« - Même plus je me branle, il a dit. Bon. C’est le genre de choses qu’on peut se raconter entre hommes. Pas souvent. Mais ça arrive. Même plus, il a répété, même plus. Même plus je me branle. Deux minutes avant ça, cul dans l’herbe, ému comme un gamin par le passage éclair d’un lapin de garenne, il parlait de Schubert. J’ai tous les lieder. Tu verras. Tu verras quand tu viendras chez moi. Et attends, pas par n’importe qui. Fischer-Dieskau, la Schwarzkopf et j’en passe que tu connais même pas, que des pointures. Attends, y croient quoi les mecs ? Que parce qu’on a fait la légion on se la fait le boudin, réveil de la garde, et marche du deuxième reg ? D’ailleurs savent même pas c’que c’est le boudin, croient qu’ça’smange. Des cons. Bon. Moi c’est Schubert, tu vois. Pas Lili Marlène. Ça t’étonne, hein ? J’suis sûr que ça t’étonne. Les mecs comme toi ils sont toujours étonnés quand je leur dis ça. Un jour je prends un mec en stop. Un jeune. Il tripote ma radio. Il avait demandé quand même. Il tripote la radio et vlan : Santana. C’était un jeune du village, il savait que j’avais fait la légion. Tu sais pas c’qui m’dit ? I’m dit, poliment, hein : vous voulez qu’je change ? D’un air de dire. Non mais qu’est ce qu’y croient les mecs. Qu’est ce qu’y croient. Santana j’l’écoutais qu’il était même pas né. T’en veux une autre ? J’ai dit oui. On en était au moins à la dixième chacun. Sans compter le rouge, avant. Alors il s’est levé. Il est allé jusqu’à la voiture. Il a pissé juste à côté. Un torrent de tristesses, ou d’amertumes, je sais pas. Mais le fait est que ce type là pissait triste et amer. Fort mais triste. Enfin, je trouve. Et puis, une fois refermée sa braguette, il a enfourné son grand corps un peu ventru, un peu plus peut-être, dans le coffre et en a tiré deux nouvelles canettes. Des allemandes. Bien fraîches. Pas le genre de type à partir sans glacière, à première vue. Sans munitions non plus. Organisé, quoi. Et puis il s’est assis, de nouveau cul dans l’herbe, de nouveau à mes côtés. Bon, parce que s’astiquer, tu vois, devant Clara Morgane et toute la clique, bon, tu vois, au bout d’un moment c’est glauque il a renchéri. T’as vu comme il a foutu l’camp l’lapin t’ta-l’heure ? Quand j’étais gamin on posait des collets. Sûr, fallait pas se faire prendre. Et d’ailleurs, pris, on l’a jamais été. Pour ça l’aurait fallu qu’ils coure le garde-chasse. Trop fatigué. Trop gros. Trop vieux. Ch’ti canon on l’appelait. Il était du nord. Le canon bien sûr tu vois lequel c’est. Puis après, bien sûr, vers les quinze seize, c’est le fusil qu’on prend. Achement mieux quand même. Plus noble. La bestiole elle a ses chances. Tu chasses, toi ? M’étonne pas. C’est marqué là, tu vois, que t’as jamais chassé. Hé, ici, y a du sanglier. L’autre jour c’est le mien qu’on a mangé chez Reine. Dommage que tu y étais pas. Reine, justement, on sortait de chez elle. Ou plutôt on s’était enfui. Jean et moi. Jean, tu l’as compris c’est le nom du mec. Le légionnaire. Franchement, c’est pas pour dire, parce qu’en général les fêtes chez Reine c’est toujours plutôt réussi, pourtant, là, Jean et moi on s’emmerdait ferme. Y avait plein de monde. Comme d’hab. Une bonne cinquantaine d’habitués. Un jour faudra que je t’y mène. Elle est vraiment super, Reine. Mais, bon, ce jour là c’était pas le jour. Que des intellos. Tu le sais, moi les intellos c’est pas ma nutella. Souvent, ils me barbent. Et là ils me barbaient. Tous. Alors j’ai vu Jean. Personne qui lui parlait. Et lui qui parlait à personne. D’ailleurs, le lendemain, au petit déjeûner, Françoise m’a sorti ce gâ là tu voâ il doit être dans une très grande solitude. Et elle a insisté: trèès graande solituude. Tu crois qu’elle lui a adressé la parole une seule fois à la très grande solitude, Françoise ? Soyons pas vache, elle a bien dû quand même lui