L'Esprit de suite

Le blog de Di Brazzá, artiste multicarte.

CHANSONS DE LA CITE RADIEUSE, Nocturnes Livre IV

(SILEO) Nocturnes, Livre V

Mercredi 18 Juin 2008.

CHOCHOTTES BLUES #19 (Lucien)

                                                                Chochottes blues ? (Lucien)

                           

                                                                           "Je vous laisse tomber. Je ne marche pas dans vos conneries d'avenir
                                                                           idyllique."
                                                                           Louis Calaferte (Vous)


Simon Joyner - Medecine blues - Album disponible ICI

- « Va pas croire. Lucien, tu sais, à présent plus rien ne le réveille. Plus rien. Je dis pas qu’il dort, non, va pas croire ça. Il dort pas puisqu’il parle. Mais il est pas tout à fait là. Pas avec nous, je veux dire. Lucien, en fait, il est à la frontière, tu vois. C’est de là qu’il parle. Qu’il nous parle.  De là qu’il nous voit. Et comme c’est loin cette frontière c’est pour ça qu’il comprend pas tout ce qu’on veut lui dire. Qu’il nous reconnaît pas non plus. Qu’il nous balance son « qui-vous-êtes-vous ? » qui fait si mal. Hein qu’il fait mal son qui-vous-êtes. ? Il te l’a fait à toi aussi, hein ? Moi la première fois j’ai eu du mal à m’en remettre. Et d’ailleurs je sais toujours pas ce qui m’a fait le plus mal ce jour là, d’avoir pas été reconnu par quelqu’un que j’aime ou d’avoir eu l’impression de plus avoir ni figure ni nom. Que s’il me reconnaissait pas c’est qu’y avait peut-être rien ni personne à reconnaître et que si il me nommait pas c’est qu’y avait rien ni dégun non plus à nommer. Même aujourd’hui je sais pas, tu vois. Non. Je sais pas. Il te reconnaît, toi ? Tu m’as pas répondu tout à l’heure. Tu bois quoi ? Une bière ? Giloooooooouuuuu ! Hoohoo, Giiilouuuuu ! Tu nous portes deux bières, steplait ? M’excuse, hein. Ça fait pas très distingué de hurler comme ça mais bon tu la connais Gilou, si tu la déranges pas un peu elle reste coincée au bar à montrer-ses-nichons-je-t-en-remets-une-marcel à tous les couillons qui croient qu’elle s’intéresse à eux alors qu’y a qu’à leur pognon qu’elle s’intéresse la garce. Bon, qu’est ce qu’on se disait ? Merci Gilou, t’es un amour. Qu’est ce qu’on disait ? Ouais, voilà : Lucien. Ce matin. Et ce matin, non ? Enfin, je dis matin, il était quand même près de midi. J’arrive chez lui, Rose était pas là, il était seul, Rose elle le laisse souvent seul, pas le choix, faut bien aller bosser, faire bouillir la marmite, s’aérer aussi quand même, parce qu’on dira ce qu’on veut mais ça doit être sacrement lourd à vivre ce truc là, non ?  J’arrive chez lui donc, j’ouvre la grille, je traverse la partie du jardin qui fait face à la maison, j’entre directement, sans frapper comme d’habitude, juste en criant un peu salut c’est moi, et là : personne. Je me dis il doit être au jardin. Par là je pensais qu’il était derrière. Dans le jardin de derrière. Le plus grand. Le plus beau aussi. Je sais pas si t’as vu mais y a des fleurs partout à cet endroit, dans tous les sens. Ça fait un peu bordélique mais le bordel c’est un peu ça qu’a toujours fait son charme à cet endroit. Et les arbres fruitiers, quand c’est la saison, y en a tellement que tu peux faire ton marché tranquille. Même des olives ils ont, tout au fond, près du ruisseau. Et des figues aussi, et des kakis. Près du puit. Qu’est-ce que je disais ? Ah oui. Je pensais qu’il était derrière. Et pour être derrière, ça il y était. Tu sais comment je l’ai trouvé Lucien ? Putain heureusement que chez eux les voisins ils peuvent rien voir, parce que le Lucien c’est à poil, à poil dans les iris, je te dis pas l’état du parterre, oui, c’est à poil, en train de jouer avec ses chats,dans les iris, qu’il m’a envoyé dans la gueule son qui vous êtes ? Qui vous êtes vous ? Qu’est ce que tu veux que je lui réponde, moi. Moi j’ai dit : c’est moi. Ces derniers temps j’inventais des tas de prénoms. Un coup j’étais Robert, un coup j’étais Jules, Jean-marie, etc etc, de toutes façons il s’en fout puisqu’il sait pas qui on est. Mais ce coup là j’ai dit c’est moi. Bonjour, il a répondu, même pas gêné, tu vois. Comme s’il me recevait en smok et nœud pap. Moi j’étais figé. Je le regardais avec les yeux de l’homme qui n’a jamais vu un homme à poil. Enfin, pas dans ces conditions là, je veux dire. J’étais figé, je te dis. Et en même temps, bien qu’il soit devenu très maigre, lui qui était si athlétique auparavant, et bien que sur son crâne y ait plus un cheveu : je le trouvais beau. Comme avant, dans le temps : quand il faisait crever tous les mecs de jalousie, dont moi en particulier, tant les gonzesses lui couraient après. Et lui tombaient dans les bras, pardi. Je me disais putain ce mec il a toujours été beau. Et même là, comme il est, il est beau. Les gens qui ont été beau une fois, ils le sont après  pour toujours. T’y crois pas, toi, à ça ?  Mais, bon, toutes ses pensées là, tu vois, elles ont fait et passé leur chemin  très vite, parce que j’allais pas quand même le laisser comme ça le Lucien. Eh Oh Où m’emmenez vous il m’a dit. N’ai pas peur n’ai pas peur, j’ai décroché un drap, sur la corde à linge, lui ai passé dessus et puis je lui ai dit Lucien, viens, viens Lucien, on va chez toi, tu veux bien, Lucien ? Gentiment, hein ? Je l’ai pas traîné.  Et non sans peine on est rentré. Je lui ai dit de s’habiller, il l’a fait. Lala. Je dis Lala parce que c’est son truc, ça. Souvent quand il est raccord avec toi il te regarde, prend un air malicieux et il te chantonne ça : Lala. Après on s’est assis sur le divan. J’ai dit je fais du thé. Lala. Raccord. Tu parles que depuis que j’y viens dans cette piaule je sais où tout se trouve. On l’a bu sans sucre le thé. Parce que Lucien, tu vois, du sucre il en mange plus d’un kilo par semaine. Alors y en avait plus. Tu me diras le sucre c’est bon pour le cerveau. Ça peut pas lui faire de mal. On était assis mais on se disait rien. Lala. Alors je me suis dit, tiens, et si je lui faisais entendre un peu de la musique qu’il faisait ? J’ai fouillé dans tous les cd et j’ai fini par trouver. Tu entends Lucien ? Je lui ai dit.  C’est toi, ça, Lucien. C’est toi qui chantes. Il s’en foutait. J’ai mis plus fort. Et puis j’ai chanté moi aussi avec le disque. Tu parles que je la connaissais la chanson, la guitare qu’on entend c’est la mienne. Ce truc là c’était une cassette à nous, qu’on avait gravée plus tard sur un compact disque. Une reprise du Medecine blues de Simon Joyner. "Hey helpless brothers, I’m talking to thee /Forget Indian summer and your dreams of the sea..." Trop bon. Putain qu’est-ce qu’y chantait bien le Lucien. Y a pas si longtemps que ça, quand même. Je monte le son encore mais ça l’ennuyait. Ça se voyait bien que ça l’emmerdait. Raccord mon cul. Lala mon cul. Alors j’ai mis du Pavarotti. La Bohème. Puccini. Che gelida manina, à donf.
 
