L'Esprit de suite

Le blog de Di Brazzá, artiste multicarte.

CHANSONS DE LA CITE RADIEUSE, Nocturnes Livre IV

(SILEO) Nocturnes, Livre V

Mardi 17 Juin 2008.

CHOCHOTTES BLUES? # 18 (Ombeline)

                                         Chochottes blues ? (Ombeline)

                      

                                                                               " Maintenant quand je dis donne moi la main,
                                                                               Je sais que je me trompe et que tu n'es plus rien"
                                                                                      Jules Supervielle (La belle morte)


Charles Valentin Alkan - Prélude n°8 in A flat minor. Op 31 ("La chanson de la folle au bord de mer")
Joué sur piano Pleyel 1858 par Stanley Hoogland . CD disponible ICI

-« Je l’ai cru. Lui comme les autres. Les autres, lorsqu’ils me disaient viens. Viens dans la forêt d’yeuse. Viens y chercher les yeux que Dieu y a cachés. Et je cherchais les yeux : je ne trouve pas ! C’est dans les glands ! Ils sont dans les glands ! Cherche ! Cherche ! Cueille ! Ramasse ! Et je cueillais, ramassais les glands. Un par un. Persuadée que chacun recelait un œil et qu’il me revenait, à moi, à moi toute seule, d’affronter son regard. Je les ai cru, oui. Comme je l’ai cru, lui. Vous êtes très jolie. J’avais huit ans, lui : vingt. La chênaie embaumait ; je l’ai cru. Ce jour là, comme tous les jours, toutes les années suivantes, ces nombreuses années, je l’ai cru. Quand il a dit, alors que nous étions déjà ensemble, sans tout à fait l’être ; quand il a dit je vous veux nue. Vraiment nue. Et qu’il a épilé mon sexe, et rasé mes cheveux (vous êtes si belle. Si belle ainsi) je l’ai cru. Quand il m’a dit qu’Ombeline serait dorénavant mon nom. Qu’il fallait que je me détache du nom que je portais, de ce nom si furtif qui me portait aussi. Qu’Ombeline était le seul nom qui convienne à ma beauté : je l’ai cru. Quand il m’a dit personne, personne ne doit savoir, Ombeline je n’ai pas demandé pourquoi. Quand il s’est marié et qu’il s’est installé avec son épouse juste à l’étage au dessus de son cabinet je n’ai rien demandé non plus. Je vous aime. Il m’aimait mince, presque maigre, je devins transparente. Posant sa main là où auparavant explosaient dix mille boucles blondes il disait le cristal. Vous êtes le cristal Ombeline. À travers vous je vois. La vie me voit aussi. Puis apposant ses lèvres sur le fil de mon sexe, il buvait doucement. J’étais sa coupe. Son calice. Qu’il élevait vers le ciel avant de l’enfermer à nouveau dans son tabernacle de bois précieux et d’or. Incrusté d’ivoire. C’est mieux ainsi. Elle, son épouse, je la voyais souvent. À son bras. Elle était élégante. Et ronde. Un peu. Tous deux marchaient ainsi tout au long de la plage, au soir, lorsque le temps le permettait  puis, contournant la statue de David, remontaient le cours du Prado, sur lequel ils demeuraient. Eux ne me voyaient pas. Jamais. Jamais je n’ai songé non plus à me montrer. Il ne faut pas. Pourtant je les suivais. Plus que l'ombre j'étais le fruit. Le fruit invisible au bout de l'invisible branche qui me reliait à eux; à lui. Combien de temps cela a-t-il duré ? Toujours. Toujours. Jusqu’à ce qu’il s’en aille. Avalé par la maladie. Un cancer. L’hôpital m’étant interdit, personne, personne ne doit savoir Ombeline, je n’ai pas été là. Mais l’aurait-il voulu ? Ne voyait-il pas la vie à travers moi ? Qui voudrait voir qu’elle s’arrête ? Qu’elle s’arrête là. Sous cette peau translucide. Elle est si douce, Ombeline, si douce votre peau. Maintenant je suis seule. Seule, comprenez vous ? Lorsque je vais en ville ou, pire, sur la plage je vois bien que les gens me voient. Elle est malade. Ou elle est malade ou elle est folle. J’entends bien, oui, j’entends très nettement ce qu’ils ne disent pas. Ils ne le disent pas non ils le crient. Et le vent s’en empare. Et m’emporte. Et me roule, ici et là, comme un gobelet. Un journal froissé. Une feuille morte. Une pelure d’orange. Un sachet en plastique. Une ordure. Moi-même je me vois. Avant ce n’était pas possible. Il m’avait interdit toute glace, tout miroir. Moi seul dois avoir ce droit là, Ombeline. Le droit de vous voir, de vous admirer, vous contempler. Et il me voyait, m’admirait, me contemplait. Continûment. Est-ce que j’étais heureuse ? Bien plus que maintenant. Que croyez-vous donc qu’il me dise mon corps maintenant, quand je le vois dans cette glace ? Il est muet ce corps. À moi il ne dit rien. Oui. Il ne me dit rien. Et d’ailleurs : à  qui appartient cette image béante ? Ce gouffre ? C’est à toi me dit le miroir. Pas le corps, le miroir. Pas l’image béante, le miroir. C’est à toi. Je le crois. Il n’y a pas si longtemps je suis retournée dans la  chênaie d’yeuse. De chez moi, j’habite au Roucas, à deux doigts de la mer, je suis allée à pied jusqu’à la gare St Charles, où j’ai pris le train. Après le train j’ai pris un bus. Et puis il m’a fallu marcher encore. Dans le train, dans le bus, j’ai bien vu qu’on me voyait. Qu’on me désignait. Je ne peux pas m’y habituer. C’est comme un sentiment terrible ce que je ressens dans ces moments là. Je suis Jeanne, la marionnette  Jeanne, et les flammes me lèchent, et me dévorent. Tandis que les voix, les voix venues d’on ne sait où, se font toujours entendre. Refusent de se taire. Arrivée à destination j’ai pris ce chemin garni de cistes, de chèvrefeuilles, de fenouils et d’arbousiers qui mène à la chênaie. Les genêts n’étaient pas en fleurs. Mais on sentait encore leur présence entêtante. Parmi toutes les fleurs, celle du genêt doit être la seule à embaumer encore  alors qu’elle s’est tue. Entrée dans la forêt j’ai ramassé des glands. Tout le sol en semblait couvert. On aurait dit qu’ils m’attendaient. Je me suis assise. Il valait mieux. La fatigue m’envahissait. Le premier gland que j’ai ouvert était aveugle. Les autres aussi. Je me suis endormie. Personne n’est venu. Est-ce qu’il n’y a plus d’enfants ? »
Di Brazzá - Ombeline- (Pour Pascal Quignard  et M.R)


