Le blog de Di Brazzá, artiste multicarte.
Chochottes blues ? (Rosine)

" Les rois ne touchent pas aux portes."
Francis Ponge (Le parti pris des choses )
Joseph Haydn String quartet n°1 in B flat Op1 n°1 Hunt III Adagio - CD disponible ICI
- "Ils dansaient. Ta grand-mère dansait. Tes tantes, ton grand-père aussi, scandant son nom : Naaaano ! Naaaano ! De vrais peaux-rouges tournoyant autour de mon lit. Presque méchants. Je voyais bien qu’ils se moquaient. Et moi, moi qui avais juste demandé vous croyez qu’il va venir, Nano, je ressentais ce que ressentent tous ces petits chats écrasés au hasard des routes. Ce qu’ils ressentent alors qu’ils ne sont plus sur la terre, mais pas encore au ciel des chats et qu’ils voient s’approcher une troupe d’enfants bariolés armés d’arcs et de flèches, ou de cailloux. Dix jours, peut-être plus que j’étais là, sur ce lit d’hôpital, à attendre Nano. A demander après Nano. Et il ne venait pas. Nano, c’était mon roi. Tu vois, je le savais qu’il viendrait pas ! Oh ils étaient nombreux à me le dire. À trouver du plaisir à me le dire aussi. Peut-être. Tu vois je le savais qu’il viendrait pas. Pourtant j’ai espéré. Jusqu’au bout. Chaque fois que j’entendais des pas dans le couloir, que je voyais frémir, que j’entendais grincer les battants de la porte de la chambre mon cœur palpitait aussi fort que celui d’une petite fille. Que j’étais, d’ailleurs. Rends-toi compte : j’avais dix-sept ans. Et peut-être même un peu moins. Mais chaque fois qu’elle s’ouvrait cette porte c’était soit une visite pour un des autres malades, on était six dans cette chambre, à cette époque là tu sais c’était courant ; soit une aide soignante qui venait relever ta température, ou quelque chose comme ça. Jamais lui. Jamais Nano. Jamais mon roi. Qui c’était ce garçon ? C’était le seul à m’appeler Rosine. Tous les autres ils m’appelaient Manchette, ou Manchotte. À cause de mon bras. Celui-là qui est si court qu’on croirait que j’en ai pas. Lui, non, il m’appelait Rosine. Et me disait ça te va bien Rosine, ça va avec ta peau. Il se moquait pas. Il était gentil. Et beau avec ça. Enfin, moi je le trouvais beau tu vois. Il était pas bien grand, avait les cheveux noirs, comme un espagnol, bouclés ce qu’il faut pour rester un homme. Ce qui faisait son charme c’étaient ses sourcils. Qui se rejoignaient. Enfin presque. Ça lui faisait comme un oiseau en vol au dessus des yeux. Et sa bouche, sa bouche bien rouge, gonflée de sang, elle était aussi belle que les mots qu’il me disait quand on était seuls. Qu’on était sûrs de pas être entendus. Et puis il y avait sa démarche. À cette époque là les garçons aimaient bien avoir les jambes un peu arquées, histoire, peut-être, de mieux mettre en valeur leurs parties quand ils se déplaçaient. D’affirmer leur virilité. Lui, quand il marchait comme ça, quand il s’avançait vers moi comme ça, avec ses épaules qui accompagnaient doucement le mouvement de ses jambes, leur chaloupement, lui, il était différent. C’est pour ça qu’un jour j’ai dit c’est mon roi. Parce que quand il marchait, Nano, il était le roi. Il est pas pour toi me disait maman. Ta grand-mère. Oui, elle disait ça. Elle était pas bonne avec moi. Il est pas pour toi. Quand elle la disait cette phrase là, tu sais ce qu’il fallait comprendre ? Oh moi je le comprenais bien, je l’ai compris très vite. C’est pas toi qu’il veut ton Nano. Ce qu’il veut c’est ce que tu lui donnes pas. Si tu lui donnes pas : il s’en ira. Si tu lui donnes : il s’en ira. De toutes façons qui te voudrait pour femme avec ton bras. Voilà ce qu’il fallait comprendre. Et elle rajoutait Ma pauvre petite. Comme si ça suffisait pas. Ton grand-père disait pas mieux. Nano, c’est en prenant le car que je l’ai connu. Lui aussi il travaillait à St Antoine. Alors on faisait le trajet ensemble. Lui il prenait le car à Plan des Pennes, cinq stations après moi. Et puis un jour (je peux m'asseoir?) il s’est assis à côté de moi. Et là j’ai vu qu’il parlait bien. C’est vrai qu’il parlait bien. Quand je lui ai dit que j’étais à l’usine, à la chaîne, il m’a demandé gentiment si je m’en sortais. Rapport à mon bras. Mais sans le dire ce mot là, le bras. Et je lui ai dit oui, ça va, je fabrique des petits fûts, légers, pour des engrais. Avec une main j’arrive à tout faire. Il a dit c’est bien d’être comme ça, débrouillarde, et courageuse. Lui, il était ajusteur. L’atelier de son patron il était pas très loin de mon usine, alors, tous les midis on se retrouvait au café du pont, tu sais bien, celui qu’il y a sous le pont, et on mangeait ensemble. Ce qu’on mangeait on le tirait du sac. Et puis j’ai eu cet accident. Peut-être que je pensais trop à Nano à ce moment là. Que je le rêvais trop. Je sais pas ce qui s’est passé. Y avait pas la sécurité. Pour aller plus vite. Et le laminoir, il a pris ma main, l’a avalée. Toute entière. Ma seule main. Ma vraie main. Qu’il a fallu couper. Parce qu’elle était pas belle tu sais. Il en restait rien. Presque rien. A cette époque là c'était banal ce