Et ça, Lucien, tu te souviens ? C’est toi, ça, aussi. Je me disais, tu vas voir qu’il va me dire oui c’est moi je me souviens. Non, non, c’est pas méchant, lui aussi il aime bien nous faire des farces. Mais tu parles il avait les oreilles comme les yeux : tournées vers l’intérieur. Alors, bon, j’ai éteint l’appareil. Lala. Vous aimez les nèfles ? J’ai dit oui Lucien, tu le sais bien que j’aime les nèfles mais c’est pas la saison. Mais bon, ça l’a pas dérangé que ce soit pas la saison. Il m’a demandé ça de la même manière qu’il se serait soucié de savoir si j’aimais la crème au caramel, Friedrich Nietzsche, les Stones ou les ballades à dos d’âne dans le Poitou En se foutant parfaitement de ma réponse. Lala.  Il a pas attendu d’être comme ça, Lucien, pour faire la conversation sans la faire. Moi ce truc là j’ai jamais su. À ce moment là Rose est arrivée. Avec le jardinier, qui lui sert aussi un peu de nourrice à Lucien. Je lui ai pas dit, à Rose, l’histoire de Lucien à poil avec les chats. Dans les iris.  Putain les iris. Si tu voyais ce qu’il en reste. Garde le pour toi, hein, j’aimerais pas que ça lui remonte. C’est un coup qu’elle se sente un peu coupable. Y a pas de quoi. Parce que même avec elle il l’aurait fait. Et puis on s’est mis à parler, Rose, le jardinier et moi. De tout, de rien, de Lucien aussi bien sûr. Mais pendant tout ce temps qu’on parlait, Lucien, on l’a même pas regardé. Quand on a eu fini et que j’allais saluer tout  mon monde parce que, bon, moi aussi je bosse, on a vu qu’il était plus là. Le jardinier a dit : «  Vous inquiétez pas, je sais où il est. Quand il fout le camp comme ça en général il va à la frontière. C’est comme ça qu’il appelle le ruisseau : la frontière. Un jour il m’a dit attention il faut pas traverser. Ici c’est la frontière. La frontière de quoi je lui ai demandé ? Entre quoi et quoi, elle est ta frontière? Quand je lui ai demandé ça il m’a regardé comme si j’étais un âne, que je comprenais rien à rien, il a pointé du doigt le champ de colza, de l’autre côté du ruisseau, et puis il a dit « là » et encore « là », en se retournant vers la maison. Là et là. Elle était là sa frontière : entre là et là. Lala, quoi. Depuis ça m’est resté, pas tombé dans l’oreille d’un sourd. Quand il me dit Lala, je sais qu’il est bien, qu’il se plait là où il est, qu’il se la coule douce, qu’il a le cul dans le ruisseau. Qu’il sait qu’il faut pas qu’il traverse. Qu’il faut pas aller de l’autre côté. Qu’il est au monde, et qu’il le sait.»
Di Brazzá  - Lucien - (Pour C & M.Z)                                             