                                                                                             Chochotte blues?

AUTOPUB , Rappel:    
"Récitar Cantando" plutôt que Roman
 mon dernier ouvrage : JE EST UNE O.MBRE  
 est  désormais
disponible  ICI








Illustration haut de page: Doken Broll # 32 Copyrights: © Di Brazzá                                               


                                            


dibrazza | 00 h 08 | Rubrique : (CHOCHOTTES BLUES?) Nocturnes, Livre I | Màj : 26/07/08 à 08 h 27

Article précédent | Article suivant
Répondre à cet article

Commentaires

tu es une o.mbre

christiane

17/06/08 à 00:34

Quelle musique funèbre...Quel texte funèbre...quel amour funèbre...
Mes deux poètes ont les paroles qui tuent ce soir....

si tu veux

christiane

17/06/08 à 01:07

si tu veux que je revienne
écris un autre texte
choisis une autre musique
je me sens trop mal
avec ce que tu offres en cette nuit
toi aussi tu es le voyageur
toi aussi tu ne t'engages pas
c'est si facile
d'être du côté de la mort
c'est plus difficile de vivre
et d'assumer
vous êtes fuyants et lâches tous les deux
vous ne savez pas aimer

la trappe

christiane

17/06/08 à 01:47

Qu'as-tu fait de cette enfant ?
Qu'as-tu fais de toi?
C'était ça la prison et le temps enroulé et toutes les mouches
celles de l'enfer ...
A venise, au musée Guggenheim il y a un "couple zoomorphe en gestation" de Max Ernst, tout de noirs et et de bruns vêtus à votre semblance, cette nuit.
Pourquoi ?
pourquoi ?
pourquoi ?

