L'Esprit de suite

Le blog de Di Brazzá, artiste multicarte.

CHANSONS DE LA CITE RADIEUSE, Nocturnes Livre IV

(SILEO) Nocturnes, Livre V

Jeudi 19 Juin 2008.

CHOCHOTTES BLUES? # 20 (Biba)

                                                                   Chochottes blues ? (Biba)

                          

                                                                                      
" Mon péché m'apparut dans son énormité,
                                                                                       Mais aussitôt, ô mon seigneur,
                                                                                       Je l'ai mis côte à côte avec cette clémence
                                                                                       qui est tienne...et j'ai regardé...
                                                                                       Ta clémence est plus grande."
                                                                                       Abou Nowas (écrit sur un anneau du poète)


Di Brazza. "Je t'aimerai bien plus encore (après)". Chanson de Biba, in "Gianni Alighieri" Act I.  Inédit.

-« Biba elle était belle. Si belle, qu’on peut pas dire qu’une beauté pareille ça peut venir au monde. Ce genre de beauté c’est le monde qui vient à lui. Et encore, doucement, humblement. Quasi à genoux. Le monde il se fait tout petit dans ce cas là. Biba, si elle avait pas tant manqué de chair à cause de cette saloperie qui lui rongeait le ventre, je t’aurais dit qu’elle était ronde. Oui, qu’elle était ronde. Encore plus ronde que tout ce ciel qui tourne, là, tout au dessus de nous. Autour de nous. Je l’aimais. Je l’aimais Biba. Pas d’amour, non. Je l’aimais pas d’amour. Elle était à un autre. Elle était à Gianni. Gianni c’était mon ami. Il passait son temps en prison. Avec le même mal pour lui ronger le ventre. Le ventre et puis le reste. Tout le reste du corps. Mais c’était mon ami. Qu’est-ce que ça change qu’un homme il vive comme ça ? Pas grand-chose, je crois. Même rien. Je l’aimais lui aussi. Comme je l’aimais elle. Du même amour qui dit pas d’amour. D’un amour qui se tait. Parce qu’il a rien à dire. Gianni, quand je l’ai connu c’était déjà un prince. Un prince prolo mais un prince. Un vrai. Il était pas très grand, allez va, s’il faisait son mètre soixante douze c’était déjà bien beau. Les muscles saillants, mais pas trop. Pas la bête des plages, non. Mais costaud. Plein de nerfs. Et têtu avec ça. Caractère de cochon quand il voulait. Qui roulait ses mots dans sa bouche comme un noyau de pêche. Tu sentais bien en le voyant qu’il valait mieux pour toi ne pas plonger tes yeux trop avant dans les siens. Ses yeux à Gianni parlons en, tiens, de ses yeux. Ses yeux c’était la mer. Quand elle fait pas de bruit. Quand elle est si claire qu’elle te donne à voir son lit. Sans pudeur aucune. Comme si elle t’ouvrait ses draps. Mais ça, il le montrait pas à tout le monde. Fallait être invité. Son père était pêcheur. Patron pêcheur. Peut-être que ses yeux, à Gianni, ils lui venaient de là. De ces longues étreintes maritimes dont jamais le père ne s’est vraiment dégagé. D’où ça aurait pu venir, autrement, une telle couleur ? Surtout que Gianni, la pêche, il aimait pas. Dès qu’il a pu il l’a dit. Haut et fort. J’irai plus. Ça a fait du