Le blog de Di Brazzá, artiste multicarte.

-« Vous le reconnaissez ? Cette photo a été prise il y a si longtemps. Ma fille avait juste six mois. Regardez comment il la tient. Ne dirait-on pas la sienne tant il la regarde avec amour ? Ce jour là nous étions allés dans les Terres, à cet endroit où il reste encore un peu de forêt. Ce fut une journée magnifique. C’est mon mari, oui, qui a pris la photo. Mais je ne l’ai jamais montrée à personne. Et le ferai d’autant moins en ce moment avec toutes ces rumeurs effrayantes qui circulent. Il ne manquerait plus que ça en effet que l’on croie que cet enfant est le sien. Et qu’on vienne me l’enlever. Qu’on lui fasse du mal. Elle qui est déjà si souffrante. Si différente des autres enfants. En ce moment, je suis rassurée. Elle ne risque rien. Elle est chez son père. Oui, nous sommes séparés. Depuis quelques années. Mais on s’entend bien. Il y a des fois, comme ça, où le divorce donne une force nouvelle à la relation entre un homme et une femme. Je crois, même si cela peut vous paraître stupide, que mon ex-mari et moi nous aimons beaucoup plus, beaucoup mieux même, depuis que nous ne nous aimons plus. Dit comme ça, je sais…Mais que voulez-vous, je ne trouve pas d’autres mots pour vous le dire. La petite est chez lui, donc, en ce moment. À la montagne. Tout ce grand air, ça ne peut que lui faire du bien. Toutes ces prairies, ces fleurs qu’on ne voit pas ici, tous ces sous-bois où on la promène, toutes ces clairières : elle adore ça. Et puis avec sa grand-mère, elle s’active. Et que je te vais un jour cueillir des baies, fraises, framboises, myrtilles, et que je te fais des confitures ou une tarte le jour qui s’en suit. Je crois d’ailleurs qu’elle est bien mieux là-bas qu’ici. Seulement voilà, là-bas, il n’y a pas de travail. Alors, comment ferais-je ? Pourtant ici, dans ce petit appartement, je sens bien qu’elle n’est pas très heureuse. Et bien que tous les mercredis, quand le temps le permet, je l’emmène se promener au parc, ou dans le square aux paons, ce n’est quand même pas la même chose. Le samedi et le dimanche je ne peux pas. Je travaille. Dans les grandes surfaces on ne choisit pas ses jours. Déjà, j’ai bataillé, vous savez, pour le mercredi. Alors ces deux jours là c’est les voisins qui la gardent. Enfin, qui gardent un œil sur elle. Sans plus. Parce qu’ils ont leurs propres enfants, eux aussi, bien sûr. Avant, quand il était encore là, lui, c’était plus simple. Il la prenait souvent avec lui. Je savais qu’avec lui elle ne risquait rien. Il était si attentif avec elle. Si prévenant. Et elle, elle qui ne dit jamais un mot ou presque, elle qui semble vivre en permanence dans son petit monde, il arrivait à l’éveiller. Je crois bien que c’est lui qui lui a donné ce goût qu’elle a pour les oiseaux, la nature. Quand elle était bébé il s’amusait à lui imiter le chant de tel ou tel passereau. Et puis après, il lui a apporté plein d’albums avec des images ou des photos d’oiseaux. Et celui-ci, comment chante-t-il ? lui demandait-il en pointant telle ou telle image. Et il fallait alors qu’à son tour elle aussi se lance dans l’imitation de tel ou tel chant. Elle est devenue vite très forte à ce petit jeu là. Ils faisaient des concours, des blind test comme il disait. Et même maintenant qu’il n’est plus là elle continue de gazouiller, de pépier ou de faire des trilles toute la journée. C’est pas une fille ma fille, vous savez, c’est une vraie volière. Quelquefois il l’emmenait dans les terres, voir les flamants,les hérons, les aigrettes, toutes sortes d’échassiers dont il lui décrivait le mode de vie avec beaucoup de précision, et elle l’écoutait comme si elle était à même de tout comprendre, de tout assimiler. Mais l’oiseau qu’elle aimait le plus, comme beaucoup de petites filles, c’était le cygne. Elle passait des heures à le dessiner. La photo que je vous ai montrée tout à l’heure a été prise un de ces jours là, enchanteurs. Cet homme était un vrai conteur. Même mon mari il l’ensorcelait avec toutes ses histoires d’oiseaux. Sa connaissance de la flore aussi. Pourtant mon ex, c’est pas un romantique. Toutes ces choses là, avant, il se contentait de dire c’est beau, hein, chérie : c’est tout. Votre homme, vous savez, c’est vraiment peu dire que mon mari l’adorait. Mon mari, il a jamais eu trop d’amis. Pas très liant, le bonhomme. Quand je voulais voir l’un, voulais voir ou inviter l’autre, il se faisait toujours tirer l’oreille. Il préférait la vie de famille. Rester entre nous. Oui, c’est ça, ce qui lui plaisait, nous, pas le monde alentour. Mais votre homme, ce qu’il ressentait pour lui, alors ça, c’était autre chose. Oh, croyez pas qu’il lui faisait des grandes démonstrations, c’était pas son