Le blog de Di Brazzá, artiste multicarte.
Di Brazza - Promenade des îles de l'idée d'Elles (Instrumental. Tango.) B.O.L du Journal d'une disparition. Inédit
-« Ils y viennent tous. Un jour ou l’autre. Tous ils viennent, tous. Se confronter à leur vertige. Se rencontrer. Enfin se rencontrer. Mais ce à quoi ils tiennent c’est qu’on n’en sache rien. Que jamais nul n’entende un mot à ce propos. Lui tout autant que les autres. C’est du moins ce que je croyais. Je croyais en effet que cet homme là n’était pas fait pour la lumière. La lumière, on aurait dit qu’il la fuyait. Qu’elle allait le brûler. Enfin, comme je vous le dis, c’est ce que je pensais. Parce qu’il est venu, votre homme. Puisqu’ils y viennent tous, pourquoi lui et seulement lui s’en serait-il abstenu ? Pour chacun d’eux c’est la toute première fois. Toujours. Et très souvent la dernière. Peu se montrent brutaux. La plupart sont timides. Intimidés, plutôt. C’est que ce n’est pas rien ce qui se joue entre eux et eux ce jour là. Moi je ne suis à leurs côtés qu’en qualité d’intermédiaire. Presque tous sont muets. Ne disent rien. Ni avant, ni après. Muets ils sont arrivés. Muets ils repartent. D’autant plus muets qu’il ne faudra rien dire à propos de ce qu’il faut taire. Lui, ce fut différent. Tu es belle, m’a-t-il dit. Si belle. Il mentait. Ou se mentait. Belle je l’ai été. C’est vrai. Mais il y a si longtemps. Un temps qu’il n’a pas pu connaître. Les femmes comme moi vieillissent prématurément. Ont recours, beaucoup plus que les autres femmes, à tous ces artifices qui laissent croire que notre front capte encore et encore la lumière. Mais il insistait : Tu es belle. Lui, au contraire des autres, de tous les autres, ne savait pas pour moi. Et moi je laissais faire. C’était si bon d’être femme. Femme j’étais alors. Enfin femme. Entière. Si je m’en souviens bien, et je m’en souviens bien, votre homme avait porté une bouteille de vin. Que nous avons bue presque entièrement avant même d’échanger un baiser. Un seul. Mais quel baiser, monsieur, quel baiser. Que d’autres suivirent bien sûr. Mais celui-ci…Nous parlions. Et dansions aussi. Il aimait le tango. Moi aussi j’aime ça. Et il dansait très bien. Un vrai cavalier. Comme beaucoup de femmes en rêvent dans ces tous ces thés dansants où elles vont cogner leur regard fatigué à la jeunesse. Et puis est venu ce moment où l’homme franchit la frontière. Où les corps s’affranchissent. Et là, il a vu. Et s’est tu. Comme les autres. Mais différemment encore une fois . Comment vous dire ? Mon corps était le sien. Voilà ce qu’il voyait. Non pas que j’étais comme lui, mais que j’étais lui. Qu’il allait en sorte faire l’amour à lui-même. Alors il a mis sa main sur mon sexe. Ses yeux disant je peux ? Comme c’est étrange…voulez-vous que je vous dise ? J’ai, à cet instant là, eu l’impression de voir un enfant découvrant ses cadeaux au pied d’un arbre de noël. Oui. C’est exactement ça. Vous conviendrez qu’un tel regard, émerveillé, ne peut pas se laisser oublier. Et puis il l’a pris dans sa bouche mon sexe qui est le sien. Et il en fut ainsi, pour toutes nos rencontres. Car l’émerveillement, chez lui, perdura. Comme vous le voyez c’est sur l’île, ici, que j’habite. Ce qui permet à ces messieurs de me rendre visite en toute discrétion. Ce à quoi ils tiennent, comme je vous l’ai dit. Je ne leur en veux pas. Pourquoi leur en vouloir ? Je leur dis tout le temps si vous m’apercevez en ville, n’ayez crainte, jamais je ne ferai un signe, un seul geste en votre direction. Passante je serai. Passant vous resterez aussi. Je m’y tiens. Et pourtant, croyez bien que si je le voulais un grand nombre de réputations ne seraient plus les mêmes. C’est qu’il vient jusqu’ici des hommes dont jamais, non jamais, on ne soupçonnerait qu’ils puissent un jour y venir. Certains très hauts placés. Vous comprendrez bien sûr que je me taise et n’en dise pas plus. Lui c’était différent. Encore et encore. Je me répète, n’est-ce pas ? Mais, décidément, lui, il n’était pas les autres. Il m’invita d’abord à une