L'Esprit de suite

Le blog de Di Brazzá, artiste multicarte.

CHANSONS DE LA CITE RADIEUSE, Nocturnes Livre IV

(SILEO) Nocturnes, Livre V

Vendredi 27 Juin 2008.

CHOCHOTTES BLUES? # 24 (Aurélien)

                                                       Chochottes blues ? (Aurélien)

                         


"Eumolpus : Omnes, qui in testamento meo legata habent, praeter libertos meos hac condicione percipient quae dedi, si corpus meum in partes conciderint et astante populo comederint"
« Eumolpe: Tous ceux qui sont couchés sur mon testament, à l'exception de mes affranchis, ne pourront toucher ce que je leur laisse qu'à la condition, après avoir préalablement coupé mon corps en morceaux, de le manger en présence du peuple assemblé. »
Petrone . Satyricon  chapitre CXLI


György Ligeti - Lux Aeterna. CD disponible ICI

-« Bien sûr qu’ils ne me mangent pas. Ça ils l’ont déjà fait. Il y a longtemps. Sans même s’en rendre compte. Bien entendu. Mon petit stratagème, voyez vous, n’a qu’un seul but : que mes livres fument leurs saucisses. Mes livres ? Oui. Ceux que j’ai écrits. Qu’ils n’ont pas lus. Pas les autres. Les autres je les ai déjà brûlés. Il y a bien quinze jours. Quand ça m’a pris de faire du propre. Il faut toujours faire du propre avant de s’en aller. Au cas où on revienne. Il faudrait toujours que cela soit ainsi. Ce n’est pas facile, voyez-vous, brûler des livres. Cela déchire d’autant plus qu’avant même de glisser une allumette sous ce qu’il reste d’eux il nous aura fallu auparavant les éventrer. Séparer chaque feuille de cet arbre qui la reliait à l’autre. Ça en fait des feuilles, ça, à arracher, à froisser. Parce que si on ne les fait pas ces gestes là, ça ne brûle pas un livre. Ou alors à moitié. Et encore, malgré tout ce travail, ça n’empêche rien. C’est que c’est réticent ces bêtes là. Ça veut pas retourner d’où ça vient. Il faut les voir, toutes ces pages, quand elles se tordent dans les flammes et qu’elles mettent un temps infini à se résoudre. À partir en fumée nous préparer la place, là où on a décidé d’aller. Mes ouvrages, à moi, c’est aujourd’hui qu’ils brûlent. Sous les saucisses, les kebabs, les grillades. Dans l’odeur du thym, du romarin. Ils n’en savent rien tous ceux que j’ai conviés. Je leur ai seulement écrit Voilà, le quinze de ce mois je ferai soixante ans. J’ai envie qu’on fasse la fête autour de ça, dans mon jardin. Et puis qu’on soit soixante aussi. Cinquante neuf plus moi. Alors ils sont venus. Ils sont tous là. Vous les avez vus, Gabriel, n’est-ce pas ? Vous permettez que je vous appelle ainsi, par votre prénom, Gabriel ? Je vous en remercie. Mais notons toutefois que, comme vous n’existez pas, comme je vous invente au même titre que j’ai toujours tout inventé ; alors, en fait, votre permission, en cas de refus, je m’en serais passé. Sauf votre respect. Tout de même. Tu as maigri Aurélien. Tu as sacrément maigri  ils m’ont presque tous dit en arrivant. Bien sûr que j’ai maigri. Ça fait des mois que je ne mange plus ou presque. Faute d’argent. Des mois aussi que j’économise pour leur offrir cette fête, ce dernier repas. Si ils ne venaient pas chez moi pour que je les regarde, si  ils ne venaient pas chez moi pour se regarder, il y a longtemps qu’ils l’auraient vu que mon corps n’est plus le même. Et ton jardin ? Mon dieu, qu’as-tu fait à ton jardin ? Mon jardin ? J’ai fait du propre. Mon jardin auparavant c’était un jardin zen. Que je ratissais méticuleusement chaque jour. Histoire d’enrouler le monde tout autour de lui-même. De le restaurer à ma façon. De toute cette ordonnance là je n’ai rien gardé. Hormis trois tas de pierres. Et mes quelques arbres, bien sûr. Ma plus grande tendresse va à ce grand érable rouge que vous avez pu voir, tout près de l’entrée. J’aime les arbres rouges. Si la vie m’avait offert d’être riche, alors, j’aurais planté une forêt  d’essences écarlates. Mis au monde une terre de sang. Perfolié. Ceci ne me fut pas offert. Pourtant je vous assure, Gabriel, que je l’ai demandé.  Les tas de pierres ? J’en ai eu l’idée il y a quelques années. Alors que je méditais, c’est un bien grand mot, sous la pergola. Il y en a trois. Le premier est formé par un amoncellement de petits cailloux, juste un peu plus gros que du gravier. Chacun d’eux correspond à ce que je pense être la visite d’un proche qui ne s’est jamais approché. Qui m’a toujours vu de loin. S’il m’a vu. Le deuxième tas, constitué de pierres plus grosses, des galets, en fait, que je suis allé ramasser et choisir avec une grande attention en bord de mer est un mémorial. Chacun de ces galets porte sur lui un nom. Comme on le voit parfois au hasard d’une cathédrale. Mais là il ne s’agit pas de la signature d’un maître maçon. Ces noms là, ce sont les noms