genre de choses. A l'usine, les ouvriers qui avaient plein de doigts coupés: on les comptait plus. Les araignées, on les appelait. Je sais pas si on lui a dit, à Nano, ce qui m'est arrivé. Qui l’aurait fait ? Je le voyais que là, dans le car qui nous emmenait au travail et puis au café. Au bal aussi, mais ça c’était plus rare. Il avait jamais voulu rencontrer ma famille. De toutes façons je sais pas trop si eux ils auraient accepté de le voir. Pour eux c'était un étranger. Les étrangers chez nous ils avaient pas très bonne presse. Je savais rien de ses parents, de sa maison. Je savais pas où le trouver. Où lui écrire. Ces choses là on y pense qu’après. Le car, moi, je le prenais plus. Mon travail, je pouvais plus le faire. Ni celui-là, ni un autre. J’ai attendu, j’ai attendu, et malgré les années tu vois je crois que je l’attends encore. Peut-être que lui aussi il m’a attendue. Qu’il m’attend encore. Me regarde pas comme ça. Je sais bien que je suis ta mère. Et alors? Tu es une femme maintenant. Depuis longtemps. Tu peux entendre ça. Ton père, lui, il l’a bien entendu. Quand il m’a prise, et d’ailleurs je sais pas trop pourquoi il l’a fait ; quand il m’a prise, eh bien il m’a prise comme j’étais : avec mon Nano dans la tête, et deux mains en moins sur son cœur à lui. Un jour je lui ai dit, tu sais Joël, Nano il est toujours là, dans mon cœur. Malgré toi, il me reste. J’y peux rien. Ce genre de reste, il m’a répondu, c’est comme le pain, Rosine .Il faut jamais jeter le pain quand il en reste. Tu vois, ton père, il parlait mieux que le mien."
Di Brazzá - Rosine (Pour P.)
Chochotte blues?
AUTOPUB , Rappel:
"Récitar Cantando" plutôt que Roman
mon dernier ouvrage : JE EST UNE O.MBRE
est désormais disponible ICI

Illustration haut de page: Doken Broll # 37 Copyrights: © Di Brazzá
dibrazza | 00 h 14 | Rubrique : (CHOCHOTTES BLUES?) Nocturnes, Livre I | Màj : 26/07/08 à 08 h 30
Commentaires
Odilon?
Vinosse
26/06/08 à 14:32
Heu... Il est où le troëne couronné???
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← Re: Odilon?
dibrazza
26/06/08 à 14:36
Le troëne? Ou ce qu'il en reste? Il est à l'adresse que je t'ai donnée: ICI, chez ODILON.
Il faut lire les adresses au dos des enveloppes, mon bon Vinosse!
Amications gépéhesses
dib
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← Re: Odilon?
Vinosse
26/06/08 à 15:08
Suis-je sot!
J'aurais dû demander à Christine P. avant!
Je répondrai plus tard sur l'ébranchage à la Guillotin des arbres d'alignement, encore que les saules de rivière rendus à leur liberté n'auraient jamais pu inspirer Benjamin Rabier...
J'en suis à manipuler en tous sens mon tout beau LUMIX 10X que je viens de déballer...
On(vous)va voir ce qu'on va voir...
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Vinosse
26/06/08 à 20:44
J'avais récupéré et fait greffer par un pro du pommier un rejeton de vieille variété que j'aimais bien, qu'elle était bonne et que ce serait dommage de laisser perdre,etc,etc...
La greffe avait réussi: porte-greffe Malling IX, spécial mise à fruit rapide avec végétation réduite... Dans le temps ils greffaient sur franc et ça faisait de grands diables d'arbres qu'il fallait des échelles pour cueillir les pommes...
Mon mien avait depuis formé(je l'y avais aidé avec mon petit sécateur) une tête parasol parfaite pour attraper les fruits. Mais, et le porte-greffe facilite le phénomène, il avait lancé de longues latérales qui, sous le poids des récoltes, touchaient quasiment terre.
En Février de y'a trois ans, un jour de gris humide, je dis à Ludo: va donc allumer le feu sous le tas de saloperies qu'on a accumulées tout l'été, ça va pas risquer l'embrasement vu le temps et profites-en pour rogner le pommier de ses branches trop basses...
A midi je regarde... Oh! Bordel! Mais qu'esse-t-as fait????
Y restait plus qu'un moignon de tronc à peine divisé au sommet... Pire que la Vénus de Milo et ton Odilon réunis!
Je lui demande: mais pourquoi? pourquoi????
Je t'avais dit les branches basses....
J'ai bondi panser les cicatrices en pensant au pourquoi du comment qu'il n'avait pu comprendre mon indication!
Est-ce que de simples branches n'étant pas suffisantes pour entretenir un feu et que par conséquent, dans mon esprit, il a cru y lire d'en scier un gros paquet?
On est comme ça chez les paysans: on a des équivalences en poids et volumes impossibles à quantifier pour un non initié. Une autre physique des particules élémentaires....
Ou avait-il en image dans sa mémoire ces travaux des employés de la ville qui se massacrent les platanes du boulevard, rien que pour la santé de ces gaillards... Du moins c'est ce qu'il semble aux électeurs...
L'année qui a suivi, il a poussé cinq petites branches vives et fragiles...
L'autre après une dizaine...
Et ce printemps une floppée, mais toutes droites et hautes de deux échelles au moins...
Y ressemble à un gros pinceau à touffe ronde, comme pour les chantiers...
Méfions-nous des scieurs de branches...
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