L'Esprit de suite

Le blog de Di Brazzá, artiste multicarte.

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Mardi 24 Juin 2008.

CHOCHOTTES BLUES? # 22 (Stavros)

                                                              Chochottes blues ? (Stavros)

                          
                                                                                         
                                                                                                          "No quieras enviar me
                                                                                                          de hoy más ya mensajero,
                                                                                                          que no saben decirme lo que quiero"
                                                                         St Jean de la Croix - Cántico espiritual (Canciones entre el alma y el esposo)
                                                               "Ne m'envoie plus désormais un autre messager; ils ne savent pas me dire ce que je veux."


Olivier Messiaen. Turangalila Symphonie: 2    CD Disponible ICI ***

 Ouvre, Stavros, c’est moi, il a dit. J’en connais qu’un de moi, moi : c’est moi, j’ai répondu. Sans ouvrir. Et puis je suis allé claquer bien fort la porte des chiottes. Pour qu’il l’entende claquer cette porte. Puisque l’autre, celle de l’entrée, je l’avais pas ouverte. Et comme les chiottes ils sont placés juste à côté du couloir de l’immeuble, je suis sûr qu’il l’a entendu ce claquement. D’ailleurs, ici, les appartements ils sont si bien isolés que quand tu rotes on t’entend au quatrième. Alors ma porte des chiottes il a dû se la recevoir en pleine gueule. Bien fait. Il a rien dit. Pas un mot. Et puis j’ai entendu ses pas, qui s’éloignaient. On aurait dit qu'ils jouaient un air un peu funèbre, tant mieux, quelque chose d’un peu mélancolique ; et puis plus rien : il était parti. Comment ça c’est pas bien ? Et son silence à lui, il est bien son silence ? Dix-sept ans de silence il m’a carré dans le cul celui-là. Dix-sept ans. C’est pas rien dix-sept ans de silence. Attends, je prends la calculette. Là, tiens : dix-sept ans ça fait , voyons voir, dix-sept que multiplie trois cent soixante-cinq : six mille deux cent cinq jours. Tu te rends compte ? Six mille deux cent cinq jours. C’est pas rien quand même, non ? Qu’est-ce qu’il croyait, lui ? Qu’en faisant bouillir son silence pendant six mille deux cent cinq jours il allait en sortir plus propre ? Plus blanc ?  Que j’allais m’esbaudir devant sa petite lessive ? Mais le silence, c’est la nuit mon pote, c’est la nuit. Tu peux la flanquer à bouillir dans ta marmite autant de temps que tu le veux la nuit : elle en sortira pas plus blanche. La nuit, c’est comme les corbeaux, ça a jamais accouché de mouettes. Ne crois pas que ça m’a fait tant plaisir que ça d’agir de la sorte. Mais voilà, j’étais en colère. Et je le suis toujours. Alors son mariage, qu’est-ce que tu veux : je m’en tamponne. De toutes façons ça fait vingt ans qu’ils sont ensemble lui et sa marinette. Mais non, elle s’appelle pas marinette. C’est moi, qui dis comme ça. Sa marinette, c’est moi qui lui ai présenté d’ailleurs, moi. Toujours moi. Alors tu parles que c’est pas nouveau cette histoire là puisque ça fait dix-sept ans qu’il me parle plus, qu’il vient plus me voir, que je suis rien. Pourtant lui et moi c’était fort tu sais. Vraiment fort. Quand on s’est rencontré, il avait pas de père, j’avais jamais eu de fils alors ça a fait ni une ni deux, c’est comme ça quelques fois entre les hommes quand ils ont un peu bu, ils se disent je t’aime à leur façon, ou ils se mettent dessus. Nous on s’est pas mis dessus. J’étais le père et il était le fils. Ça nous est tombé sur le crâne comme le ciel quand il en a plein le cul d’être bleu. Comme une averse, quoi. Et cette averse là, du type de celles qui feraient refleurir le plus désertique des déserts, elle a duré presque trois ans. Ça te fait rire, toi, hein, ces histoires de papafifils. Surtout qu’on avait le même âge. Et que moi, le père, j’étais le plus gringalet des deux. Lui, tu le regardais : on aurait dit un turc en train de danser sur ton toit les bras chargés de tuiles. Pourtant c’était pas de tuiles qu’il était chargé. Cet homme c’était la douleur. À lui tout seul il était la douleur. Il était pas fait pour être au