Le blog de Di Brazzá, artiste multicarte.

« - Tu ne diras rien à personne, n’est ce pas ? Je lui avais dit viens. Viens on va voir la mer. Ça te fera du bien. La mer, l’air du large, tout cet assemblement iodé de parfums enveloppant la grève, ça ne peut faire que du bien, non ? Il avait peur. Je le sentais bien, moi, qu’il avait peur. Et moi aussi, moi aussi j’avais peur. Mais je ne savais pas pourquoi. J’avais peur, c’est tout. Nous étions assis là, sur ce banc. Tu veux bien que l’on s’y assoie un tout petit moment ? Tu veux ? J’aime ce promontoire. J’y viens très souvent. C’est même ma première halte lorsque je me promène tout autour de chez moi. Ne trouves-tu pas curieux que l’on dise toujours viens voir la mer, même et surtout quand il s’agit de l’océan ? Comme si de parler de mer cela rendait l’océan plus doux, plus caressant. La mer, pourtant, sait elle aussi être furieuse. Et mangeuse d’hommes, avec ça. Mais voilà, dire la mer c’est déjà évoquer le sein, la mère nourricière, quoi. La terre toute entière. Alors j’ai dit la mer. Viens : on va voir la mer. Mais l’obscurité était telle, c’est qu’il était tard comprends-tu, l’obscurité était telle que de la mer on ne voyait pas grand-chose. Si ce n’est la crête des vagues. Alors, l’un comme l’autre, on a fermé les yeux. Avec les yeux fermés quelquefois on perçoit mieux ce que la nuit nous refuse. Et un temps a passé. Un temps qui m’a semblé très long. Et puis j’ai dit si tu veux on y va. Où ? Chez moi, j’ai répondu. Et disant ça, je me suis marmonné Martine tu déconnes. Tu le connais pas cet enfant. Enfin, tu le connais plus, quoi. Il y a si longtemps. Tu te rends compte ? Je l’ai eu comme élève en CM2. Et maintenant il doit tourner autour du quart de siècle. Ça fait un bail tout ça, non ? Depuis, à part le croiser au marché, ou bien ici et là en ville mais de loin, de temps en temps, je n’ai plus jamais eu un seul contact avec lui. Comment ? Je ne t’ai pas dit son nom ? Rédjep. Il s’appelle Rédjep. Enfin, on dit Rédjep mais ça s’écrit avec un C. R.E.C.E.P. Le C, en turc, ça se prononce dje. J’ai toujours mis un point d’honneur à prononcer au mieux le nom de tous ces enfants qui nous arrivent d’ici et de là. Pas envie de les cabosser plus qu’ils ne le sont, ou le seront, si ce n’est déjà fait. Je me souviens très bien de sa mère. Une femme très effacée. Gentille, souriante, mais comme effacée. Et qui, comme beaucoup, ne comprenait pas un mot de ce que je lui disais. Alors bonjour, tu vois, bonjour les résultats du fils. Il me cherchait. Il m’a dit, madame, je vous ai cherchée toute la journée. Je savais que vous habitiez par ici. Mais où ? Et puis je vous ai pas trouvée non plus dans l’annuaire. Vous êtes sur la liste rouge, hein ? J’ai des problèmes. Des problèmes graves, il a dit. Y a plus que vous. Et de la façon dont il a dit ça, grave, et ya plus que vous, j’ai compris que ça l’était, grave. Que ça l’était vraiment. Qu’en effet il ne devait peut-être y avoir plus que moi. Non, c’est pas mon côté bonne sœur. Sois sérieuse. Tu ne diras rien, tu es sûre ? Alors on est allé chez moi. Je me suis dit tu lui donneras la chambre d’Alexandre. À qui sert-elle cette chambre maintenant, et à quoi ? Alexandre, quand il vient, c’est toujours en coup de vent. Il veut jamais rester coucher. Il dit j’ai pas le temps. J’aimerais bien, moi qu’il reste un peu, mais c’est Valérie, sa femme qui n’y tient pas. Je crois qu’elle ne m’aime pas. Ou pas trop. Je sais pas. Henri me dit que c’est pareil pour lui, que lorsque Alexandre passe il ne reste pas non plus pour la nuit. Tu vois, avec son père, c’est pareil. Je dis pas que ça me soulage de savoir ça, mais un peu quand même. Toi, tes enfants tu les as de temps en temps pour une nuit ? Quelle chance. Tu mesures pas ta chance. C’est que le petit déjeuner, c’est quelque chose, non ? Il y a si longtemps, si longtemps. Même pas ça elle m’offre, Valérie : un petit déjeuner