En regardant, au matin, les photos toutes pleines de mort de Pierre, malgré la beauté du texte, j'avais eu un obscur pressentiment. Je reconnaissais le goût de la cruauté, le goût de la mort. Toute la journée, ça a pesé en moi. Je savais que la trappe s'ouvrirait ce soir...
Tu comprends maintenant comme ta suggestion d'écrire pour être lu, ce n'était pas moi.
"Vanité, vanité, tout est vanité..."
Je t'aimais, je vous aimais, mais pas sur ces sentiers de cruauté...NON...
" Et en fut-il jamais autrement ? Que sont-elles, ces choses que fixent nos plumes ou nos pinceaux de mandarins chinois, qui éternisons tout ce qui peut s'écrire ? Quelles sont les seules choses que nous puissions fixer ? hélas !  Celles seulement qui sont sur le point de se flétrir et d'exhaler leurs derniers parfums. Hélas ! rien que des orages qui s'éloignent et s'épuisent, des sentiments déjà jaunis par l'automne. Hélas ! rien que des oiseaux las de voler, égarés, qui se laissent prendre à la main, par notre main. Nous donnons l'éternité à ce qui n'a plus longtemps à vivre et à voler, aux choses lasses et trop mûres. Et c'est pour peindre votre vesprée seulement, ô mes pensées écrites et peintes, que j'ai encore des couleurs, beaucoup de couleurs peut-être, beaucoup de tendresses irisées, des bruns, des verts, des rouges, par centaines - mais nul ne devinera d'après ma peinture la splendeur de votre aurore, étincelles soudaines, merveilles de ma solitude ô mes vieilles, mes chères - mes mauvaises pensées !"
"Jenseits von gut und böse" - Nietzsche

la mort

christiane

17/06/08 à 06:26

Voilà, c'est la matin. Nuit d'épines et de rancoeurs. J'ai écouté à nouveau la musique, ai relu ce texte.
Je ressens toujours cette mort comme un scandale, comme la colère qu'elle fait monter en moi. Comme l'inéluctable, l'irreversible, le ce qui sépare.
Alors ne rien partager de ce qui est la vie et troquer ces rêves contre un peu de mort et de maladie devant une porte close? Ce n'est pas cela aimer. aimer c'est aller jusqu'au bout ensemble. C'est tenir la main de l'autre quand il ne peut plus parler. C'est être là pour le rafraîchir, poser ses mains sur ses paupières, même quand elles ne s'ouvriront plus. Ce n'est pas dire. Va-t-en et ne dis rien. On ne dit pas cela à celle qu'on aime.
Et puis avant qu'il dise cela qui devient sa véritable mort à elle, il y a cet enfermement que je déteste, cette mise au cachot d'un être ce qui est aussi une mort donnée. Un harem de solitude.
Aimer c'est faire confiance à l'autre, ne pas le garder pour soi, ne pas l'évincer quand la camarde sonne à la porte.
Mais tu as déjà renoncé à toutes ces batailles, à toutes ces musiques. Tu entres dans un tombeau vide, déjà, alors qu'ensemble on pouvait encore être.
Je déteste ton renoncement et le sien aussi.
Ecris, écris vite un autre texte car je sens que je vais me mettre en colère et tout casser ici, tout casser.

sonates de Prokofiev, de Chostakovitch

christiane

17/06/08 à 08:48

Quand l'homme ne sait plus...

"Il faut lancer l'âme dans l'abîme d'en haut,
la nudité doit être accrue,
la frontière se perdre,
la signification s'oublier comme un reste de honte.
Car la source doit jaillir encore, encore,
elle n'est ni intérieure ni extérieure,
plus neuve et plus ancienne que le temps
sans fin,
origine sans fin."

In overscheyt - chap.LII
Pascal Quignard - Les paradisiaques

J'ai utilisé ici mes dernières armes contre ta nuit... ô, meurs de ne pas vivre...

Lumière

christiane

17/06/08 à 13:22

Lumière, tout est lumière et grand rire dans le soleil. J'ouvre les portes du manoir et les fenêtres. Laisse entrer le soleil...
Lumière...lumière...lumière...

le soir venu

christiane

17/06/08 à 19:15

j'ouvrirai la porte...

Répondre à cet article

Version  RSS 1.0   RSS 2.0 

:: design laurent ::