cœur du monde. C’est ce qu’il disait. Et puis il avait chopé cette saloperie que c’est pas un secret, on peut le dire, vu qu’il l’a dit à tout le monde ; et à cause de ça il se disait jamais je pourrai me marier. Jamais une fille voudra de moi si je lui dis. T’as qu’à pas le dire, je lui faisais. T’as qu’à les allumer, les rendre amoureuses. Une fois qu’elle est amoureuse une fille : tu peux tout lui dire. Même que si elle apprend que t’es malade c’est plus une fille que t’auras en face de toi mais une sainte. Les femmes ? Toutes des infirmières, le tété à la main ! Voilà ce que je lui chantais. Une nuit, alors qu’il roupillait chez moi, dans le canapé, je l’ai entendu pleurer et je me suis levé. Et je te dis, tu vois, te moque pas, quand j’ai allumé la petite lampe, là,  sur le guéridon, les larmes que j’ai vues rouler sur ses joues, sur les draps, et puis finalement par terre : jamais j’en avais vu de pareilles. Elles étaient si grosses que même un joueur de billard il en aurait pas voulu. Alors je lui ai pris la main. Jusqu’à temps qu’elles s’arrêtent de tout tremper ces larmes. Et tu sais, tu sais ce que j’ai fait ? Eh bé là je vais te le dire. Personne le sait. Même pas lui. Surtout pas lui. Personne. Alors, comme on se disait rien. Qu’il y avait comme un creux, immense, dans lequel chacun de nous pouvait trouver sa place, moi, dans ce creux là, je me suis mis à genoux, toujours en lui tenant la main, et j’ai parlé à Dieu. Ouais, à Dieu, moi qui y crois pas. Qui y croirai jamais. Je lui ai dit, à Dieu, tu vois sa saloperie, c’est à moi, à moi qu’il faut que tu la donnes. Je suis pas comme toi, moi, mes fils je les largue pas. Donne moi la sa saloperie. Il me l’a pas donnée. Mais bon, jusqu’ici sa saloperie elle lui a foutu la paix quand même. Et puis après, quelques temps après, voilà que je rencontre la marinette. Je me dis putain, ils seraient bien ensemble tous les deux. Alors je les ai présentés l’un à l’autre. Un vrai coup de foudre. Et puis ils sont venus crécher chez moi. La pauvreté. C’est la pauvreté qui voulait ça. Moi j’étais guère plus riche mais j’avais un vrai toit. Et puis un jour, parce que je voyais qu’il se détachait un poil trop vite j’ai dit fiston c’est pas encore l’heure. L’heure de quoi ? De tuer le père. Alors je lui ai expliqué. Il la connaissait pas cette expression « tuer le père ». Et c’est vrai que c’était pas le moment. Pas encore. Parce qu’il en manquait pas des trucs à régler avant qu’il soit au cœur du monde. Des trucs plutôt lourdingues, que tu règles pas avec ta marinette. Que tu règles tout seul quand tu le peux. Ou avec ton père, si tu peux pas faire autrement. Alors il a dit Ok p’pa. J’attends. Et il a attendu. C’est juste un peu après qu’il se soit mis en ménage avec elle que j’ai vu que j’étais mort. Bien mort. Il passait pas. Il passait plus. Il aurait pu avoir un chantier de rénovation juste au dessus de mon salon qu’il serait pas descendu me voir. Quand on s’apercevait c’était quand sa marinette me téléphonait pour m’inviter à dîner, ou inversement. Et puis ils ont déménagé, à quelques kilomètres, et encore une fois, à encore plus de kilomètres. Elle, elle m’appelait, souvent. D’ailleurs elle le fait encore. Mais lui : mon cul. Dix sept ans comme ça. Six mille deux cent cinq jours. Et là, voilà qu’ils se marient. Dix-sept ans et trois gamins après. Et la marinette qui m’appelle. Trois jours avant. Comme si les bans ça se publiait pas plus tôt. Ça nous ferait plaisir que tu sois là. Nous ? Qui ça nous ? Et j’y suis pas allé. Et puis, quand on a sonné, vers onze heures du soir, à la porte qui donne dans le couloir de l’immeuble, pas à celle du jardin, puisque le portail du jardin il a pas de sonnette, j’étais certain que c’était lui. Que c’était pas marinette ni quelqu’un d’autre qu’il aurait commissionné du genre allez va le chercher je suis sûr qu’il fait la gueule. Non, il savait qu’il fallait qu’il vienne lui. Lui tout seul. Pour que je le tue à mon tour. Et d’ailleurs : je l’ai tué. »
Di Brazzá - Stavros - (Pour "Le Choeur", ils et elles se reconnaîtront)


                                                                                            Chochotte blues?

*** La Turangalila Symphonie se joue à Aix en Provence, dans le cadre du festival, le 5 Juillet au  Grand Théatre de Provence, avec ROGER MURARO au piano: cet homme là, il faut le regarder jouer à genoux.