avec mon fils. Enfin, cette chambre, tu vois, elle ne demandait que ça, que quelqu’un y dorme. Alors, quand Recep et moi on est entré dans la maison, la première chose que j’ai faite c’est la lui montrer. Voilà tu dormiras ici. Tu devrais peut-être prendre une douche. Ça te fera du bien. Tiens, c’était le peignoir de mon fils, il devrait t’aller. Des serviettes, il y en a tout plein dans le petit placard blanc, à côté de la baignoire. Pendant ce temps là je préparerai ton lit. C’est lui votre fils, madame, il m’a demandé en me montrant la photo au dessus du secrétaire. Oui, j’ai répondu. Mais maintenant il est bien plus âgé que ça. Cette photo là, tu sais, elle date. Non, je ne sais plus trop de quand. Tu le connaissais mon fils ? Tu l’as jamais vu, même en ville ? Allez : file, après on se retrouvera pour manger un peu. Tu as faim ? Non ? Faut manger, mon petit. Faut manger. Pendant qu’on mangera tu me diras ce qui t’arrive. Si tu veux. Si tu le veux seulement. Depuis que je vis seule, j’ai jamais trop grand-chose dans le frigo. Mais, bon, j’ai toujours deux trois trucs au fond du congelo pour le cas ou Alex passe avec Valérie. Sans prévenir. Des trucs que t’as juste à mettre au micro. Quelques minutes. C’est ce que j’ai fait. Je lui ai sorti un hachis Parmentier que je lui ai servi avec quelques tomates à la feta et aux olives noires, et avec des cébettes aussi, coupées fin. Ce genre de trucs, je me suis dit, ça peut que lui plaire. Ça lui a plu. À un moment, tandis que je m’affairais à tout ça, et à mettre la table aussi , dans la cuisine, c’est plus sympa, plus chaud un repas dans la cuisine, ça favorise mieux la confidence, je l’ai entendu m’appeler : Madame ! Madame ! Il avait entrouvert la porte de la salle de bain. Et se tenait là, dans le bâillement de la porte. À demi nu. Une serviette enroulée autour de la taille. Je peux me mettre un peu du parfum ? Il me montrait un flacon. Non-non, je lui ai dit. C’est du parfum pour femme, ça. Ça fait rien. Non, non, attends, je viens. Alors j’ai fouillé le tiroir où je range, enfin « range » c’est façon de parler, où j’entasse plutôt tous les échantillons que la parfumeuse me donne. Il devait bien y avoir une eau de toilettes pour homme là dedans. Les parfumeuses elles savent ce qu’elles font en vous offrant ça, même si vous vivez seule. Elles savent bien qu’à une occasion ou à une autre vous aurez bien une eau de toilette à offrir à un de vos proches. J’en ai trouvé quelques unes. Tiens ! Voilà. Avec ça au moins tu ne sentiras pas la cocotte. Et je lui ai posé dans la main une petite poignée d'échantillons. Il avait le choix.Eh bien crois moi si tu veux je crois qu’il s’est badigeonné tout le corps avec tout ce que je lui ai mis dans la main. Comme si il se sentait sale, comme si toute cette saleté même un bon bain ne pouvait pas en évacuer l’odeur pestilentielle. Alors ce badigeon, pour lui, c’était comme un rempart. Avec ça il craignait plus rien. Plus rien de lui. De toute cette part de lui qu’il allait cependant me coucher sur la table. Et il avait raison, oui, de se trouver pas propre. Parce que c’était vraiment pas propre ce qu’ils avaient fait, lui et ses copains. Non, excuse moi, ça je peux pas le dire. Je te le dirai pas. Excuse moi. Sache seulement que c’était vraiment pas propre. Et moi je le regardais ce petit, pendant qu’il me racontait tout ça, dans le détail, tout en ajoutant ça vous voyez madame c’est pas moi qui l’ai fait, eux ils disent que je l’ai fait mais ça je l’ai pas fait moi je faisais le guet simplement le guet ; oui, pendant qu’il me racontait tout ça je me disais qu’on en sait rien, qu’on en saura jamais rien du devenir de ces enfants quand ils nous passent entre les doigts, que si on savait à l’avance au moins on pourrait mettre en route quelque chose qui les protège mieux. D’eux mêmes, ou de nous, qui sait, ou des deux. Et là, des années après : qu’est-ce qu’on peut faire, hein ? Qu’est-ce qu’on peut faire ? Tu veux du fromage ? Non ? Un yaourt, peut être ? Il a pris un yaourt. Un turc qui refuse un yaourt, c’est pas un vrai turc que je lui ai dit. Il a ri. C’est après, après, quand on s’est installé au salon, lui sur le divan, moi, assise sur un coussin, sur le tapis, qu’il m’a dit qu’il était en cavale. Depuis dix jours. Qu’il était recherché par toutes les polices de France et de Navarre. Parce qu’en plus il s’était évadé du commissariat. Un truc impossible. Il a sauté par la fenêtre. Comme Spaggiari. Et il a couru. Couru. Et ça a surpris tout le monde. Alors il a pu réussir à leur échapper. Et voilà qu’il était chez moi. Je lui ai dit il faut te rendre. Pas comme ça bien sûr. En y prenant le temps. Petit à petit. Par petites touches, quoi. Je lui ai dit il faut te rendre : il a dit oui. Demain matin on ira voir un de mes amis avocats. Il t’aidera. Il prendra contact avec la police. Il t’accompagnera. Il faut te rendre mon petit. Il pleurait. Ses larmes, tu vois, elles me troublaient d’autant plus qu’elles roulaient sans bruit sur ses joues. Comme s’il leur donnait la liberté d’aller. Mais sans plus. Alors je me suis rapprochée de lui. J’ai mis la main sur son genou. Pour le consoler. Ça a eu l’air de le gêner. Gênée, c’était moi qui l’étais. D’autant plus que j’avais senti, en posant sa main sur lui, que ce corps d’enfant était empli depuis longtemps du bruit des femmes. Que cet enfant n’était plus un enfant depuis longtemps déjà. En plus, ma femme, il a dit, elle attend un bébé. Un garçon. Elle accouche dans deux mois. Deux mois. Et si moi je vais en zonzon, j’en ai au moins pour dix piges vous comprenez, madame ? Dix piges. Et il m’a raconté la dernière nuit chez sa femme. Ou plutôt le petit matin. Le jour de son arrestation. L’hélico. La porte enfoncée. Et des ninjas partout il disait. Ça doit être le Raid ou quelque chose comme ça je me suis dit. Tout ça pour lui. Ma femme elle est traumatisée, il a ajouté. Et puis je te dis pas maintenant sa réputation dans le quartier. Alors moi, égoïstement je me suis dit et moi, et moi est-ce qu’il va pas m’arriver la même chose demain matin ? Je me suis surprise à trembler. J’ai compris pourquoi, sur ce banc, j’avais peur quelques heures avant. Il l’a vu. Il l’a vu, le petit, que je tremblais. Ne craignez rien madame, ils peuvent pas savoir que je suis là. Qu’est-ce qu’il en savait, hein ? Qu’est-ce qu’il en savait. Puis le temps a passé. Et avec le temps est venu le moment de dire bon tu sais ça serait peut-être plus sage d’aller se coucher maintenant. Toujours d’accord, pour aller chez Maître Aymon demain matin ? Toujours d’accord. Dans ta chambre il y a la télé. Si tu n’arrives pas à fermer l’œil, tu n’as qu’à l’allumer. Alexandre faisait comme ça. Ça ne me gênait pas. Ça m’a jamais gênée. On a fait comme ça. Mais c’est moi qui n’ai pas fermé l’œil de la nuit. À un moment, je me suis levée, j’ai pris un verre d’eau fraîche, ce qu’il faut jamais faire quand on arrive pas à dormir, et puis j’ai entrouvert doucement la porte de sa chambre. Il dormait bien. Sa respiration était douce. Comme reposée. Résignée, peut-être. Dans les dernières heures tu ne peux pas savoir comme j’étais anxieuse. Angoissée. Manquait plus que ça. Le moindre bruit étrange me parvenant de la rue me faisait craindre qu’ils soient déjà là. Qu’ils allaient enfoncer ma porte. Dans une minute. Ou deux. Et puis au matin, on a enfin pris la route. Je peux fumer, il m’a dit. Oui, bien sûr. Moi je ne fume pas, mais ça ne me dérange pas. Et il s’est roulé un pétard. Je me disais bien que sa chambre avait une odeur un peu particulière. Il avait du fumer hier soir aussi, avant de s’endormir. J’ai rien dit. Pourquoi pas, après tout, si ça le détend. Vous voulez fumer ? j’ai dit oui. Je suis folle, hein ? Mais moi aussi ça m’a détendue. Et puis, quand on s’est approché d’une station service il m’a dit madame, vous