L'Esprit de suite

Le blog de Di Brazzá, artiste multicarte.

CHANSONS DE LA CITE RADIEUSE, Nocturnes Livre IV

(SILEO) Nocturnes, Livre V

Dimanche 15 Juin 2008.

CHOCHOTTES BLUES # 17 (Angèle)

                                          Chochottes blues ? (Angèle)

                     

                                                                                          " Tout le ciel tourne,
                                                                                          un ange te parle,
                                                                                          mais le temps n'est que toi même."
                                                                                         Jean Grosjean (Temps)


Leoš Janáček - V mlhách (dans le brouillard) - 1912 - CD disponible ICI

 - « Moi, les jours, je les compte pas. Ce sont eux qui me comptent. Tiens, il est encore là celui-là ? Ou bien il s’est donc pas encore accroché ? Voilà ce qu’ils se disent les jours quand ils font leur tournée. Oui je suis là. Encore là. Toujours là. Et alors ? Je m’accrocherai pas. Jamais. Ni aujourd’hui ni demain ni après-demain. Et d’ailleurs, qu’est-ce que c’est demain ? Hier, aujourd’hui, demain : qu’est-ce que ça change ? Ils se prennent pour qui les jours, à s’inventer comme ils se l’inventent et un passé et un présent et un futur ? Un futur. Les cons. Moi, je dis le temps c’est l’océan. Qu’il se retire ou nous revienne les bras chargés d’épaves et de naufragés, qu’il nous enveloppe de brumes, de brouillards fourrés aux grumeaux, comme à la gamelle ; qu’il nous transperce à coup d’averses torrentielles ou  lisse nos cheveux aussi doucement que les lisseraient les larmes d’une femme ; qu’il nous transporte ou nous engloutisse, nous digère ou nous déglutisse, il n’empêche : chaque marée contient tout autant celle qui la précède que celle qui suivra. L’océan c’est le temps. Et inversement. Alors, quand avec Madame Delorme, ou n’importe qui d’autre d’ailleurs, je dis aujourd’hui, ou demain, ou fais appel à un quelconque souvenir il faut qu’on sache, qu’on se mette bien dans la tête que je n’emploie ces mots que dans le seul souci de parler la langue dans laquelle on me parle. Puisque tout ça pour moi c’est rien d’autre que la marée, l’océan tout puissant. Madame Delorme c’est mon éducatrice. Elle vient me voir ici, au parloir avocat, toutes les semaines. Depuis cinq ans dit-elle. Nous nous connaissions bien avant dit-elle aussi. Elle m’a vu grandir. Aurais-je cessé de le faire ? Madame Delorme, je n’ai jamais été foutu de savoir son prénom. Moi je dis Catherine. Parce que sur sa carte de visite, il y a marqué C. C.Delorme.  Ce pourrait être Claude, ou Chantal, ou Claire ou ou ou ou, mais moi, dans ma tête j’ai choisi Catherine. Je dis bien dans ma tête parce que Catherine refuse que je l’appelle Catherine, ou Chantal ou ou, ou ou. Catherine s’appelle Madame Delorme un point c’est tout. Et me vouvoie. Et exige que je la vouvoie de même. Mon pote Dja, son éducateur le tutoie – il s’appelle René – et Dja le tutoie aussi. Avec madame Delorme, il n’en est pas question et le sujet d’ailleurs n’est plus abordé depuis notre première rencontre. Entre nous ce sera vous. Quand j’en parle à Angèle, Angèle c’est ma mouche, ma mouche apprivoisée, j’ai l’impression que chacun de ses trois mille et quelques yeux clignotent de malice : entre nous c’est bien différent, n’est-ce pas, Giovanni ? Angèle, quand je l’ai connue, elle faisait partie de ces millions de mouches qui avaient subitement envahi toute la région. Chacun, à la télé, à la radio, dans les journaux, les magazines, avait son explication sur le phénomène. Même ici, dans nos murs, elles étaient présentes partout. Impossible de s’en débarrasser. Murs, plafonds, assiettes, verres, draps, chiottes : tout était recouvert d’un tapis vrombissant. Aucun produit, fut-il le plus toxique n’en venait à bout. Et puis un jour elles sont parties. Comme elles étaient venues. Pourquoi ? Comment ? Chacun là aussi eut quelque chose à dire à ce sujet. Seule Angèle est restée. Au début, elle a tout fait pour me saloper la vie. Toujours sur mon front, mon nez, ma bouche. À tel point sur le rebord de mes lèvres que j’ai failli cent fois l’avaler. Enfant, les mouches, je les faisais brûler. Je bâtissais un petit piège, avec un petit dais de papier de soie ou de papier-cul tendu entre quatre minces piliers de bois. Sur ce dais je disposais un peu de confiture. Quand une mouche venait se poser là-dessus alors, prestement, j’allumais la bougie située juste en dessous et la salope n’avait pas le temps de se calter. Brûlée vive en moins de deux. Je tirais, il va sans dire, un grand plaisir de la contemplation de leur martyre. C’est donc tout naturellement que je pensais réaliser le même genre de truc avec Angèle. Qui, en ce temps là ne s’appelait d’ailleurs pas encore Angèle. Mais, quand elle s’est posée sur le piège, quand elle a enfoncé goulûment sa salope de petite trompe dans la confiote que j’avais étalée là à son intention, le cœur m’a manqué. Et tant pis si j’ai l’air con mais voilà : je l’ai trouvée mignonne. Je me suis dit pourquoi pas être amis. J’ai choisi un prénom. Angèle. Parce que les mouches, elles aussi, sont des anges. À leur façon. Alors, à partir de ce moment là c’est sur mon poing que je disposais un peu de confiture. De la myrtille. Ma