L'Esprit de suite

Le blog de Di Brazzá, artiste multicarte.

CHANSONS DE LA CITE RADIEUSE, Nocturnes Livre IV

(SILEO) Nocturnes, Livre V

Jeudi 03 Juillet 2008.

RUE D'OU SUIS JE?

                                                           Journal d'une disparition #4

                     


Di Brazza - Rue d'Où suis je? Variation I , piano seul.B.O.L du Journal d'une disparition. Inédit.

- « Je préfère ça. Figurez vous qu’au départ je vous ai pris pour quelqu’un de la police. Ou un journaliste. C’est que les gens qui posent des questions, nous dans notre métier, on en rencontre pas beaucoup. Et quand on en rencontre je vous fiche mon billet que c’est un flic ou un journaliste. Qui veut nous faire cracher ci ou cracher ça à propos de nos locataires. Moi je ne mange pas de ce pain là. Même si vous étiez de la police je ne vous dirais rien. Pipelette, c’est une réputation. Rien d’autre. Mauvaise. Et fausse. Une concierge, une vraie, comme moi, c’est un coffre. Fermé à triple tour. Tout ce que je sais je le garde là. Allez y : touchez. Oui oui. N’ayez pas peur. Même si ça rebondit. Si ça rebondit c’est que le bon dieu m’a bien lotie. Allez y, c’est pas moi qui vous traînerai au tribunal pour attentat  à la pudeur, attouchement ou une autre merdouillerie. Puisque je vous y invite. Vous voyez ? C’est là. Un vrai concierge ça se tait. Moi je me tais. Ce qui veut pas dire que je suis pas bavarde. Oh ça, bavarde, je le suis. Et même beaucoup. Mais pour rien dire. Mon fils aussi il est comme moi. Il m’aide à tenir la loge. Mon mari il s’est barré que mon fils il avait même pas huit ans. Ne lui parlez pas de son père à mon fils. Ça le met hors de lui. Ce qui l’empêche pas d’en être un bon, de père, lui. Faut le voir avec sa marmaille. Plus poule que sa femme. Ça c’est sûr qu’il les aime. Et qu’il leur montre. Mais ça l’empêche pas de les dresser comme il faut. De leur apprendre le respect. À commencer par le respect des communs. C’est que c’est pas chez nous, ici, hein, même si ça a l’air de l’être. De toutes façons, je dis on est jamais chez nous. Même ceux qui croient l’être. Même les pro-pri-étai-res ils sont pas chez eux. C’est des mensonges qu’ils se racontent quand ils parlent de leur chez eux. Oui. Vous avez raison. Faudrait quand même qu’on parle de ce pourquoi vous êtes venus. Oui, bien sûr je le reconnais. Quoique depuis deux trois ans il avait plus de cheveux. Il s’était fait tout raser comme beaucoup de jeunes. Ceux qui imitent les sportifs. Les footballeurs surtout. Mon fils, le foot, il en est malade. Quand y a un match on peut pas lui parler. Mais c’est bien, après il en parle avec les locataires. Ça crée du lien comme ils nous ressassent dans les séances de formation que le syndic nous impose. Une perte de temps, mais bon. Vous la tenez d’où cette photographie ? Elle a l’air plutôt ancienne. Elle a été prise ici ? À  Où-suis-je ?  Drôle de nom qu’elle a notre ville, hein ? Où suis-je ? Comme si nous, les habitants on savait pas où on habitait. Me demande bien qui a pu avoir cette idée d’appeler cet endroit comme ça. Mon fils il a son explication. Il dit que de la même façon que le Rio de Janeiro s’appelle Rivière de Janvier parce qu’elle a été découverte en Janvier, eh bien ici, l’explorateur qui a découvert cette terre, parce qu’il en a bien fallu un, de premier homme, n’est-ce pas, pour y mettre les pieds, eh bien ce premier homme, cet explorateur, comme il savait pas trop où il était, il a dit Où suis-je ? Et le nom est resté. Mais bon : chacun sa version. Il doit y en avoir bien d'autres. Le locataire du rez de chaussée pour lequel vous êtes là, je peux pas vous en dire grand-chose. C’est pas histoire de secret ou de coffre. Mais il avait rien de spécial. Pas comme beaucoup d’autres si vous voyez ce que je veux dire. Et puis, tant que j’y pense, c’est bien beau d’être là, mais comment m’avez-vous trouvée ? Qui vous l’a donnée cette adresse ? Et puis vous m’avez toujours pas dit pourquoi vous le cherchez mon ex locataire. Il a fait quelque chose ? De mal ? Il est pas mort j’espère ? Vous n’en savez rien ? C’est pour ça que vous le cherchez ? Pour savoir ? Il était gentil. Tout ce que je peux vous dire c’est qu’il était gentil, vraiment. En quinze ans qu’il a habité ici y a pas un jour où il nous a manqués. Manqué de respect. Nous on dit comme ça ici. Il m’a manqué. Ça veut dire que l’autre, il nous a traité. Lui alors : jamais. Il disait pas grand-chose, et même rien, mais pour la politesse et les salutations il était toujours là. Ce que je sais c’est qu’il se levait tous les jours à cinq heures. Pourquoi ? Je sais pas. En tous les cas, comme c’est mon heure, cinq heures, j’ai toujours vu sa lumière allumée à ce moment là. Qu’est-ce qu’il faisait de ses journées ? Allez savoir. Il ne travaillait pas.  S’il avait travaillé je l’aurais su. Mais son loyer il l’a toujours payé. Régulièrement. Au début j’ai cru qu’il était écrivain. Un artiste. Mais non, il écrivait pas. Ou peintre alors, parce que chez lui y avait des toiles immenses. Qu’il avait eu un mal fou à faire rentrer quand il a emménagé. Je m’en rappelle bien. Ici l’embrasure des portes n’est ni étroite ni trop basse mais il a quand même fallu batailler. Chez lui elles étaient entassées l’une sur l’autre. Je le sais parce que c’est moi qui lui faisais le ménage. Il me payait bien entendu. La seule qu’on voyait de ces toiles, c’était que des hommes. Tous assis comme dans une salle de spectacle. Tous habillés pareil. Tous barbichus. Et avec de drôles d’yeux. Ils avaient tous deux paires d’yeux. Rien que regarder le tableau ça faisait loucher. Ma belle fille, quand elle les a vus ces yeux là, elle a dit ça fait peur. Il doit pas être normal. Elle a même dit il y a que des hommes, peut être qu’il en est. Mais non. Il en était pas. Pas plus qu’il n’était peintre. Si il avait été peintre je l’aurais su. Et senti. Parce que la térébenthine ça se sent. Ça sent même fort. Ça aurait créé plein d’embrouilles avec les autres locataires. Non. Il peignait pas. Il en était pas non plus puisqu’il avait une amie. Qui venait le voir chaque semaine. Toujours un bouquet de fleurs à la main. C’était un homme qui se laissait fleurir. C’est bizarre, ça hein, un homme qui se laisse fleurir. Non, je sais pas où elle habite. Vous saurez peut être ça chez la coiffeuse. Je vous donnerai son adresse. Les coiffeuses c’est comme les curés tout le monde leur parle. Mais alors, elles, pour garder le secret, suivez mon regard. Je le sais que c’est  là qu’il allait parce qu’elle me l’a dit. C’est même elle qui l’a rasé et qui lui entretenait son Mont Chauve. C’est comme ça qu’il disait mon Mont Chauve. Ah oui, et puis un truc aussi : tous les samedis il allait aux mariages. A la mairie, l’après midi. Sur son trente et un. J’ai jamais trop compris pourquoi. Peut-être qu’il cherchait quelqu’un lui aussi. Une fois, mais une fois seulement il en est revenu tout chose de cette excursion. Je me suis dit c’est les tilleuls. Les tilleuls de la mairie qui nous l’ont endormi. Alors je me suis risquée. Et figurez vous qu’il m’a répondu. Oh pas dans le détail. Il m’a dit qu’un des mariés il le connaissait bien. Qu’il l’avait vu grandir. Je me demande bien où et quand il l’avait vu grandir ce marié vu, un, qu’il fréquentait personne à part son amie du mercredi, et qu’en plus, deux, il était pas d’ici, ça s’entendait bien avec son accent bizarre. Un peu comme s’il zozotait. Mais il zozotait pas. C’était l’accent. Son accent. D’où il venait. Mais d’où ? Bien malin qui vous le dira. Ah oui, un dernier truc aussi : il rapportait tout le temps des oiseaux. Des qui sont tombés des branches à la fin du printemps. Je sais pas ce qu’il en faisait. On les voyait en cage un moment et puis après on les voyait plus. Voilà. C’est tout ce que je peux vous dire à part que ça fait des mois et des mois qu’il est plus là. Qu’il a donné tous ses meubles à Emmaüs. C’est eux qui sont venus les chercher. Pas difficile de le savoir. Les toiles, il les a laissées. Dans le garage au fond de la cour. Vous voulez les voir ? Non? Ça vous intéresse pas ? Ça, pour être bizarre, sauf votre respect, vous êtes un peu bizarre vous aussi. Bon. Voilà. Je vous donne l’adresse de la coiffeuse. Allez voir aussi du côté de la Rue d’Où suis-je ? aussi. Y a plein de bars, de cafés là bas. C’est la plus grande avenue. Avec un nom pareil, c’est normal. Il buvait pas mais peut-être qu’il allait au bar. Pour y boire un café. Ou un thé. Ou un jus de fruit. Voilà. Bon, je me résume: la coiffeuse, et la Rue d’Où-suis-je ? Oui oui. De rien. Ça m’a fait plaisir moi aussi de vous rencontrer. J’espère qu’il lui est rien arrivé. » 
Di Brazzá - Rue d'Où suis-je? (Pour P.G)