                                                                                                                        Chochotte blues?

AUTOPUB , Rappel:    
"Récitar Cantando" plutôt que Roman
 mon dernier ouvrage : JE EST UNE O.MBRE  
 est  désormais
disponible  ICI










 Illustration haut de page: Doken Broll # 33 Copyrights: © Di Brazzá                                               


dibrazza | 11 h 09 | Rubrique : (CHOCHOTTES BLUES?) Nocturnes, Livre I | Màj : 26/07/08 à 08 h 28

Article précédent | Article suivant
Répondre à cet article

Commentaires

sacré parcours

christiane

18/06/08 à 12:38

que je comprends comme si j'étais dans sa tête. Cela arrive ces choses de la vie que l'on quitte sans vraiment les quitter. On est au bout de soi, dans l'aigre. On se referme. ils nous ont fait le coeur en haine, comme de la lave, comme de la griffe. après ça s'est figé. C'est devenu dur comme de la pierre. Il faudra qu'ils attaquent ça à coup de pioche et peut-être qu'ils ne trouveront que du vide, piétinant les fragments qui étaient lui. A chacun, il avait donné ce que son coeur savait, ce qu'il avait créé pour lui. Il donnait, il donnait. Il leur faisait des grands bonheurs au fond des yeux, tiens comme Pavarotti ou la Callas. Il maigrissait, il se vidait de ce qu'il leur donnait, comme ça pour rien, juste pour leur faire du bonheur au fond des yeux, juste pour prendre en retour toutes leurs douleurs, tout leur mal. Et ça rentrait en lui comme des couteaux et il saignait mais les autres qu'il nommait, ils repartaient avec du bonheur au fond des yeux...et le laissaient saigner.
Et puis un jour, ils l'ont capturé et ils l'ont frappé avec des pierres de mots bien aiguisées. Tu n'as pas le droit, disaient-ils ,d'en donner à chacun. Tu dois choisir. Et lui, il ne pouvait pas, ça lui prenait sa voix de gorge et tout son regard. Lui, il s'obstinait. Alors ils l'ont emmené au fond d'une forêt sombre et ils ont demandé au garde-chasse de l'ouvrir et d'arracher son coeur. Et puis ils se sont réunis et ils l'ont disséqué, coupé en toutes petites tranches. C'était dégoutant alors ils ont tout jeté dans la rivière. Lui , il n'était pas encore mort. Il marchait, déchiré avec un grand trou dans la poitrine. Bien sûr, il ne pouvait plus aimer, ni même les reconnaître. Ses yeux s'étaient éteints. Il était juste derrière lui. Il se traînait par la main et se faisait des douceurs , comme avec une aile, oui, comme avec  une aile. Oh! pas bien grande, même qu'elle ne cachait plus rien. Même qu'il était tout nu et qu'il s'en moquait sous son aile brisée, couleur d'iris bleu. Il attendait qu'ils viennent détruire ce qui lui restait : là,  là,  de l'autre côté de la rivière, dans le grand champ-soleil. Quelque chose, il attendait, comme un qui lui aurait rapporté ses morceaux de coeur. Le pauvre ! Les poissons de la rivière avaient tout dévoré. Et parfois, quand il était là, vautré au bord, dans les iris, elles venaient, les carpes, avec leurs yeux dorés et alors quand elles le regardaient, il riait, oui, il riait...

comment ?

christiane

20/06/08 à 07:29

Comment relier toutes ces voix ? comment trouver ce chemin qui conduit là et là ?

Répondre à cet article

Version  RSS 1.0   RSS 2.0 

:: design laurent ::