Le blog de Di Brazzá, artiste multicarte.
Di Brazza - Rue Berceuse (andantino pour guitare et cordes). B.O.L du Journal d'une disparition. Inédit.
-« Dans le cimetière. Oui. Il était entré là en pointe. En émourant comme on dit par chez nous. Là haut. Je ne suis pas d’ici. Mon mari non plus. Oui, c’est ça : il était entré en biseau. Comme un de tous ces nuages que le ciel charrue. Un de ces nuages dont on est bien incapable de dire s’il est blanc ou gris. S’il va virer au noir ou pas. Mais à propos duquel on ne peut s’interdire de penser que bientôt son ombre se donnera des allures de flaque. Dans laquelle nos pieds se prendront. Ne manqueront pas de se prendre. Il ne cherchait pas son chemin, votre homme, non. Pourquoi donc l’aurait-il cherché son chemin parmi toutes les tombes puisqu’à l’enterrement de la petite il y était aussi. Tout le monde vous le dira. Tout le monde. Parce que tout le monde y était à cet enterrement. Et donc tout le monde l’a vu. Lui. Attention, je ne vous dis pas qu’il a eu le culot de se mêler à nous, à la famille, non, il se tenait loin, loin derrière. Mais comment le manquer ? À lui seul il valait bien deux cariatides tant il semblait tout à la fois tirer sa force de toute cette terre ombreuse dans laquelle il trempait ses pieds, comme un navire à l’ancre ; tant il semblait aussi porter le poids du ciel sur ses épaules qui, même si elles n’étaient pas si carrées que ça, paraissaient avoir été faites pour ce type d’effort. Comment ne pas le reconnaître, lui qui semblait nous suivre à la trace depuis le jour du mariage de ma fille. Une vraie langaste. Impossible de s’en débarrasser. Mais toujours loin, loin, loin derrière. Jamais trop près. Ce jour là, le jour du mariage, lorsque nous sommes arrivés en cortège place de la mairie, il était déjà là. Assis sur les marches de l’hôtel de ville. Comme s’il nous attendait. Moi je l’ai pris pour un curieux. Une de ces personnes auxquelles la vie n’apporte plus grand-chose. Et qui viennent voler un peu de la joie des autres aux cérémonies de mariage. Mais non. Quand il est entré à notre suite, j’ai bien vu qu’il en allait tout autrement. Toujours comme une cariatide, il se tenait au fond de la salle, bien derrière nous. Cent fois, vous entendez, cent fois je me suis retournée tant je sentais son regard dans mon dos. Savez vous ce qu’il regardait ? Je vous le donne en mille. Non : il ne regardait pas la mariée. Ni les mariés. C’est mon gendre, mon gendre seul qu’il regardait. Qu’est-ce qu’il lui veut ? je me suis dit. Est-ce qu’ils se connaissent ? Oh c’est pas son regard qui pouvait me renseigner. Parce que dans ce regard, moi, je n’y ai rien vu qui ressemblât ni à de l’amour, ni à de la haine. Pas même de l’indifférence. Son regard, à votre homme il se contentait d’aller et venir sur mon gendre comme la mer s’en va au sable et s’en retourne, et y revient. Rien de plus, rien de moins. Et depuis, ça n’a jamais arrêté. Depuis ce temps, combien de fois mon gendre ne m’a-t-il pas dit je l’ai vu. Au chantier, au café ou ailleurs, se tenant toujours à distance. Peut-être bien qu’il a connu quelqu’un qui me ressemble ? Qu’il se demande si je suis ou non ce type là ? il répète, mon gendre. Peut-être. Pourquoi pas ? Mais dans ce cas là pourquoi pas s’approcher. Et demander. Bonjour excusez moi monsieur mais ne seriez vous pas… Eh bien non. Ça il l’a jamais fait. Et puis mon gendre, courageux comme il est, croyez pas que je dise du mal on est comme on est, il a jamais osé s’en aller au devant de lui. Lui dire quelque chose comme Qu’est-ce que tu veux ? Ma photo ? Tu veux ma photo ? Oh