demander si il savait où Reine rangeait ci ou ça, qu’elle trouvait pas. Un tire-bouchon peut-être. Enfin bref, le gars, là, je savais pas encore qu’il s’appelait Jean. Il avait l’air bien à la marge. Et même un peu à l’ouest. Mais moi, tu le sais, les gens comme ça : j’aime bien. C’est Rolande qui me l’a dit qu’il s’appelle Jean. Eh qu’est ce tu fais avec ce type elle a rajouté il est un peu strange, tu sais. T’as vu le dzadziki comme il est bon ? Rolande elle dit dzadziki. On peut être intellectuelle et dire dzadziki. Tu parles que je le savais qu’il était bon. C’est moi qui l’avais fait son dzadziki. J’étais venu la veille rien que pour ça : donner la main. C’était l’anniversaire de Reine. T’as plus de gonzesse, je lui ai demandé à Jean quand on s’est retrouvés seuls plus tard. C’est vrai, j’aurais pu formuler ça autrement. On se connaissait pas, ou si peu. D’une heure ou deux, à peine. C’est vrai, J’aurais pu dire t’as plus personne dans ta vie ou quelque chose d’approchant mais voilà j’avais bu plus qu’une paire de bières et j’avais pas envie de faire des manières. Partie, il a répondu. Foutu l’camp. Je crois qu’ je la gonflais. Elle aussi e’m gonflait. J’crois qu’ chuis pas fait pour ça, la vie à deux et lalala. Chais pas. De toutes façons, avec les femmes que tu le veuilles ou non t'es toujours le con de toro. La banderille, la muleta c'est tout pour toi. Olé! Comment elle s’appelait ? J’sais plus. M’souviens plus. Tu sais plus comment elle s’appelait ta gonzesse ? M’souviens plus. Pourquoi tu veux savoir ça ? Elle était comment ? J’sais pas. J’sais pas comment elle était. Bon, là, tu vois j’ai changé de sujet. Alors comme ça toi, c’est Schubert ? Je connais pas trop. Un peu les symphonies. L’inachevée aussi, bien sûr. Mais c’est tout. Quant aux lieder, à part un ou deux… Ouais, la truite, quoi, il a dit. Les mecs quand tu leur dit Schubert c’est la truite. Zont que ça à la bouche les mecs la truite. Moi j’te ferai écouter aut’chose. Le jour où tu viendras. J’habite pas loin, tu verras. Quinze bornes en gros. J’ai une grande caravane, un type me prête le terrain. Je lui fais des travaux. Pour payer. Parce qu’avec ma pension. Sûr c’est pas la maison de Reine, mais c’est cool. Nickel propre. Tu veux fumer ? Je me disais il va la sortir, oui ou merde, sa boulette. Quand je l’avais aperçu, peu avant, près du barbeuc, j’étais sûr qu’il fumait. Et autre chose que du gris. Hé, HO, va pas croire, j’étais pas avec lui pour ça. Alors j’attendais. La boulette. Je l’attendais. Il s’est étendu. Et puis il a sorti son fourbi, blague à tabac, papier. Le fourbi, quoi. Et il s’est fait un beau silence. Bien rond. Comme je les aime. Il a roulé son cône avec des mains d’artiste. C’est comme ça que j’ai vu ses mains. Putain de mains ! Sacrément grosses. Au bout des doigts y avait comme de la corne, un peu. Tu joues de la guitare ? Mouais. Chuis pas bon, mais ça m’plait. Chuis meilleur au djembé. Tu m’as pas entendu tout à l’heure avec le fils à Philippe ? Lui c’est un bon à la guitare. Pas moi. Mais, bon, ça m’plait j’te dis. Il m’a pas demandé si j’en jouais. Je lui aurais bien dit, moi, que j’en jouais pas de la guitare. Ni d’aucun instrument non plus. Même mon nom il a pas demandé, c’est vrai ça, même pas il a dit comment tu t’appelles. Peut-être qu’il savait. À cause que Reine le lui aurait dit. Pourquoi j’étais tout seul moi aussi il me l’a pas demandé non plus. Si j’avais un chat un chien un canari un père une mère un frère une sœur un crédit sur le dos : ni ça ni autre chose. Rien : Il demandait rien. Sauf que je vienne un jour chez lui écouter du Schubert. Que je vienne me taire, en quelque sorte. Parce que, bon, écouter, c’est se taire, non ? Pourtant à première vue ça lui plaisait bien qu’on soit là tous les deux. Moi plutôt qu’un autre. Ou une autre. Je sentais