 

                                                                      __________________________________________

Ce chapitre est le quatrième du Journal d'une disparition. Qui constitue la deuxième partie de mon Livre de Nocturnes, (Chochottes blues?) en étant la première. Il s'agit bien entendu d'un premier jet.
Si vous le voulez bien nous arpenterons ensemble un certain nombre de rues, quais, places et jardins de cette ville au nom étrange. Accompagnant ainsi à notre manière cette recherche qui se met en route aujourd'hui.
Toutes les petites musiques jointes à ces "épisodes" sont des compositions originales instrumentales que j'ai signées. Et jouées. Je ne saurais bien sûr vous obliger à les entendre. Mais sachez, vraiment, n'y voyez aucune vanité de ma part, que le film souffrirait de cette absence de bande sonore.
Merci à tous d'être là. Si nombreux. Attentionnés et attentifs.
dB


AUTOPUB , Rappel:    
"Récitar Cantando" plutôt que Roman
 mon dernier ouvrage : JE EST UNE O.MBRE  
 est  désormais
disponible  ICI  







Illustration haut de page:Copyrights: © Di Brazzá


dibrazza | 18 h 20 | Rubrique : JOURNAL D'UNE DISPARITION. Nocturnes Livre II | Màj : 26/07/08 à 08 h 01

Article précédent | Article suivant
Répondre à cet article

Commentaires

Piano ?

C

04/07/08 à 15:48

Sur un pont , un passant, et comme un air de piano-bar...

Répondre à cet article

Version  RSS 1.0   RSS 2.0 

:: design laurent ::