non, ça c’est pas le genre de mon gendre. Et puis il y a eu le cimetière. Comme je vous ai dit. Ma fille a perdu sa petite. Une enfant si jolie. Huit ans. Vous vous rendez compte ? Huit ans. L’âge où c’est plus joli que jamais une petite fille. C’est venu d’un coup. Une méningite. On dit que c’est le vent. Que c’est ce foutu vent trop chaud, trop sec, qui lui aurait apporté ça. Je veux bien le croire, moi. Mais alors les autres ? Pourquoi les autres ils n’ont rien attrapé ? Oh bien sûr tout le monde, et moi avec, on lui a dit qu’il lui en restait un d’enfant, le premier, un garçon. Qu’il fallait être forte. Pour lui. Et puis pour ceux qu’elle aurait après. Parce qu’elle en aurait d’autres enfants. Voilà, oui, voilà ce que nous lui disions, nous. Mais c’est pitoyable. C’est que des paroles, ça. Ça console pas. Vous croyiez que moi ça m’aurait consolée si ma fille était morte ? Oh que non. Je serais comme elle. Comme elle est à présent. Folle. Folle de douleur. À rien manger. À plus rien dire. À plus être une femme. Enfin, à plus être femme auprès de son mari. Être seulement mère. Mère dans l’absolu. Parce que le garçon, lui, il a plus de mère. Il a beau le dire qu’il a une mère et l’appeler maman : elle est plus là sa mère. Elle est partie. Et pour longtemps. Elle est avec sa fille. Dieu seul sait où. Enfin, tout ça pour dire qu’une fois, en me rendant au cimetière pour fleurir la tombe. Et arranger un peu autour, bien sûr. Faire que son petit coin de terre reste toujours propre, bien tenu, voilà que je le vois là, devant moi, votre homme. Plus précisément devant le portail. Et puis, dans le cimetière, il y est entré en biseau. Y a pas d’autre expression. Et il a traversé toute cette immensité de tertres arrachés au ciel sans aucune hésitation. Comme s’il venait là souvent, très souvent. Sous son bras il y avait comme un gros paquet. Quelque chose d’enveloppé dans du papier journal. Cette fois c’est moi qui suis restée derrière. Bien loin derrière. Pour observer. Une fois arrivé sur la tombe il a posé le paquet. Sur le caveau d’à côté. Il a fait aussi ce que je m’apprêtais à faire. Couper les fleurs fanées. Arracher trois mauvaises herbes. Non, je l’ai pas vu se signer. Ni prier non plus. Et encore qu’à un moment il s’est tenu bien droit, le tête penchée vers le sol, vers la petite, comme s’il lui parlait. Et ce moment là a duré. Sacrément duré. Même que j’ai pas pu m’empêcher de penser Qu’est-ce qu’il peut bien lui dire ? et même Qu’est-ce qu’ils ont à se raconter tous deux ? Et puis il a déplié son paquet. Précautionneusement. Et a posé son contenu sur la tombe. Ici d’abord, là bas ensuite. Puis, enfin, après avoir poussé quelques compositions en céramique il s’est décidé : ce serait là. Alors il est parti. S’en est retourné d’où il venait. Toujours en émourant. Et ne m’a pas vue. Je m’étais cachée. Un peu. Derrière un bouquet de cyprès. Quelques longues minutes après je me suis dirigée moi aussi vers la tombe. Vous pensez bien que j’étais curieuse de savoir ce qu’il y avait déposé. C’était une plaque. Une simple plaque de marbre. Gravée. Mais dans une langue étrangère. Du grec exactement, comme il m’a été dit après. Mais je n’ai trouvé personne qui soit à même de me traduire ce que ça voulait dire. Oh, c’est sûr et certain qu’ici, à Où suis-je ? il doit y en avoir des tas de gens capable de traduire le grec. Seulement voilà, moi j’en connais pas. Ni mon mari, ni mon gendre, ni mes autres enfants. Personne. Vous lisez le grec, vous ? »
ΧΟΡΟΣ ΤΩΝ ΜΕΤΕΩΡΩΝ ΣΚΙΩΝ
(Βαθέως ήρεμα)
Η ζωή των σκιών τρέχει σ’όλο το μήκος των κλαδιών από τα οποία κρέμονται.