de toutes ces personnes, si nombreuses, que j’ai souvent connues, ou croisées, qui ont participé à leur façon à la restauration du monde. Mais qui s’en sont allées avant même d’apercevoir une seule flèche de cet édifice se dresser vers le ciel. Vous n’y trouverez pas votre nom, Gabriel. Les Archanges, prissent-ils leur source au cœur même du Poème, ne participent pas à la restauration du monde. Quant au troisième tas, toute cette bauxite qui saigne à pierre fendre, il met au jour toutes ces pages que j’aurais voulu écrire et  qui m’ont fait défaut. Ces pages que je n’écrirai pas. Plus. Jamais. Voilà où ils sont mes amis maintenant : ils plaisantent, et  mangent leurs saucisses, leurs kebabs, que mes livres auront fumé entre ces trois petites tours et sous ce qui aurait pu être la lisière d’une forêt. Nous sommes mieux ici. Dans cette chambre aux volets clos. Ne vous inquiétez pas je leur ai dit un petit coup de pompe, peut-être le vin, je n’ai plus l’habitude, je vais me reposer, amusez vous bien, le dernier parti tirera la porte, ici il n’y a pas de voleurs. Ils m’ont tous souhaité une bonne nuit Tu es sûr que ça va ? Bien la première fois que j’entends ça Tu es sûr que ça va. Tout à l’heure je leur ai dit Hé les amis vous allez bientôt recevoir un colis. J’ai écrit mes mémoires. Et vous les ai faites adresser. Mes mémoires ? Tiens, ça, d’un coup, ça a eu l’air de les intéresser. Si vous voulez que vos amis vous lisent : écrivez vos mémoires. Est-ce que je suis dedans, Aurélien ? Sous mon vrai nom ? Ça, le facteur ils vont l’attendre, le guetter, ils vont pas le manquer. Mais voilà, ce qu’ils vont recevoir c’est un livre vide. Huit cent pages de vide, tout blanc. Même pas mon nom sur la couverture. Moi aussi je me suis effacé. Juste un titre : Mémoires. Drôle de farce ? Du même tonneau que mes saucisses fumées ? Voyons, Gabriel, n’importe quel psychanalyste, fut-il  le plus mauvais, vous affirmera que mourir ça demande beaucoup d’esprit. On ne peut pas toujours pleurer. Au moment de partir certains se posent la question de Dieu. Existe-t-il ? Sera-t-il là ? Moi, si question il doit y avoir, celle que je me pose est cet instant où on s’en va a-t-il une senteur particulière ? Et si senteur il y a, se peut-il, se pourrait-il qu’elle tienne, juste un peu, de la senteur des roses ? J’aimerais bien partir toucher le corps du monde dans la senteur des roses ; être au cœur. De la rose. Pourquoi partir ? Pourquoi ce désir de la rose ? Est-ce que la mort, quand elle vient vous chercher, sans vous avoir jamais rien demandé, est-ce que la mort vous dit pourquoi elle est là ? Pourquoi elle existe ? Pourquoi vous, vous allez cesser d’exister ? Il n’y a pas non plus de parce que de mon côté. Il fait bon n’est-ce pas ? Je suis bien avec vous, ici, dans cette chambre. Avec cette musique, et tous ces rires qui nous parviennent. Je suis bien dans ce fauteuil, juste en face de cette cheminée qui ne brûle plus rien. Face à ce conduit noir qui mène au cœur du monde. Ce fauteuil, Gabriel, il a une histoire. Comme beaucoup de choses dans cette maison. Rien d’original à cela. Dans bien des maisons, tous ces objets privés de vie pourraient nous raconter les hommes et les femmes qui les ont côtoyés  bien mieux qu’un grand livre d’images. Ce fauteuil est un héritage. Il me vient de la mère de ma mère. Comme vous le voyez c’est un fauteuil d’apparat, peu confortable, dans lequel on se doit de se tenir bien raide. En fait c’est un fauteuil d’évêque. Un de ces fauteuils réservés à l’un ou l’autre de ces monseigneurs qui venaient parfois assister à la messe dans l’église du petit village de ma grand-mère. Comment s’est-il retrouvé chez elle ? Je n’en sais rien. La seule question que j’ai posée à son propos c’est dis, Mamie, quand tu seras morte, tu me le donneras ce fauteuil ? J’avais cinq ans. Vous imaginez donc l’âge de ma grand-mère. Elle a ri. Et a acquiescé à ma demande. Bien plus tard j’ai eu honte de ce que j’avais dit. J’ai encore honte aujourd’hui. Tout à l’heure, lorsque j’absorberai ce bouillon laiteux que j’ai préparé avec tous ces médicaments qu’à grands coups de mensonges je me suis fait prescrire, lorsque j’absorberai ce bouillon alors qu’Untel ou Unetelle avalera la dernière saucisse, le dernier kebab parfumé de mes livres, je vous demanderai d’ouvrir grand la fenêtre sur la nuit. Presque tous les gens ont peur de la nuit, et ferment leurs volets de crainte de la retrouver couchée à côté d’eux. La nuit est pourtant notre alliée. Bien plus que le jour. Savez vous, Gabriel, ce que j’aurais voulu écrire aujourd’hui ? N’omettez pas, comme je le faisais, d’aller à ce propos ajouter une pierre rouge au petit tas de pierres rouges du jardin. Ce que j’aurais voulu écrire c’est ceci :