préférée. Et j’attendais sans bouger qu’elle vienne. Ce qu’elle ne manqua pas de faire, sans crainte aucune. Angèle, c’est une audacieuse. Depuis, elle vient plusieurs fois par jour se poser sur mon poing fermé. Confiture ou pas. Et nous nous regardons. Moi avec mes deux seuls yeux, elle avec ses trois mille et quelques, dans lesquels j’espère un jour pouvoir entr’apercevoir mon reflet. Lorsque je lis, je lis beaucoup, de toutes façons ici, c’est lire, ou écrire, ou la télé, ou se branler - je préfère lire – Angèle se ballade entre les lignes. Quelquefois on dirait qu’elle me montre quelque chose, un mot, un son, un signe qui m’aurait échappé. Au début, les livres, c’était Catherine qui me les conseillait. Mais elle se plantait toujours. Ça me plaisait jamais. Alors quand elle me dit, Giovanni, vous qui aimez lire, vous devriez peut-être voir si celui-ci (ou celui-là) est disponible à la bibliothèque, qu’est-ce que vous en pensez ? Je fais le mec intéressé-oui-oui. Mais je l’écoute plus. Les livres, c’est moi qui les choisis. Ou plutôt eux qui me choisissent. Là-dessus, Catherine à raison. Elle dit  les livres c’est comme les femmes, Giovanni, il ne suffit pas de les ouvrir, ni même de les regarder : encore faut-il qu’ils vous regardent. Je ne lis, je n’ouvre, que les livres qui m’ont regardé. De la bonne façon. Catherine, elle me dit aussi souvent Giovanni, vous qui aimez tant lire, pourquoi donc n’écrivez vous pas. Non non je réponds, non je saurais pas. En fait ce n’est pas l’envie qui me manque. Mais si je lui parle de ce que j’aimerais écrire je verrais arriver une telle horde de ne pensez vous pas que , que cela m’ôte toute envie de lui en faire part. En fait, depuis que j’ai jeté un œil sur La Légende Dorée– une sorte de vie très romancée de tous les saints – je n’ai plus qu’une obsession, c’est écrire les pages les plus miraculeuses qui soient relatant la petite enfance des plus grands assassins. Mais attention, pas n’importe lesquels. Un assassin, un vrai, se doit avant tout d’être beau. Ainsi, Patrice Allègre. Quand il passait à la télé, avec toujours ce même pull ras du cou, sa petite mèche à la Tintin surplombant son crâne rasé, ses yeux si clairs, ce genre d’yeux dans lesquels toutes les femmes aimeraient, qui venir laver le plus intime de leurs linges, qui la plus intime de leurs pensées ; quand je le voyais, lui, et je le vois encore, j’avais envie, j’ai encore envie, de le peindre lorsqu’il avait cinq six ans, près d’un étang, accroché aux basques d’un père qui aurait été aimant, et tenant une canne à pêche, et guettant l’éclair bleu d’un poisson, son œil rouge sous l’eau frissonnante. Allègre, oui. Et Guy Georges. Et Thierry Paulin aussi. Même lui, oui. Et tant d’autres. Tous photographiés, immortalisés, sur des jonchées de buis et de roses, comme ces petits mariés qu’on peut voir juchés tout en haut des pièces montées. Comment lui dire ça à Catherine ? Comment lui dire ça  sans qu’après avoir laissé couler un petit filet de silence entre ses lèvres elle ne me noie par la suite sous les est-ce que vous ne pensez pas que Giovanni ? Catherine, je la vois demain puisque demain il y a. Depuis quelques temps elle me serine qu’il faut préparer la sortie. Alors demain nous sortons. Pour préparer la sortie. Elle s’est battue pour ça, Catherine. La Jap ne voulait pas. Dernièrement un gonze n’est pas revenu. Alors toutes les perms, il va sans dire, ont été suspendues. Elle voulait plus prendre de risque la Jap. Celui qui n'est pas revenu je le connaissais bien. C’est Paul. Un vieux. Tout le monde le connaissait ici, Paul. Paul, il recevait une lettre par jour. De sa femme, disait-il. Une jolie écriture violette sur l’enveloppe. Avec des ronds sur les i. Il en avait des cartons pleins de ces lettres, Paul. Et il ne laissait personne s’en approcher. Seulement, y a pas longtemps, lors d’une fouille approfondie les matons ont fourré leurs pattes là-dedans. Ils les faisaient voler dans tous les sens, ces lettres. Il parait même qu’ils en ont lu des extraits, à voix haute. En se moquant, bien sûr. Comme les tarés qu’ils sont. Paul il a pas supporté. Il est devenu comme fou. Oh, il a rien dit ni rien fait de spécial sinon il se serait retrouvé vite fait bien fait au mitard. Mais on le voyait bien tous ici qu’il était comme fou. Il a brûlé toutes les lettres. Je suis sûr que c’est pour ça qu’il est pas revenu. Moi le premier qui touche Angèle je l’allonge. D’ailleurs, je lui ai dit à Angèle demain tu viens avec moi. Tu verras du pays. Et comme ça il t’arrivera rien. Où aimeriez vous aller ? m’a demandé Catherine. J’ai dit St Tropez. C’est pas loin. J’y suis jamais allé. Angèle non plus. Elle a pas eu l’air très enthousiaste Madame Catherine Delorme mais elle a dit O.K. Enfin, elle a pas dit OK mais c’est tout comme. Demain on se retrouve au greffe. Elle a dit à la Jap je ne garantis rien mais ferai tout mon possible pour vous le ramener. Elle a pas de souci à se faire. Je suis bien ici. Avec Angèle. Quand elle me ramènera et que je me retrouverai seul à nouveau entre mes quatre murs je sais déjà ce que je lui dirai à Angèle. Je lui dirai la vie c’est comme une femme. Suffit pas de la regarder. Encore faut-il qu’elle nous regarde. D’ouvrir, par contre, je ne parlerai pas. Ici tout ce qui s’ouvre c’est fermé."
Di Brazzá - Angèle - (Pour A.M)                                              