Έπειτα σπάει το κλαδί. Και πέφτει.
Μαζί της κι η σκιά της.
Και η δρόσος παρακολουθεί την σήψι των
Και η βροχή τις οδηγεί από υπόγεια σε υπόγεια στόμια μέχρι εκείνες τις κοίτες όπου, ρουμπίνια, στίλβουν λίμνες.
Ετούτες οι ίδιες οι οποίες κάποια μέρα, από την οπή στο ρυάκι, από το ρυάκι στο ποτάμι, θα τις εκβάλουν στο πέλαγος το οποίο δίχως σχόλη θα τις παραδώσει στο φως που αναπτύσσει τα κλαδιά χωρίς τα οποία η σκιά δεν θα γνώριζε ούτε ανάπαυση, ούτε στήριξη, ούτε καταφύγιο.
Di Brazzá - Rue Berceuse (Pour Alix)
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Ce chapitre est le quinzième du Journal d'une disparition. Qui constitue la deuxième partie de mon Livre de Nocturnes, (Chochottes blues?) en étant la première. Il s'agit bien entendu d'un premier jet.
Si vous le voulez bien nous arpenterons ensemble un certain nombre de rues, quais, places et jardins de cette ville au nom étrange. Accompagnant ainsi à notre manière cette recherche qui se met en route aujourd'hui.
Toutes les petites musiques jointes à ces "épisodes" sont des compositions originales instrumentales que j'ai signées. Et jouées. Je ne saurais bien sûr vous obliger à les entendre. Mais sachez, vraiment, n'y voyez aucune vanité de ma part, que le film souffrirait de cette absence de bande sonore.
Merci à tous d'être là. Si nombreux. Attentionnés et attentifs.
dB
AUTOPUB , Rappel:
"Récitar Cantando" plutôt que Roman
mon dernier ouvrage : JE EST UNE O.MBRE
est désormais disponible ICI

Illustration haut de page:Copyrights: © Di Brazzá
dibrazza | 18 h 01 | Rubrique : JOURNAL D'UNE DISPARITION. Nocturnes Livre II | Màj : 26/07/08 à 08 h 10
Commentaires
passage...
christiane
21/07/08 à 18:52
ça c'est une histoire qui les rapproche...
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Evidence.
sophia.
21/07/08 à 18:54
C'est bien ce que je pensais : le grec devrait obligatoire à l'école...je l'ai toujours su...mais ça bien-sûr tout le monde s'en fiche du grec ! alors que l'anglais...
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← Re: Evidence.
dibrazza
22/07/08 à 01:33
Il n'y a pas que le grec, O ma soeur. TOUTES les langues devraient être obligatoires. TOUTES. Les oiseaux ont bien de la chance.
Amications aristophanes
dB
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ΓΑΙΑΝ ΕΧΟΙΣ ΕΛΑΦΡΑΝ /L'EPIGRAPHIE
sapience malivole
21/07/08 à 19:49
RONDE DES OMBRES SUSPENDUES
ΧΟΡΟΣ ΤΩΝ ΜΕΤΕΩΡΩΝ ΣΚΙΩΝ
(Profondément calme)
(Βαθέως ήρεμα)
La vie des ombres court le long des branches auxquelles elles sont suspendues.
Η ζωή των σκιών τρέχει σ’όλο το μήκος των κλαδιών από τα οποία κρέμονται.
Et puis la branche casse. Et tombe.
Έπειτα σπάει το κλαδί. Και πέφτει.
Avec elle son ombre.
Μαζί της κι η σκιά της.
Et la rosée assiste à leur pourrissement.
Και η δρόσος παρακολουθεί την σήψι των.
Et la pluie les conduit de bouches souterraines en bouches souterraines jusqu’à ces poches où, grenats, luisent des lacs.