promenade, sur l’île, tout au long des rochers. Nous croisions des familles. Des couples enlacés. Comme le nôtre. Qui l’a fait avant lui ? Et puis une autre fois encore, mais sur les quais. Et puis bien d’autres fois à nouveau, en ville. Oui, en ville. Et là, même sur les trottoirs de la grand-rue d’Où suis-je ? l’avenue la plus chic : il ne desserra pas le bras qui m’enlaçait. Croyez-moi, j’avais honte. Vraiment honte de lui faire honte. Tant tous ces quolibets que nous pouvions entendre me faisaient souffrir. Tu lui fais honte. Lui, très étrangement, paraissait ne pas s’en soucier. Lui, l’homme que la lumière brûlait. Lui, l’homme qui fuyait la lumière, voilà qu’il s’affichait avec moi dans la clarté aveuglante du jour. Aux yeux de tous. Pourquoi ? Pourquoi ? lui ai-je demandé. Qu’y a-t-il de mal à se promener avec soi ? m’a-t-il répondu. Notre relation a duré jusqu’à ce jour où il n’est plus venu. Parce qu’il n’était plus là. Pour personne. À moi aussi il n’a rien dit de son projet. Partir. Jamais ce verbe n’a jailli de ses lèvres. Et ses lèvres, croyez moi, en aucun cas je n’ai cessé de guetter ce moment où elles s’entrouvraient pour m’offrir un peu de son souffle. Comme les stores vénitiens le font avec le ciel, que jamais ils n’exposent. Pourtant, j’aurais pu deviner. J’aurais pu en effet. Le jour où j’ai lu dans ses mains. C’est que je suis un peu chiromancienne. Je tire les cartes aussi. Qu’est-ce que j’ai vu ? Qu’est-ce que j’ai vu ce jour où j’ai tenté de lire dans ses mains ? Eh bien, rien, monsieur. Rien. C’est terrible, mais comment vous dire ça autrement : ses mains étaient vides, monsieur, vides, on y voyait rien. Tout simplement parce qu’il n’y avait rien. Rien qui puisse être vu. Par moi, du moins. Alors j’ai menti. C’est la première fois, et la dernière, que le mensonge s’est installé entre nous. Je lui ai dit alors tout ce que les gens attendent en général lorsqu’ils viennent me confier leurs mains. J’ai parlé de fortune, de rencontre, de deuil dans la famille. Bref, toutes ces sornettes que la plupart réclament. Sans les voyages. Peut-être avais-je peur de le voir s’éloigner. Tu me racontes des histoires, m’a-t-il dit alors. Mais vous aussi, n’est-ce pas, vous croyez que je vous raconte des histoires. Vous pensez que je suis comme les autres. Vous aussi, n’est-ce pas, vous pensez que je mens. Lui, cependant, souriait.»
Di Brazzá - Promenade des îles de l'idée d'Elles (Pour Simone, entrevue chez M.D)
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Ce chapitre est le douzième du Journal d'une disparition. Qui constitue la deuxième partie de mon Livre de Nocturnes, (Chochottes blues?) en étant la première. Il s'agit bien entendu d'un premier jet.
Si vous le voulez bien nous arpenterons ensemble un certain nombre de rues, quais, places et jardins de cette ville au nom étrange. Accompagnant ainsi à notre manière cette recherche qui se met en route aujourd'hui.
Toutes les petites musiques jointes à ces "épisodes" sont des compositions originales instrumentales que j'ai signées. Et jouées. Je ne saurais bien sûr vous obliger à les entendre. Mais sachez, vraiment, n'y voyez aucune vanité de ma part, que le film souffrirait de cette absence de bande sonore.
Merci à tous d'être là. Si nombreux. Attentionnés et attentifs.
dB
AUTOPUB , Rappel:
"Récitar Cantando" plutôt que Roman
mon dernier ouvrage : JE EST UNE O.MBRE
est désormais disponible ICI

Illustration haut de page:Copyrights: © Di Brazzá
dibrazza | 13 h 54 | Rubrique : JOURNAL D'UNE DISPARITION. Nocturnes Livre II | Màj : 26/07/08 à 08 h 05
Commentaires
sophie.
17/07/08 à 10:04
J'aime bien cette rue où l'on découvre que notre homme sait aimer. D'ailleurs celle qui vient juste après nous dépeint ce nouvel homme dorénavant plus complet....: puisqu'il sait aimer il sait aussi se faire "pas aimer"...
Je n'ai pas l'âme vigie ni pirate aujourd'hui...aussi je renouvelle juste mon conseil : ne sortez pas pieds nus !
Votre soeur des fleurs de câprier...
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