bruit dans la famille cette décision. D’autant plus que les autres frères, fallait pas non plus trop compter sur eux. Mais Gianni, Gianni c’était le préféré. Les pères, quoiqu’on en pense, ils ont tous un fils qu’ils préfèrent. Et là c’était Gianni. Alors le père, je te dis pas ce qu’il a dû souffrir. Sans trop rien dire, parce que dire c’était pas son genre. Mais c’est sûr qu’il a du souffrir. Alors Gianni, ce qu’il a fait, tout ce qu’il a fait par la suite, je suis sûr que c’est exprès. Pour démériter. Pour que le père se détache une fois pour toutes de lui. Et il en a fait de belles, Gianni. Son premier trou au creux du bras c’était à quatorze ans. À cette époque, c’était quand même plutôt rare ce genre de choses. Et puis l’héroïne, encore fallait-il savoir où la trouver. Il a su très vite. Et après ça l’addiction, et le manque, bien sûr. Sans le manque, t’es pas galonné. T’es un bleu.  Et puis il est venu le vol. Ça va avec tout ça, tu me diras. Et les maisons de redressements. Et la prison enfin. Dedans, dehors, dehors, dedans, sans arrêt. C’est entre un dedans et un dehors qu’il a rencontré Biba. Regarde un peu comme elle était il m’a dit un jour en me montrant une photo. Ce jour là, Gianni, c’est son cœur qu’il m’a montré. Sur cette photo, un grand format, Biba c’était Shéhérazade. Personne d’autre. T’aurais pu lui coller tous les diamants du monde autour du cou, sur les doigts, sur les bras, aux chevilles, t’aurais pu la couronner de diamants que ton premier regard pourtant il aurait pas été pour eux malgré toute cette débauche de luxe. Ton premier regard c’est sur son front que tu l’aurais posé, sur ces vagues de cheveux noirs déferlant sur son front, sur ses yeux noirs si profonds qu’on aurait dit deux blessures infligées au jour, deux entailles à travers lesquelles on pouvait voir la nuit. La nuit véritable. Celle des femmes. Celle qu’elles cachent au plus profond de leur ventre. Tu vois, quand j’y repense, je me dis que tous les deux, elle et lui c’étaient des cygnes. Elle, le cygne noir, bien sûr, à cause de ses boucles, de ses yeux, et lui le cygne blanc. Oui, blanc. Ce même blanc que certains portent en signe de deuil, et que d’autres arborent pour signifier leur pureté. Biba, jamais je l’ai vue comme ça. Quand je l’ai connue, moi, elle était toute autre. C’est que toutes ces drogues qu’elle s’injectait, ces cachets qu’elle avalait sans cesse, ça avait eu raison de bien des choses. Pourtant, dès le départ, j’ai su, j’ai vu qu’elle était belle. Il y avait quelque chose en elle, sur elle, qui irradiait. La beauté c’est inaltérable. Parce que ça vient du cœur. La maladie, la vieillesse, les drogues, tout ce que tu voudras, peuvent bien essayer de lui tordre le cou à la beauté, elles n’y parviendront jamais. Je me souviens d’un jour, alors que Gianni était encore une fois en prison, où elle m’avait demandé de l’accompagner à Aix en provence. Elle avait rendez vous avec je ne sais qui, je ne me souviens plus, mais ça devait à voir soit avec Gianni, soit avec un quelconque Jap qui aurait demandé à la rencontrer. Parce qu’elle aussi son casier il était pas net. C’est que les filles qui se cament c’est le vol, bien sûr, mais aussi la prostitution. Gianni il le savait qu’elle vendait son cul, Biba, quand elle pouvait pas faire autrement. Il en parlait pas. Mais il