ? Qu’elle passait alors entre chacun d’entre nous avec un semblant de chapeau ? Oh que non. Négrita Première levait l’impôt. C’était nous, nous qui nous dressions, quittions notre table et allions lui porter notre obole (son Dû) au creux de sa main. Une main d’une crasse telle que je me demande bien qui, à part votre homme, a pu la lui serrer. Question théâtre aussi elle avait un bon répertoire. Son numéro le plus connu, c’était l’accident. Celui là, elle le jouait très souvent. Mais il impliquait que l’un d’entre nous acceptât de jouer les seconds rôles. Un exemple. Vous êtes en voiture. Vous arrivez à une allure, ma foi, convenable au carrefour qui se trouve juste en bas de
Di Brazzá - Rue d'Où suis-je? Variation #4 (Pour Mitraillette)
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Ce chapitre est le dix-neuvième du Journal d'une disparition. Qui constitue la deuxième partie de mon Livre de Nocturnes, (Chochottes blues?) en étant la première. Il s'agit bien entendu d'un premier jet.
Si vous le voulez bien nous arpenterons ensemble un certain nombre de rues, quais, places et jardins de cette ville au nom étrange. Accompagnant ainsi à notre manière cette recherche qui se met en route aujourd'hui.
Toutes les petites musiques jointes à ces "épisodes" sont des compositions originales instrumentales que j'ai signées. Et jouées. Je ne saurais bien sûr vous obliger à les entendre. Mais sachez, vraiment, n'y voyez aucune vanité de ma part, que le film souffrirait de cette absence de bande sonore.
Merci à tous d'être là. Si nombreux. Attentionnés et attentifs.
dB
AUTOPUB , Rappel:
"Récitar Cantando" plutôt que Roman
mon dernier ouvrage : JE EST UNE O.MBRE
est désormais disponible ICI

Illustration haut de page:Copyrights: © Di Brazzá
dibrazza | 21 h 34 | Rubrique : JOURNAL D'UNE DISPARITION. Nocturnes Livre II | Màj : 31/07/08 à 07 h 55
Commentaires
Non, ce n'est pas la nuit...
christiane
30/07/08 à 05:27
Il absorbe le mal pour en faire de la lumière...
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