ça qu’il était bien. Enfin, je crois. Et la légion t’as quitté quand j’ai dit ? La légion ? La légion, mon pote, tu la quittes pas. C’est elle qui te quitte. E’m’a pas quitté. Pas encore. Pas comme les gonzesses la légion. Ça part pas. C’est inscrit là tu vois , dans c’te partie du corps. Ça y reste. Là, je crois qu’il en rajoutait. Que c’était pas si sûr que ça qu’elle y reste la légion dans cette région du corps. Le cœur ? Les poumons ? Le thorax tout entier ? Il avait frappé fort partout sur son torse en m’assénant ça : tu vois, c’est là, ça reste là. Je suis sûr qu'il y croyait pas.Peut-être même qu’elle y était plus depuis longtemps dans ce coin là, la légion. Barrée point-barre, comme sa femme. Que c’est pour ça qu’il pissait strange. Et combien j’en ai fait ? Quinze ans. Quinze, mon pote. Djibouti, La Guyane, la Martinique (non, non, là il a pas fait le grand jeu, resté sobre le Jean, tu vois. Enfin, sobre c’est façon de parler) ouais, pour avoir bougé j’ai bougé, tu sais. J’ai quitté à cause d’elle. Rien qu’à cause d’elle. Faut jamais faire ça, tu vois. Jamais. Des toros je te dis qu'on est. Des toros. Grosses cuisses, grosse bite, grosses couilles mais les cornes et la muleta ça tu peux être sûr, c'est tout pour ta gueule. Tu fais tourner, j’ai dit. Parce que mine de rien, il fumait tout. Tu fais tourner ? Alors il m’a passé le cône. Et puis il écarté grand ses jambes, et posé sa tête, un peu, comme ça, sur le talus, en plein milieu des coquelicots, des boutons d’ors et des marguerites. Jaunes et blanches, les marguerites. Au milieu de ces fleurs aussi, tu sais, celles qui sont roses et portent comme de grands épis. Il y en a plein partout chez nous au bord des routes. Je sais pas comment elles s’appellent. Mais y en a plein partout ici aussi. Ça sentait très fort le genêt. C’était bon. Il a fait celui qui dormait. Mais il dormait pas. Puis le temps a passé. Je voyais bien qu’il s’endormait. Et il a dormi pour de bon. D'ailleurs il s'est mis à ronfler. Fort. Mais triste. Triste et amer. Comme il pisse.
Di Brazzá (Jean). Pour A.
Chochottes blues?
AUTOPUB , Rappel:
"Récitar Cantando" plutôt que Roman
mon dernier ouvrage : JE EST UNE O.MBRE
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Illustration haut de page: Pop Sequels # 7 Copyrights: © Di Brazzá
Commentaires
Schubert...
souris 2
03/06/08 à 09:44
Je ne sais pourquoi en lisant ce texte mystérieux et triste, j'ai eu envie de relire le final du grand roman de Carson McCullers : "Le coeur est un chasseur solitaire". J'y avais souligné une petite phrase :
"Ceux qui peinent et ceux qui- en un mot - aiment. Son âme se dilata. Mais un instant seulument. Car il perçut en lui un avertissement, une fulguration de terreur. Entre les deux mondes, il était en suspens. Il se vit en train de regarder son propre visage dans le miroir du comptoir...
Il était suspendu entre le rayonnement et les ténèbres."
En recopiant ses lignes j'écoute la voix de contralto de Nathalie Stutzmann vacillait entre des graves profonds et des aigus cristallins : c'est un peu vous tout cela.("An Meer"...Le Chant du Cygne )
Et puis ce texte comme un secret de garçon...
Je sais tout cela mais je sais aussi que vous jetez une lumière sur ces secrets, celle de votre âme, si belle, accordée à la mystérieuse intériorité de la musique de Schubert, profonde, intime, bouleversante que je trouve entre les virgules rapprochées de votre texte...halètement. J'ai planté une tendresse douce et discrète dans cet infini qui est vous...Trois sonates pour piano (No 23 en si Bémol maj....
Fidèlement et très proche...
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Pourquoi ?
souris 2
03/06/08 à 23:54
Il ne reste que quelques plumes grises au bord du lac gelé pour amuser les internautes. Adieu.
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