le savait, bien sûr. Tout le monde le savait. Ce jour là, on était au mois d’août, ça je m’en souviens bien parce qu’il faisait très chaud. Quand elle a déboulé du couloir de son immeuble jusqu’à ma voiture, je n’en ai pas cru mes yeux. Elle portait une robe rouge, très légère, qui descendait un peu plus bas que le genou. C’était, m’a-t-elle dit, la robe d’une de ses sœurs. Et comme son décolleté était un peu trop grand, que sa poitrine aussi n’était plus aussi fière qu’elle l’avait été, elle avait enroulé ses seins avec un grand foulard arabe, brillant, presque bleu canard, comme pailleté, ce qui faisait de sa gorge une sorte d’oued qui tenait du mirage. Là-dessus, elle avait enfilé un manteau. Oui, un manteau, mais en voile noir, transparent. Alors, comment te dire, mais est-ce que ces choses là peuvent se dire, comment te dire la fierté que j’ai eu à parader, oui, à parader, comme un gamin, à côté d’elle en remontant à pied le cours Mirabeau ? Le petit cygne noir tout maigre, le petit cygne noir aux joues creusées, aux yeux bleuis par la douleur, il était là, à mes côtés, et me tenait la main, et je pouvais voir de mes propres yeux s’ouvrir une fenêtre sous chacun des pas qu’esquissaient ses escarpins. J’étais amoureux ? Mais non, non, je te l’ai dit tout à l’heure. Je l’aimais pas d’amour. J’étais fier d’elle. Fier. Voilà. Même quand je la retrouvais, vautrée dans son vomi, au milieu des poubelles, elle, une princesse, là, au milieu des poubelles, je l’aidais à se relever, tout simplement. Je l’emmenais chez moi. Pour qu’elle se lave. Qu’elle se repose, un peu, qu’elle renaisse. Qu’elle essaye un peu de renaître. L’amour ? L’amour, un jour, elle m’a fait comprendre que si je voulais on pourrait. Mais j’ai pas voulu. Comment veux tu que je veuille ? Pourtant elle était nue. Elle sortait de ma douche et elle était nue. Offerte. Tout son corps c’était le cou d’un oisillon. Mais j’ai dit non. Non. Gentiment. Je l’aimais mais pas comme ça. Pas de cette manière là. Et puis y avait la maladie, ça fait peur, ça, la maladie.Et  y avait Gianni. Qu’elle attendait. Qu’elle attendait sans cesse. Que j’attendais aussi. Toujours derrière un mur celui là. Elle en pouvait plus de l’attendre. Elle était vraiment lasse. Tous ces derniers temps elle avait entrepris des démarches pour décrocher de la came, et pour effectuer un stage de Fleuriste. Passer un C.A.P, elle qui avait le bac. Moi je trouvais ça bien qu’elle se dirige vers ce métier. Je la voyais bien, Biba, au milieu des fleurs. Gianni, elle en parlait presque plus. Mais elle lui écrivait. Beaucoup. Des lettres qui disaient que maintenant il fallait qu’ils fassent leur vie l’un sans l’autre mais qu’elle l’aimerait toujours. Toujours. Et puis, la veille du départ à Toulon, parce que c’est là-bas qu’elle devait faire son stage, elle a écrit une autre lettre. La dernière. Mais celle là de lettre, elle l’a jamais envoyée. Elle a pas eu le temps. Parce que la main qui la tenait cette lettre, elle s’est éteinte tout doucement cette nuit là. Sans faire de bruit. Elle s’est éteinte comme le font toutes les braises. En dispensant encore et encore ce qui leur reste de  chaleur, en projetant sur le ciel ce qui leur reste d’étincelles. Et cela, jusqu’au bout. »
Di Brazzá - Biba (pour JL.G et R.F)                                             