pouvez vous arrêter ? Je veux téléphoner. À Cindy. Cindy, c’est sa femme. On s’est arrêté. Et puis, quand il est remonté dans la voiture : on fait demi-tour. Ah non, j’ai dit, non, on ne fait pas demi-tour. Il a insisté. D’une telle façon que j’ai eu peur. Pour lui pour moi je sais pas j’ai eu peur. Alors on a fait demi-tour. Mais pas chez moi j’ai répondu. O.K. Pas chez vous. Et je l’ai emmené où il voulait aller. Rentrée à la maison, j’ai téléphoné à Maître Aymon. C’est grave ça, madame, ça peut être compris comme du recel. Attendez attendez Maître, si il s’échappe d’où il s’est échappé pourquoi il ne m’échapperait pas à moi aussi j’ai dit. Il en est convenu. Non, je sais plus où il est, Maître. Tu parles, le soir même il était là. De nouveau là. Si vous voulez madame, on y va demain. Cette fois-ci c’est moi qui ai pleuré. Tu es sûre que tu diras rien, hein, à personne ? J’ai pleuré. Et c’est lui qui a posé la main sur mon genou. Pleurez pas madame. Tu peux me dire tu si tu veux. Si vous voulez madame. Non, Martine, non, tu n’es pas Leda, tu n’es pas Leda, Martine et il n’est pas l’oiseau je me suis dit. Je suis folle, hein ? On a regardé la télé. Le grand cabaret. C’est lui qui a choisi. La nuit qui a suivi fut quasiment la même que la précédente. La même anxiété, les mêmes angoisses. Malgré le pétard qu’il m’avait proposé à nouveau. Et que j’avais accepté, encore. D’ailleurs on en a fumé deux. Peut-être même trois. Je sais plus. Avant de se coucher, il a dit vous jouez du piano ? Je ne sais pas pourquoi je n’ai pas osé lui dire non. Pas osé lui dire que c’était le piano d’Alexandre. Qu’il jouait bien Alexandre. Mais que ce piano là, il ne sait plus ce que c’est qu‘une main d’homme depuis qu’Alexandre est parti. Une main de femme, il a jamais su. Pourtant je lui ai dit oui, à Recep, je lui ai dit oui je joue du piano, oui, quelquefois. Mais pas ce soir, veux-tu ? Pas ce soir. Alors, dans dix ans, il a dit. Oui, c’est ça : dans dix ans. »
Di Brazzá (Recep) - pour M. et S.
Chochotte blues?
AUTOPUB , Rappel:
"Récitar Cantando" plutôt que Roman
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Illustration haut de page: Doken Broll # 21 Copyrights: © Di Brazzá
dibrazza | 00 h 06 | Rubrique : (CHOCHOTTES BLUES?) Nocturnes, Livre I | Màj : 26/07/08 à 08 h 22
Commentaires
ouaou...
Christiane
02/06/08 à 00:44
Ces deux-là, c'est pas rien ! Chochottes ? Pas vraiment ! Mia Madre ! C'est fort, vraiment très fort ! Uppercut ! Vlan ! Coup bas à l'estomac ! C'est pas rien, sûr, c'est pas rien !
Et la poupée ? Explosée ! Boum ! Plus d'tête... Un grand coup d'ciel ! Du bleu, du bleu à l'âme...
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le texte
souris 2
02/06/08 à 15:30
Il est exceptionnel, dru comme champ d'herbes folles qui vous fait la marche difficile, haletante, il faut avancer contre, contre ce qui se révèle et n'était pas prévu : une réalité mouvante qui change avec l'approche. L'enfant au langage d'enfant devient homme plus vite que la femme mère devient femme. et puis il y a l'absent, dont le visage s'éparpille entre des vêtements et un piano "qu'aucune main de femme ou d'homme n'a touché depuis" et dont on ne sera s'il était enfant ou homme.
Le tourment que vous aimez, il est dans l'acte atroce et juste esquissé qui fait l'homme-enfant pourchassé par toutes les polices et là, par un des retournements qui habitent votre écriture, l'homme devient l'enfant innocent et la femme ralentit le temps pour le garder le si-peu de dix ans. vraiment, c'est un très grand moment de lecture sous la si pure musique de R.Hahn.
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arion
03/06/08 à 08:18
C'est émouvant sans chercher à l'être, creusé de non-dit et de mystère. Cette approche faussement neutre des drames humains me fait un peu pensé au Le Clézio de La Ronde. Belle idée que ces accompagnements musicaux.
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