Le blog de Di Brazzá, artiste multicarte.
Di Brazza - Quai de l'Absence ("Lent et grave": Adagio pour cordes). B.O.L du journal d'une disparition. Inédit.
-« Avec le temps qu’il fait, c’était ça où le bus. Vous, vous avez peur en voiture lorsque vous ne conduisez pas, non ? Ne vous offusquez pas. Moi aussi je suis un peu comme vous. Dès que ce n’est pas moi qui tiens le volant je réagis ainsi: je m’accroche à cette sorte de poignée qu’il y a juste au dessus de la portière. Et même quelquefois ça m’arrive aussi de freiner. Vous, je ne vous ai pas vu freiner. Vous n’avez pas eu peur ? Bon. Puisque vous le dites. Je veux bien vous croire. En tous les cas, en bus, ça n’aurait pas été très confortable non plus, voyez vous. Cette ligne est toujours bourrée. C’est qu’elle va jusqu’en banlieue. Alors, à cette heure ci, pour trouver de la place, il faut vraiment être chanceux. Vous ne regrettez pas d’être venu j’espère. Regardez. J’aime tant cet endroit. Ce quai. Ce mémorial. On ne sait pas qui l’a construit. Ça daterait de bien avant les premières fondations de cette ville. Mais comme cette ville, elle n’intéresse personne en haut lieu on a jamais vu un archéologue ou un historien quelconque se pencher sur ce monument. S’attacher à en découvrir l’origine. Son pourquoi. Son par qui, aussi. Par qui il a été construit. Et comment. Parce qu’il s’agit bien d’une construction. Pas d’un simple assemblage de stèles disparates, plus ou moins hautes, plus ou moins monumentales. On sent là une vraie construction. Mentale. Un arrière plan. C’est nous, nous les habitants, qui avons décrété un jour que ceci est un mémorial. Mais rien ne tend à le prouver. En tous les cas, tous ces grands parallélépipèdes de pierre rongés par le sel et les siècles, moi, ça me touche profondément. Et ça doit toucher les oiseaux aussi. Parce que les mouettes, regardez, elles l’ont tellement investi ce mémorial qu’on se croirait presque place St Marc à Venise. Je n’y suis jamais allée à Venise. Mais je sais, pour les pigeons. Ici notre place St Marc, c’est ça, et nos pigeons ce sont les mouettes. D’un côté je préfère. C’est gracieux une mouette. Bien plus gracieux qu’un pigeon. Et puis, si ça pouvait, ça aurait plein de choses à raconter. Parce que les pigeons, même si certains d’eux voyagent, ce n’est pas comme les mouettes. Les mouettes, ça s’aventure très loin par-dessus les vagues. D’ailleurs c’est une mouette, pas un pigeon, que Dieu a élue pour accueillir Noé. Lui dire que ça y est, c’en est fini du déluge. Qu’il peut accoster. Que la côte elle est là. Pas si loin que ça. Ce monument, ici, même à la mairie, vous pouvez vérifier au cadastre, tout le monde l’appelle le Mémorial des Oiseaux. Alors que de nom il n’a pas vraiment. En fait d’oiseaux, il n’y a que des mouettes. Je ne crois pas qu’elles permettent à aucun autre volatile, quel qu’il soit, de s’y poser. Même les tagueurs, elles les tiennent éloignés. Parce que vous l’avez constaté, n’est-ce pas, ici, tout au contraire du centre ville qui en est constellé, il n’y a pas un tag, pas un graph. Même pas un graffiti quelconque tels que ceux que les amoureux aiment à laisser derrière eux. Non : ici, c’est chez elles. Et moi, chez elles, je me sens vraiment bien. Pas vous ? Surtout quand il y a du crachin, comme aujourd’hui. C’est quand il fait un temps comme ça que j’apprécie le plus de venir jusqu’ici. Bien souvent à pied. Avec un parapluie. Lui aussi très certainement. Je parle de votre homme. Votre disparu. Je l’y ai vu souvent. Nous nous sommes même parlé. À plusieurs reprises. C’était un homme très lettré. Très fin. Avec une mémoire qui me paraissait sans faille. Du moins, à côté de la mienne qui en présente tant. J’insiste beaucoup là-dessus, parce qu’un jour nous en avons parlé ensemble. De la mémoire. De ce que c’est que la mémoire. De ce que nous attendons d’elle. De ce qu’elle ne peut pas nous offrir. Nous étions assis là. Face à face. Lui, juché sur cette petite stèle, et moi sur celle-ci, qui est juste un peu plus haute. Ce jour là il m’a dit un poème. Non, pas un poème de