                                                                                            Chochotte blues?

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Illustration haut de page: Doken Broll # 31 Copyrights: © Di Brazzá                                               


dibrazza | 19 h 25 | Rubrique : (CHOCHOTTES BLUES?) Nocturnes, Livre I | Màj : 26/07/08 à 08 h 27

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Commentaires

Janacek...dans les brumes...sur un sentier recouvert...sonate...piano...

christiane

15/06/08 à 20:45

Dix fois, je l'ai écouté cette montée folle comme un coeur qui bat très vite, dix fois je n'ai pu supporter que cette musique soit suivie de silence,dix fois...peut-être plus et à chaque fois
je me heurtais, comme angèle, aux murs de ce cachot, de cette cellule close...bien sûr j'aurais pu sortir par la petite fenêtre là-haut, entre deux barreaux mais je ne pouvais pas pas le quitter   pas m'éloigner   me posais partout sur lui   au début il me chassait avec sa main   un jour il a même tenté de me coller    c'était doux et sucré   ça me collait aux pattes   aux ailes   partout
et puis il a glissé une petite brindille et j'ai pu m'échapper   les ailes toutes alourdies et sales   me suis posée sur le rebord du lit   mon coeur battait très fort   j'étais à sa merci  
il s'est approché doucement   il a soufflé sur mes ailes  c'était doux et tiède   je regardais ses yeux  attentifs   comme ceux d'un enfant   avec parfois des éclairs cruels   que j'n'aimais pas
après j'ai tenté de me poser là tout contre ses paupières quand il bouge les cils en dormant    je jouais dessus sur ses sourcils aussi   parfois de petites gouttes de sueur naissent   je les goutte   c'est salé   quand il se réveille   je traîne un peu  juste pour qu'il sente que je suis là   parfois  je me pose   sur sa main   juste sue la peau très douce à l'intérieur du poignet...il y a une veine qui bat doucement   cela fait un bruit de rivière  (une sonate;;;un arpège;;;ma musique de ce soir...)
je sais qu'il ne me fera pas de mal  juste je m'envole et me cache quand ses démons reviennent
quand il cogne partout  quand ses yeux ont un éclat fauve   quand l'autre vient  la femme qui parle tout le temps   j'n'aime pas son parfum
puis elle repart   et nous sommes seuls enfin
ce que je préfère c'est la nuit   quand il dort   et que je peux me promener partout sur lui  
un jour  je voudrais qu'il se regarde dans mes yeux   pour qu'il sache   tout le ciel que j'ai gardé pour lui dans chacun d'eux  