"Le jour aussi puissant soit-il

Retiens cela, toi qui fermes ta porte nuit-devant,

Le jour - aussi puissant soit-il -

Ne donne pas à voir les vers

Luisants."

 

Soyez gentil, Gabriel. Gardez tout ça pour vous. N’ouvrez pas le journal de ma disparition. »
Di Brazzá - Aurélien (Pour Sapience Malivole) 
                         

                                                                                                                  Chochotte blues?
                                                           __________________________________________________

"Aurélien", Vingt quatrième et dernier "Chochotte blues?" clôt le Livre I de mes "Nocturnes".

AUTOPUB , Rappel:    
"Récitar Cantando" plutôt que Roman
 mon dernier ouvrage : JE EST UNE O.MBRE  
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 Illustration haut de page: Doken Broll # 38 Copyrights: © Di Brazzá  
                         

dibrazza | 00 h 09 | Rubrique : (CHOCHOTTES BLUES?) Nocturnes, Livre I | Màj : 26/07/08 à 08 h 33

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Commentaires

argoul

27/06/08 à 11:34

J'aime bien les mots qui disparaissent en fumée pour saucisses. N'étaient-ce pas les dieux qui se nourrissaient de fumet ? C'est donc fort honorer ses amis que de les imbiber ainsi. Quoique 60... je doute que l'on ait accumulé en une vie, même bien remplie, 60 "amis". Ou alors le mot se vide de sens, comme démocratie, liberté, justice, et toutes ces sortes d'enseignes médiatiques.
Et puis écrire "si il"... N'existe-t-il pas le "s'il" bien plus propre ?
Pourquoi ne pas écrire de vraies Mémoires ? Romancées bien sûr, "inventées" comme l'imagination faisait à Proust. Elles pourraient commencer justement par ce fantasme de livrer un livre blanc (autre scie médiatique), mais pas sur n'importe quel Sujet - sur celui du verbe écrire. Ce serait intéressant, non ?

Re: Argoul

dibrazza

27/06/08 à 11:55

Et puis écrire "si il"... N'existe-t-il pas le "s'il" bien plus propre ? 
Entendez cela comme une diérèse. De l'ordre de l'oral.
La note propre n'est pas exclusive en musique. La dissonance, et la syncope en matière de rythmes, alimentent aussi son souffle. Bien plus que des mots j'écris de la musique. La musique va plus loin que les mots.
Bien que ne me sentant pas écrivain, je suis plutôt en écriture comme d'autres vont à cheval, j'ai aussi mon gueuloir. Dans lequel je tache de lier l'harmonie aux rythmes, au contrepoint.
Ici Si il est nécessaire. Contrairement à ce qu'on croit: dans Mozart il n'y a pas trop de notes. 
Si il est une trille. A peine esquissée, à peine éteinte.
Pourquoi ne pas écrire de vraies Mémoires ? Romancées bien sûr, "inventées" comme l'imagination faisait à Proust. Elles pourraient commencer justement par ce fantasme de livrer un livre blanc (autre scie médiatique), mais pas sur n'importe quel Sujet - sur celui du verbe écrire. Ce serait intéressant, non ? 
Le Journal d'une Disparition va s'écrire.
C'est l'objet du Livre II de ces Nocturnes que je livre ici d'un jour, l'autre. Nocturne est le mot propre. Seule la nuit révèle.
Mémoires "inventées?". Bien sûr. Je le dis et le redis sans cesse : Je ne suis pas madame Bovary. Ni Aurélien, ni Lou, ni Angèle, ni Zengo, ni Lucien ni Ombeline ni les autres. Un regard sur mes toiles du Mémorial de la Rue d'où-suis-je? peut aider à comprendre cependant que je puis (toujours cependant) tenir des uns comme des autres. Je est un nom de lieu. Que pourrait-il donc être d'autre?
"Je doute que l'on ait accumulé en une vie, même bien remplie, 60 "amis". 
N'oublions pas qu'Aurélien est écrivain. Dans un certain milieu, notoriété aidant, on ne manque pas d'amis. L'avantage de se sentir en écriture plutôt qu'écrivain peut aider à faire des économies de saucisses.
Pour ma part j'ai dix doigts mais onze amis. Onze. Des vrais. De trente ans comme on dit. Onze, me direz vous? Mais comment faites vous pour les compter? Je regarde mes mains: cela fait 10, et puis mon coeur où le meilleur réside, et les comptes sont bons.