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Illustration haut de page: Doken Broll # 34 Copyrights: © Di Brazzá                                              



dibrazza | 00 h 27 | Rubrique : (CHOCHOTTES BLUES?) Nocturnes, Livre I | Màj : 26/07/08 à 08 h 29

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Commentaires

jamais, je crois...

christiane

19/06/08 à 03:26

Jamais, je crois, cette page n'aurait dû être ce qu'elle n'est pas : une page de "commentaire", sur un "blog", attachée à un écran, à un clavier, à un moteur, à une édition libre où des yeux invisibles se poseront demain.
J'aimerais tant, j'aimerais tant n'être que silence, regard, écoute... Cette chanson, cette voix, cette musique indicible... ce texte beau comme un miracle, ce coeur d'homme, ces mots tus, cet intouchable de l'amour, ce vulnérable de l'amour, ce face à face avec l'amour, cet enroulement autour d'un désir chaste, si chaste. Cet écroulement de sable d'or qui glisse entre ses doigts jamais serrés ni sur un cou, ni sur un corps. cet interdit murmuré comme un chant-silence. Ce signe dans la nuit qui déploie ses ailes au bord de sa mort.
Quand il ne reste plus rien, il reste cela, ce chant qui est la mort, ce chant au bord de la mort, ce chant comme une braise de jour, cet instant d'éternité qui va peser si fort sur la blessure qu'il va en sourdre un soleil tout sanglant d'aurore lustrale.
Est-il possible de faire tout cela avec des mots...
Entrer dans cette langue-là c'est se perdre, c'est comme s'avancer dans la mer en sachant qu'il n'y a pas de retour, se laisser envelopper de ce chant comme d'une mort.
Jamais l'amour et la mort ont été si proches, jamais la durée n'a été pulvérisée par cet instant d'éternité. Boucle du temps, effacement du temps, impossible du temps.
On voudrait répondre à ces mots-là avec un éboulement des mots, traverser les miroirs et se fondre pour ne plus se perdre, pour ne plus être visible, pour échapper à tout ce qui n'est pas ce coeur d'homme, même soi.
Chant inaugural, chant meurtrier. Douceur et douleur de colombe, de neige, de feu, de sang.
Effacement de toute mémoire.
Remonter une à une les marches de ce chant jusqu'à la bouche qui le murmure et s'en damner dans un péché qui est gloire des dieux, qui est chant des dieux. Une mythologie de minotaure, une fureur douce de minotaure, un labyrinthe d'où on ne veut sortir que perdue, éperdue. Le labyrinthe du chant sacré. Une seule issue : le naos.
Je tape ces mots doucement, très doucement, comme un battement imperceptible, des pas de loup sur le clavier, des touches de piano qui ont oublié les lettres pour répondre par une musique, des notes comme un regard, c'est cela, un regard, une main qui se lève pour inscrire le geste de la création et qui s'arrête,.. immobile éternité... juste avant de toucher l'autre main.
Espace où vibre cet acquiessement retenu. Ce frôlement du vide de l'autre qui devient vide en soi, cette rencontre qui va venir et dont la beauté arrêtée est suspendue à jamais pour ne pas être consommée, pour ne pas mourir, pour ne pas inscrire ce qui la tuerait. Ne pas partir. Ne pas entrer. Rester, immobiles et heureux au bord du gouffre, au bord du souffle, au bord de l'éternité...
et basculer...

Doken brol

christiane

19/06/08 à 03:33

magnifique création où le métal fondu devient miroitement de ciel...

cette blessure comme un soleil

christiane

21/06/08 à 01:16

Chez Igneus, me suis assise auprès du feu et j'ai écouté Ferré et je te donne :
Cette blessure comme un soleil
cette blessure où meurt la mer comme un désert
où bat ta fièvre un peu
comme un tambour
cette blessure d'où je viens
cette blessure d'où tu viens
comme une cicatrice dans la nuit
et qui n'en finit pas de se rouvrir


avec le temps va tout s'en va
on oublie les jasmins
on oublie les vois
qui nous disaient tout bas
les mots des pauvres gens

avec le temps
va
tout s'en va
l'autre qu'on adorait
qu'on cherchait sous la pluie
l'autre qu"on devinait d'un regard

 avec le temps tout s'évanouit
même les plus chouettes souvenirs
ça a une de ses gueules
l'autre en qui on croyait
l'autre pour qui on eut venduson âme pour quelques sous

on oublie les jasmins
et on oublie les voix
et l'on se sent blanchi
et l'on se sent glacé
et l'on se sent tout seul

un jardin qu'on n'ouvre que la nuit
qu'on voudrait coudre au milieu de la nuit
comme
cette blessure
comme
un soleil sur la mélancolie du désir

cette blessure que j'emporte en moi
comme des mots de mort
comme une porte qui claque comme un
qui s'en alla avec tous ses visages
comme un qui s'en alla avec
tous mes visages
comme une pierre qu'on jette au fond d'un trou

je savais
que tu ne serais même pas là

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