Και η βροχή τις οδηγεί από υπόγεια σε υπόγεια στόμια μέχρι εκείνες τις κοίτες όπου, ρουμπίνια, στίλβουν λίμνες.
Ceux là même qui un jour ou l’autre, de l’orifice au ruisseau, du ruisseau à la rivière les recracheront à la mer qui, elle-même, ne tardera pas à les rendre à la lumière par laquelle croissent les branches sans lesquelles l’ombre ne connaîtrait ni repos, ni appui, ni abri.
Ετούτες οι ίδιες οι οποίες κάποια μέρα, από την οπή στο ρυάκι, από το ρυάκι στο ποτάμι, θα τις εκβάλουν στο πέλαγος το οποίο δίχως σχόλη θα τις παραδώσει στο φως που αναπτύσσει τα κλαδιά χωρίς τα οποία η σκιά δεν θα γνώριζε ούτε ανάπαυση, ούτε στήριξη, ούτε καταφύγιο.
Texte Di Brazza, traduction (en attente de révision) Sapience Malivole
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← Re: ΓΑΙΑΝ ΕΧΟΙΣ ΕΛΑΦΡΑΝ /L'EPIGRAPHIE
christiane
21/07/08 à 22:20
C'est exactement comme cela que ça s'est passé. Le poisson bleu a bondi hors de l'écume très haut et l'arbre est né majestueux. La nuit lui a fait l'ombre bleue...
Mais qui a écrit le poème en grec ? Est-ce vous Di Brazza ? Vous parlez grec comme Lui ?
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← Re: ΓΑΙΑΝ ΕΧΟΙΣ ΕΛΑΦΡΑΝ /L'EPIGRAPHIE
dibrazza
22/07/08 à 01:34
Si j'étais lui, oui. Mais je ne suis pas lui.
Heureusement, il y a Sapience.
Amications unheuretrentequatres
dB
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← Re: ΓΑΙΑΝ ΕΧΟΙΣ ΕΛΑΦΡΑΝ /L'EPIGRAPHIE
christiane
22/07/08 à 02:29
Asmodée ?
Vous faites une sacrée équipe tous les deux. Donc ce poème gravé on ne sait où, écrit par on ne sait qui (en grec), était destiné à on ne sait qui par on ne sait qui. C'est, on ne peut plus simple ! Et la multiplication des diablotins rend toute question inutile. Bien ! Peut-être un de ces mots (ou tous les mots) était-il posé sur une tombe pour faire un chemin à une ombre égarée dans les limbes. Alors le poisson, l'arbre, la mer seraient une réponse à ce poème...
Une sorte d'éternel retour...quelque chose qui ne veut pas mourir...mythologie...
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← Re: ΓΑΙΑΝ ΕΧΟΙΣ ΕΛΑΦΡΑΝ /L'EPIGRAPHIE
dibrazza
22/07/08 à 01:31
Sapience,
Je suis profondément touché que vous ayez traduit ce texte et, ce faisant, m'ayez permis de le mettre en ligne dans les temps au bas de ce chapitre.
Les Djinns soient avec vous.
amications asmodées
dB
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← Re: ΓΑΙΑΝ ΕΧΟΙΣ ΕΛΑΦΡΑΝ /L'EPIGRAPHIE
sophia.
22/07/08 à 10:02
admirable duo... je l'entends violoncelle et voix....
Sapience, laissez -moi vous dire que vous faites l'un des plus beaux métiers du monde, j'admire votre savoir, vous êtes quelqu'un d'aussi précieux qu'une fleur en voie de disparition...
sophie.
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au matin
christiane
22/07/08 à 09:25
Au matin, le tombeau est vide et elle le prend pour le jardinier... L'autre est un mystère que nous n'épuiserons jamais... Votre double-chant me met debout...
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Cioran
christiane
22/07/08 à 13:18
Ai lu dans le métro, ce matin, cette pensée de Cioran qui devrait vous plaire :
" ...Le commentaire ?
Un texte expliqué n'est plus un texte. On vit avec une idée, on ne la désarticule pas ; on lutte avec elle, on n'en décrit pas les étapes."
(De l'inconvénient d'être né )
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