Le blog de Di Brazzá, artiste multicarte.

Allons bon : je reviens (Allons bon ! il revient !). Et revenant, j’en reviens encore et encore à ma rencontre avec l’édition folio de votre livre. La couverture. Oui. Je ne passerai pas au texte, ne dirai rien du texte tant que je n’aurai pas souligné ce qui s’est passé entre cette couverture et moi. Le titre d’abord : Trois chevaux. Qu’est-ce que c’est que ça ? me suis-je dit Rien à battre. Pas envie d’entendre parler d’histoires de chevaux. Mais voilà, il y avait l’image, cette photo de Stuart Redler, montrant un homme assis, tenant ses genoux embrassés au sommet de ce qui semble être une dune. De sable ? De blé ? De graviers ? De quoi ? Une dune qui parait s’entrouvrir sous ses pieds, dans un étrange sourire vertical. Le ciel, derrière, soucieux, n’apaise rien. Et pourtant la lumière au pied de la dune comme l’attitude songeuse, presque reposée, de l’homme donne un quasi sentiment de quiétude. D’un monde plein. L’homme à ce que j’en vois parait avoir des lunettes. Sombres. Mais elles n’assombrissent que ce qu’il regarde. Ne le protègent que de ce qu’il regarde. Et de ce qu’il regarde nous ne savons rien. Ne saurons rien. Et c’est tant mieux.
Cette photo est superbe. Et, ne traitant pas de choses équines, rend tout son mystère aux chevaux. Pourquoi Trois chevaux , se dit-on ? Ouvrir le livre, aller plus avant est désormais nécessaire. Impératif. C’est, voyez-vous, qu’il en va de même de la rencontre d’un homme et d’un ouvrage que celle de deux personnes. Arrive un moment où le Voir, l’Appréhender ne suffit plus : il faut se parler. Échanger. Partager un kilo de sel, dit-on en Orient, avant que de savoir si celui que l’on vient de choisir saura dans les moments, les mois, les années qui suivent rester auprès de nous. Pour vous et moi, ce sera un kilo d'olives.
Et puis vient le moment de lire. D’ouvrir le livre. Mon amie, celle qui m’a offert cet ouvrage, prend un très grand soin de ses livres. Lorsqu’elle vient à m’en prêter un, sa tranche est quasiment intacte. Comme si il avait fait l’objet d’une lecture sourde, clandestine. Je dois dire que la première fois ceci m’a choqué. Je lui en ai d’ailleurs fait la remarque. Tu es sûre de l’avoir lu ? On dirait qu’il est neuf. Je n’aime pas ce type de rapport avec les livres. Non pas que je les maltraite, loin de là. Mais il faut qu’ils s’ouvrent. Et en gardent la trace. Ainsi ont-ils sur eux ce quelque chose d’indéfinissable que seul porte le corps de la femme qui a donné naissance à un enfant. Que seul porte le corps qui a connu l'amour. Oui, un livre doit être ouvert. Et en garder la grâce.
Savez-vous ? Mon amie, toujours dans ce merveilleux instinct de préservation de la chose écrite qui la caractérise, couvre aussi ses livres. Avec un plastique fin, transparent. Afin qu’on ne les tache point. Bon lui ai-je dit baiser avec une capote quand on est sûr de rien, bien entendu, ça va de soi, mais lire… L.I.R.E ! Quoique du Ferdinand Destouches braguetterrant ses Bagatelles ou du Mein Kampf, tous deux encapotés, après tout pourquoi pas: ça se comprend, je dis pas; mais enfin tous les livres ne sont quand même pas porteurs de maladie textuellement transmissibles . Et puis c’est bon aussi, parfois, souvent, en matière de lecture le « facteur de risque ». Non ?
Trois chevaux étant un cadeau j’ai donc pu le lire sans couvre-livre. Et porter à ma bouche, très vite ces quelques phrases si simples, si évidentes, que je mâchonne encore un peu, comme un petit bouquet d’herbes fraîches, avant même de les reproduire ici. Plus bas.
« Dans ma main gauche la sienne est du pain frais, je l’approche de mon nez. »
« Je monte sur la passerelle. Je ne pense à personne, je suis la dernière feuille de l’arbre et je me détache sans être poussé. »
« Ils m’appellent le mort, personne ne dort là où moi je le peux. »
Cassant plus encore la tranche du livre pour chercher ici et là telle ou telle autre phrase qui m’a fait abandonner la lecture un moment, fermer les yeux aussi (on y voit bien mieux, n’est-ce pas quand la nuit se fait ?) afin de vous les mettre là, sous les vôtres, et clamer haut et fort tout le plaisir qu’elles m’ont procuré je me rends compte aussitôt de l’impossibilité de la besogne. Ceci équivaudrait à débiter un homme ou une femme en tranche, selon que l’on soit l’un ou l’autre, et dire au tout venant : voilà ces mains (coupées du corps qu’elles enchantent) et pesez le plaisir qu’elles ont su me donner. Voici ces yeux, ces bras, cette bouche, ce sexe, ces cuisses, ce cul, ces cheveux : et pesez, oui pesez combien fut grand le plaisir qu’ils m’ont donné ! Ridicule ! On ne réduit pas un livre à un de ses membres pas plus qu’à un de ses organes. Même, si au détour d’une page – et c’est le cas, hélas, bien souvent chez vous : on tuerait sa propre mère pour avoir eu la seule idée d’écrire telle phrase ou telle autre ! Et telle autre encore !
Il y a des auteurs, vous en êtes, qui sans le savoir poussent au crime leurs lecteurs les plus exaltés. Vous êtes de cette race là. Heureusement toutefois qu’il me reste encore un peu de morale. Comment dit-on en italien : Ma mère survivra ! Mia madre sopravvivra ?

dibrazza | 00 h 25 | Rubrique : D'un jour, l'autre
Commentaires
ben non, hein, c'est sacrilège casser la tranche des livres
bourrique
21/05/08 à 12:16
moi aussi je les lis avec des pinces à épiler, mes livres...
des bisous
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C'est beau comme
Christiane
31/05/08 à 04:40
vous aimez cet homme-là. Le monde est complet ainsi pour vous. Corps très pur né de la langue d'un désir. Tout est possible. Rien n'est interdit, juste inter-dit et tout cela est un silence rayonnant, une impossible langue à parler dans le jour pudique, mais là, j'entre en votre domaine dont vous avez ouvert la porte et tout est beau comme la nacre d'un coquillage.
J'inscrit au frontipice ce la nuit ce bond vers l'infini qui m'a mené à vous. Tout était dit, tout était écrit, il fallait juste y croire de toutes mes forces et dire à mon coeur : cherche encore. Ne t'égare pas aux voix mélodieuses des sirènes. C'est PL qui m'a giflée et ramenée au seuil de cette joie-là.
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