AUTOPUB , Rappel:    
"Récitar Cantando" plutôt que Roman
 mon dernier ouvrage : JE EST UNE O.MBRE  
 est  désormais
disponible  ICI

 

 

 

 Illustration haut de page: Doken Broll # 36 Copyrights: © Di Brazzá  

dibrazza | 18 h 20 | Rubrique : (CHOCHOTTES BLUES?) Nocturnes, Livre I | Màj : 26/07/08 à 08 h 30

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Commentaires

ΣΤΑΥΡΟΣ ΤΟΥ ΝΟΤΟΥ / STAVROS TOU NOTOU/CROIX DU SUD

sapience malivole

24/06/08 à 21:44

Έβραζε το κύμα του γαρμπή
Brasillait la vague du gharbi
 
Ήμαστε σκυφτοι κι οι δυό στο χάρτη
Et tous deux penchés sur la carte
Γύρισες και μου'πες πως το Μάρτη
Te tournant tu me dis qu'en mars
Σ'άλλους παραλλήλους θα'χεις μπει.
Tu serais sous d'autres parallèles 

Βάρδια πλάι σε κάβο φαλακρό
Quart auprés d'un cap aride
κι ο Σταυρός του Νότου με τα στράλια.
la Croix du Sud et les élingues
Κόμπολόι κρατάς από κοράλλια
Tu tiens un rosaire de coraux
κι άκοπο μασάς καφέ πικρό.
et brut tu maches du café acre

Σ'ένα μαγαζί του Nossi Be
Dans un magasin de Nossi Be
Πήρες το μαχαίρι δυό σελλίνια
Deux shillings tu as eu le couteau,
Μέρα μεσημέσι απά στη λίνια
En plein jour au dessus de la ligne
Ξάστραψε σαν φάρου αναλαμπή.
Son étincelle fut une lueur de phare

Κάτου στις ακτές της Αφρικής
En bas, sur  les rives de l'Afrique
Πάνε τώρα χρόνια που κοιμάσαι.
Voici des années que tu dors
Τα φανάρια πια δεν τα θυμάσαι
Tu ne te souviens plus des fanaux
κι τ'ωραίο γλυκό της Κυριακής.
ni du bon gateau du dimanche.

Trois strophes de Nikos Kavvadias, poète des plus difficiles car écrivant dans la langue des marins.
(1) vent du sud-ouest venant d'Afrique du Nord, appelé aussi "vent de Libye".

Re: ΣΤΑΥΡΟΣ ΤΟΥ ΝΟΤΟΥ / STAVROS TOU NOTOU/CROIX DU SUD

dibrazza

24/06/08 à 21:50

"Ne m'envoie plus désormais un autre messager; ils ne savent pas me dire ce que je veux."

Ouais: eh bien je crois,moi, que St Jean de la Stavros il a tout faux. En espingouin comme en franchais.
Les messagers comme ça: on leur ouvre grand sa fenêtre

amications portuaires.
dib

Alors là !

Clopine Trouillefou

25/06/08 à 09:30

La mezzo-soprano du choeur est formelle : votre texte est formidable ! D'habitude, je n'aime pas le mélange du monologue intérieur avec une langue "parlée", familière - après Céline ou Bukowski, n'est-ce pas... Mais ici cela fonctionne, et d'un. Et de deux, le sujet de votre nouvelle, cette histoire d'amitié entre mecs, cette sourde plainte (Flaubert aussi se plaint amèrement que les mariages tuent sous eux les amitiés "viriles"....), la justesse psychologique des rapports des deux mecs, tout ça est "mené" de main de maître.... Et enfin, la trouvaille du dénouement, la petite surprise qui vient comme ça, hop : tout ça est proprement épatant. 

Perso, j'ai toujours culpabilisé d'avoir invonlontairement coupé Clopin de certains de ses copains. Ceux-ci étaient les amis du "couple d'avant", que formait Clopin avec sa première femme. ILs ne m'ont jamais pardonné d'avoir "pris la place" de cette dernière, comme des enfants de premier lit qui ne voient la "seconde" que comme une intruse....Si vous le voulez bien, je vais imprimer votre histoire, lui donner à la lire. Nous pourrons peut-être, ainsi, évoquer ce qui reste une sorte de non-dit entre nous. Di Brazza conseiller conjugal, quoi : :<)) !!

Je suis vraiment très contente de nous : de vous et de votre texte, et de faire partie du choeur. Je crois que la grande instigatrice fut Soeur Marie des Roses : je dois me souvenir de la remercier, ainsi que vous, d'ailleurs. Georges Flipo n'arrête pas de nous vanter les mérites des "concours de nouvelles" : votre texte y serait, je crois, remarqué. Y avez-vous songé ?

Clopine 
(ah, et puis, comme ça, vous avez mon e-mail !)

Re: Alors là !

dibrazza

26/06/08 à 00:16

Merci Dame Clopine pour tous ces compliments. Je viens de vous répondre à l'instant, plus longuement sur votre blog.

amications notredamedejolibecques
dB

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