Re: Janacek...dans les brumes...sur un sentier recouvert...sonate...piano...

dibrazza

15/06/08 à 20:55

Christiane,
Depuis quelques jours, ici et ailleurs ( je songe spécialement à PL) vos commentaires sont de vraies petites re-créations. Vous devriez ouvrir un blog: il serait lu. Sérieux. En ce cas choisissez Viabloga. Petite équipe à l'écoute et performante. Très beau pas cher. Et jusqu'à présent jamais de spoutnicks russes pour venir tordre les nerfs des uns et des autres. Pas comme sur le serveur qu'on ne nommera pas où sévit depuis toujours régulièrement une sorte de guerre des étoiles dans laquelle Georges Lucas, hélas, n'est pour rien.

amications viablogates
dB

Re: Janacek...dans les brumes...sur un sentier recouvert...sonate...piano...

christiane

15/06/08 à 21:02

Non, je n'ai rien à dire sur un blog...juste
j'aime bien vos musiques vos mots à tous deux
vous me donnez envie d'écrire mais à vous
si d'autres butinent c'est égal
ange aile

chasseurs de papillons

christiane

16/06/08 à 02:50

vous permettez, di Brazza, que je me serve de votre "boite à lettres" pour faire passer un message ? C'était bien quand vos messages arrivaient vers minuit, "je m'habillais le coeur et j'attendais" mais maintenant ils arrivent à n'importe quelle heure et je ne peux plus attendre...me préparer à la fête
alors je suis venue quand même pour "eux". Vous avez parlé du petit peuple de l'ombre de viablogla, ceux qui trient les messages et les orientent vers vous et d'autres "domiciliés" ici , comme vous, et j'ai trouvé ceux-là extraordinaires. c'est pour eux que j'écris puis que vous vous êtes, je ne sais où ... Je les imagine, dans une grande salle à clair-de-ciel avec des filets à papillons et ils les guettent ces mots venus de toute la planète terre et les attrapent et les regardent et les soupèsent et les prennent, délicatement dans les filets et les mots se débattent sauvages et indociles. Parfois, ils arrivent à s'échapper et voilà nos amis affolés demandant de l'aide et deux ou trois chasseurs de mots venus les aider. Un vrai film muet avec des chutes et des éclats de rire. Peut-être bien qu'un jour, un amoureux des mots, va n'en faire qu'à sa tête et qu'il va ouvrir le ciel et libérer les mots. Alors ça va être un ciel de lucioles avec des mots perdus qui vont virevolter partout. Les noctambules les regarderont et croiront voir des aurores boréales et vos boites resteront vides et vous penserez n'avoir plus d'amis alors que les mots écrits pour vous seront en train de s'essayer à voler de leurs propres ailes.
Ah ! vous dites des choses si jolies et comme vous, vous dormez je m'ennuyais un peu alors je suis venue jouer avec les chasseurs de mots et leurs filets à papillons...
ah! aussi, je voulais vous dire et cela c'est pour vous, si un jour vous en avez assez de me trouver engluée comme une mouche dans la confiture de vos mots, dites-le, pffff, je disparaîtrai par la fenêtre de vos yeux de poète et j'irai dans un ciel, sans chasseur de papillons, un ciel de silence et de mots tristes puisque vous n'aurez plus voulu d'eux.
Bonsoir, mon poète. Vous dormez ? alors je vais me poser là juste au-dessus de votre lèvre sage pour y poser un baiser...

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