Amications gustaves
db

Au fait: ça y est je suis dé-spammé chez WP.

L'écriture, un culte apotropaique..

sapience malivole

27/06/08 à 12:48

Lorsque l'archange-messager du dieu, Gabriel (dont le nom est Beltchaççar, "la parole vraie", un ancetre de Di Braççar, lui-meme Sardanapale-Don Juan-Jean-Baptiste Clamence) intervint, dans le Livre de Daniel, s'était pour annoncer que l'arbre serait abattu, mais que ses racines demeureraient. Restent debout, dans son jardin d'extreme-orient intact, l'arbre rutilant de Dionysos planté par Giono, garde-manger de l'homme qui se nourrit de sang, cotoyant l'arbre d' Apollon-le-vert et les chenes bruissants de Zeus. L'holocauste de ses feuilles devant trois tombeaux lapidaires prépare un festin de paroles rouge-Paques. Pétrone s'ouvre les veines, son sang tombe sur le fauteuil de la grand-mère, rejoint dans le jardin les enfants de la Nuit, Thanatos et Hypnos, qui apportent des morceaux de ténèbre pour révéler l'autre face de l'invisible.

Chochotte Blues est terminé, il a atteint la katharsis; le poète tragique clot ainsi les Bacchantes :

Τοιόν δ'απέβη τόδε πράγμα
"Ainsi donc s'achève ce drame".
 

Re: L'écriture, un culte apotropaique..

dibrazza

27/06/08 à 13:00

Et pendant ce temps là la Grèce brûle. Les arbres brûlent, qui sont des livres. Des hommes et des femmes fuient. Fuient le destin de l'Arbre et du Livre. Refusent à raison d'être écrits.
Je n'ai cessé de penser à vous depuis hier. A toutes ces flammes si proches de votre lieu de résidence. Et même seraient elles loin de vous ces flammes: qu'est ce que ça change? Vous aimez la Grèce, elle vous aime, mais vous le rend bien mal en grimpant comme elle le fait les marches qui mènent au bûcher. A son martyre.

Je prie (Qui et comment?) pour que toute la flotte du ciel s'abatte sur la Grèce. Et se retire aussitôt.

amications trèbienàvouttes
dB

mais alors...

sophie.

27/06/08 à 13:13

 Si chochottes-blues est terminé ; votre site va disparaître aussi ? et vous aussi alors ?

Re: mais alors...

dibrazza

27/06/08 à 13:22

Non, Sophie. Bientôt s'ouvrira le Livre II de ces Nocturnes: Journal d'une Disparition.
Ces textes, comme les Chochottes, seront écrits d'un jour l'autre, et apparaîtront sur ce blog. Même si, après être venu à bout de cette tache (et pourvu que j'y arrive à ce bout, vous ne pouvez concevoir ma peur du vide: mon vertige) je décide de prendre le large, mais le vrai large, pas celui d'Aurélien, je ne fermerai pas ce blog. A ce moment là il sera seulement à l'arrêt. Comme un chien. C'est beau un chien à l'arrêt. Beau aussi son étonnement, cet éclair d'incompréhension dans ses yeux quand l'oiseau lui échappe (Ouf!), qu'il vole dans et vers ce ciel qui lui est refusé.A nous aussi d'ailleurs.

Amications rosetrémières
dB

L'univers

de H Haddad

28/06/08 à 20:49

Lettre M
" Monde
Sans mémoire, le chaos menace. J'essaie de prendre repère sur la ligne d'horizon et de me souvenir des saveurs. Le monde est notre corps dans son habit royal de sensations proches et lointaines. Et personne n'est jamais assez nu pour cette royauté."

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