lui. Je ne sais pas s’il en a jamais écrit un. S’il l’a fait, il ne me l’a jamais confié. Mais je suis sûre et certaine que cela aurait été un beau poème. Comme celui qu’il m’a dit. Qui est très connu. Plein de gens l’ont mis en musique. D’ailleurs il me l’a chantonné. En effet, si je me souviens bien, il ne me l’a pas dit ce poème, il me l’a chantonné. D’une voix très sûre, mais comme étouffée. Comme s’il avait voulu que moi seule l’entende ce poème. Pas même les mouettes qui tourbillonnaient alentour. Ce poème, c’était Pauvre Rutebeuf. Tout le monde connaît ça. Tout le monde l’a appris ou simplement étudié à l’école. Mais dans sa bouche, oh dans sa bouche, comme il résonnait… Spécialement ce passage…Attendez… Oui…Voilà : Pauvre sens et pauvre mémoire M'a Dieu donné le roi de gloire Et pauvre rente Et droit au cul quand bise vente Le vent me vient le vent m'évente L'amour est morte Le mal ne sait pas seul venir Tout ce qui m'était à venir M'est avenu M'est avenu. Et savez vous ? Je m’en souviens très bien parce que juste après ça j’ai lu et relu ce texte à la maison. Lui, il ne chantait pas le vent m’évente mais le vent m’éventre. Ça m’avait choquée. C’est pour ça que j’ai vérifié tout de suite en rentrant. Je suis sûre qu’il l’a fait exprès. Cet homme, quand il me citait un auteur, ou me récitait un poème, sa mémoire jamais ne lui a fait défaut. Jamais. Jamais je ne l’ai senti hésiter. Chercher un seul moment un mot. Encore moins une phrase. Bien entendu je ne me suis pas permise de le lui signaler, qu’il avait dit m’éventre, toutes les fois suivantes où nous nous sommes revus. Entre nous, malgré ces rencontres, il y avait une distance certaine. Ainsi ne me demanda-t-il jamais mon nom. Quant au sien, je l’ai appris bien après. C'est-à-dire il y a peu. Quand vous êtes venu. Et que les uns et les autres ne se sont plus intéressés qu’à ça : votre homme, et vous, bien sûr. Vous et toutes vos questions. Certains vous trouvent antipathique. Moi, non. Tout au contraire. Est-ce que cela vous vient d’avoir consacré tant et tant de temps à suivre sa trace, je ne sais pas, mais il me semble que, quelque part, vous avez quelque chose de lui. Même la démarche. Mais on dit ça aussi des grands chasseurs. Qui se confondent à un tel point avec le gibier qu’ils traquent qu’un observateur quelconque ne saurait plus qui est qui dans ce sous bois, ou ce marais dans lequel il s’en vient à leur rencontre. Est-ce que cet homme est un gibier ? Votre gibier ? Et vous-même, êtes vous un chasseur ? Son chasseur ? Que ferez vous si jamais vous venez à le débusquer ? Non, vraiment, je n’aime pas trop vous situer ainsi. Vous voir de cette façon là. Pour moi vous êtes un homme sans mémoire. C’est la mémoire que vous recherchez. Pas simplement la sienne. La vôtre aussi. Oui, c’est ainsi que vous m'apparaissez. Est-ce que je me trompe ? »
Di Brazzá - Quai de l'Absence (Pour mon père)
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Ce chapitre est le neuvième du Journal d'une disparition. Qui constitue la deuxième partie de mon Livre de Nocturnes, (Chochottes blues?) en étant la première. Il s'agit bien entendu d'un premier jet.
Si vous le voulez bien nous arpenterons ensemble un certain nombre de rues, quais, places et jardins de cette ville au nom étrange. Accompagnant ainsi à notre manière cette recherche qui se met en route aujourd'hui.
Toutes les petites musiques jointes à ces "épisodes" sont des compositions originales instrumentales que j'ai signées. Et jouées. Je ne saurais bien sûr vous obliger à les entendre. Mais sachez, vraiment, n'y voyez aucune vanité de ma part, que le film souffrirait de cette absence de bande sonore.
Merci à tous d'être là. Si nombreux. Attentionnés et attentifs.
dB
AUTOPUB , Rappel:
"Récitar Cantando" plutôt que Roman
mon dernier ouvrage : JE EST UNE O.MBRE
est désormais disponible ICI

Illustration haut de page:Copyrights: © Di Brazzá
dibrazza | 16 h 14 | Rubrique : JOURNAL D'UNE DISPARITION. Nocturnes Livre II | Màj : 26/07/08 à 08 h 34
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