style, mais je le voyais bien qu’il y tenait. Parce que, lorsque on faisait le projet d’aller ici ou là pour sortir la petite, qui sinon lui demandait Tu crois qu’il voudra venir avec nous ? Et d’ailleurs, quand il s’est agi de baptiser la petite, c’est à lui et à lui seul qu’il a proposé d’en être le parrain. Mais il a refusé. À cause de l’église. Il a dit les églises je n’y entre jamais. Même pour ça ? lui a fait mon mari. Même pour ça. Il a pas voulu s’expliquer. Juste quelque chose comme le bon dieu et moi on est pas très copains. Mon mari a bien tenté d’insister, après tout on a tout notre temps pour réfléchir, mais la réponse ça a toujours été non. Alors on s’est rabattu sur mon beau frère. Mais je crois que mon mari en a beaucoup souffert. Qu’il comprenait pas. Qu’il comprenait pas pourquoi cet homme auquel il montrait tant de respect, d’estime et d’affection lui refusait cet honneur là : être le parrain de sa fille. D’autant plus que cet homme il l’adorait notre petite, ça se voyait bien. Ça a jeté un froid entre eux. Oh, le temps a passé, comme il le fait toujours, mais je crois que cette cicatrice elle a jamais trop voulu disparaître. Que mon mari l’aimait toujours autant mais qu’il lui en voulait quand même un peu. Comme moi. Qui lui en veux aussi d’être parti comme ça, sans rien dire, ni à nous ni à personne ni surtout à la petite. Surtout à la petite. Parce que, lorsque il a disparu, mon ex était déjà à la montagne. Retourné chez sa mère. Mais quand je lui ai dit, un jour au téléphone Tu sais, ton copain il est parti, on sait pas ce qu’il est devenu j’ai bien compris à son silence que ça lui faisait mal ce départ. Surtout pour elle, lui aussi. Parce qu’il savait, il avait bien vu, toute cette vie que lui seul savait lui apporter, lui faire partager. Et souvent mieux que nous, ses propres parents, n’arrivions à le faire. Oui, vraiment, vraiment je ne comprends pas : comment peut-on faire ça, hein ? Se donner tout entier à quelqu’un, se donner si fort à quelqu’un, d’une telle façon qu’on en devient sa nourriture, son eau de source, son seul espace et puis après s’en aller comme un voleur. Même si on a toutes les raisons du monde de se comporter ainsi, moi je dis que ce n’est pas bien. Il y a que la grand-mère paternelle pour trouver que c’est bien ce départ. Que cet homme il a planté sa graine dans la tête de la petite. Que sans lui cette tête elle résonnerait pas de tous ces chants d’oiseaux. Qu’après ça, il n’y avait plus rien d’autre à faire que de laisser tous ces petits êtres y aller de leurs chansons dans leur nouvelle clairière. Qu’après ça, il ne restait plus qu’à s’en aller. Tout simplement. Comme il l’a fait. Elle est bien la seule à le dire la grand-mère. Parce qu’ici alors, on dit tout autrement. Vous êtes au courant bien sûr, n’est-ce pas ? Tout ce bruit, toute cette fureur qui court ici et là dans les artères. Tous ces gens aussi, qui vous en veulent, oui, à vous, tout autant qu’à lui. Certains même allant jusqu’à dire que vous avez réveillé ce qui n’aurait jamais dû l’être. Au grand jamais. Et que vous en paierez le prix. Comme lui, si on le retrouve. D’ailleurs on le retrouvera, l’ordure. Il faudra que vous soyez prudent, monsieur, lorsque vous sortirez. Allez savoir si un voisin ne vous aura pas vu entrer. Et n’aura pas téléphoné ici ou là pour dénoncer votre présence. On ne peut plus dès à présent faire confiance en personne. C’était d’ailleurs une folie, pour vous, de venir jusqu’ici. En plein jour. Ah, et pour la photo : je peux compter sur vous pour garder le silence, n’est-ce pas ? C’est que, voyez vous, quoi qu’il se passe: je n’arrive pas à m’en séparer. »
Di Brazzá - Rue Coeur Gros (Pour Bella Ciao)

dibrazza | 15 h 28 | Rubrique : JOURNAL D'UNE DISPARITION. Nocturnes Livre II
Commentaires
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05/08/08 à 17:11
je vacille
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sophie.
05/08/08 à 19:35
Rue "coeur gros" ou rue beau coeur ?
Dib, quand je vais jardiner un peu avec mes fantômes grecs, je n'y vais pas seule; trop beau ! ça se partage tout ça, ce bleu, ce si beau !!! alors je ne pourrais nous imposer dans votre caravelle des pins.
Mais pourtant j'y vais très très souvent...le mieux serait que l'on se retrouve dans mon jardin...la prochaine fois je vous préviens avant.
Votre soeur des grecs et des tahitiens.
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Fatiha et mon rêve
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06/08/08 à 09:28
prémonition...
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prisons...
.c
06/08/08 à 20:54
Ecrivez encore... Tout est noué...noué...noué...
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