L'Esprit de suite

Le blog de Di Brazzá, artiste multicarte.

CHANSONS DE LA CITE RADIEUSE, Nocturnes Livre IV

(SILEO) Nocturnes, Livre V

Mercredi 11 Juin 2008.

CHOCHOTTES BLUES # 15 (Michel)

                                                                      Chochottes blues ? (Michel)

                                                                                                  

                                                                                                                          "Creció en mi frente un árbol, 
                                                                                             Creció hacia dentro. 
                                                                                             Sus raíces son venas, 
                                                                                             nervios sus ramas, 
                                                                                             sus confusos follajes pensamientos."

("Dans mon front a poussé un arbre/Il a poussé au-dedans/Ses racines sont des veines/des nerfs ses branches/Ses feuillages confus des pensées")
Ottavio Paz - Árbol adentro - L'arbre au-dedans)


Joseph Achron - Hebrew Melody - op. 33.     CD disponible ICI

-« Bon. Alors là, d’accord. D’accord. Je ne dis pas. Vous avez raison. Tous les deux. C’est bien vrai qu’il devrait le faire. Et même qu’il devrait déjà l’avoir fait. Qu’est-ce que tu veux, Minne, Éphraïm il est comme ça. Tout en bois. Même pas, non. Il est pas tout en bois. Il est le bois, Éphraïm. Son cœur c’est pas du sang qu’il brasse, c’est de la sève. La sueur sur son front c’est pas de l’eau, non, c’est pas de l’eau. C’est de la résine. Et c’est comme ça depuis toujours chez eux. Son père il était comme ça, tu l’as connu, hein, Minne, tu peux le dire toi aussi son père il était comme ça. Et son grand-père aussi. Et son arrière grand-père et son arrière-arrière grand-père : du pareil au même. Tous menuisiers. Ces gens là ils sont heureux que dans un nuage de sciure et de copeaux. Et le ronron de leurs machines. Pas comme moi avec mes livres. Qu’est-ce qu’il me chambre là-dessus Éphraïm. Un livre ? Qu’est-ce que c’est un livre? À  quoi ça sert un livre ? Ils sont tous là vos livres, il me dit tout le temps, en me désignant du doigt tout ce bois qui l’entoure : ils sont là ! Et là, tu vois, Gibbe, là, il plonge la main dans la sciure, très théâtralement, et il laisse couler tout ça, toute cette pluie sèche entre ses doigts : ils sont là vos livres, Albert. Là. Oui, Éphraïm me vouvoie. Et moi aussi, d’ailleurs, je le vouvoie. Ça nous vient d’il y a longtemps. Au début c’était comme un jeu. Je t’explique. En ce temps là on se voyait très peu. Je faisais mes études en ville. Alors, c’était plutôt pour les vacances qu’on se rencontrait. Et puis, quand j’ai eu le Capes, et que j’ai payé le champagne, il m’a donné du monsieur. Monsieur Albert. Pour s’amuser. Et moi j’ai joué le jeu. J’ai dit aussi monsieur. Monsieur Ephraïm. Avec du vous long de trois mètres. Ça nous amusait. Ça faisait sourire aussi autour de nous. C’est resté. Mais plus comme un jeu, non. Minne, elle a son explication à ça. De toutes façons, Minne, elle a une explication pour tout. Tu sais ce qu’elle dit ? Elle dit ces deux là ils s’aimaient trop tu vois alors en bons voisins ils ont planté une clôture entre leurs jardins, une haie, pour être plus précise ; pourquoi une haie ? Mais pour que les oiseaux y nichent, tiens, et cette haie ça leur permet de garder leurs distances, de s’aimer simplement comme on s’aime quand on s’aime à travers les oiseaux. Elle parle bien, Minne, hein ? Hein que tu parles bien , mon cœur ? Tout ça me fait penser que demain c’est dimanche. Et que tous les dimanches Éphraïm et moi on mange ensemble. Le jour du seigneur. Un coup chez l’un, un coup chez l’autre. Bien sûr tu viendras avec nous. On va pas te laisser ici. D’autant plus qu’Éphraïm, sa femme je ne te dis pas comme elle cuisine. Ça serait inhumain de te laisser ici. Non non te gêne pas, Éphraïm, Minne l’a déjà prévenu qu’on aurait quelqu’un avec nous. Qu’est-ce que tu dis, Minne ? Eh oui. Bien sûr. Bien sûr qu’on parlera pas de Michel. Quoique tu sais c’est pas l’envie qui me manque. Parce qu’enfin, ça fait longtemps qu’il aurait du le faire ce petit geste, non ? Qu’est-ce que ça lui coûte ? Même pas de l’argent. Et  même si c’était de l’argent, Éphraïm il s’en fout de l’argent. C’est pas lui qui va leur donner raison aux types qui disent que les juifs ils s’accrochent. Parce qu’alors lui, ça c’est sûr, plus généreux que lui, et avec tout le monde : y a pas. Et puis en plus il est même pas juif Éphraïm. Il est catho. Catho comme je suis catho, tu vois un peu le style, mais catho quand même. La colo chez les frères, le service à la messe, sonner l’angélus à pas d’heure : on a fait tout ça ensemble quand on était marmots. Catho ça lui vient de la guerre, bien sûr. Chez eux il y a pas eu de morts. Aucun. Faut dire qu’au village, là où il habite encore et que moi j’ai quitté une fois le Capes en poche pour aller bosser à Marseille, les allemands on les voyait guère. Et puis, quand ils venaient, y avait une maison avec une porte secrète qui donnait sur un petit réduit où ils se planquaient. Cathos d’accord, mais planqués tout de même : valait mieux. Et chez nous, faut le relever, y a pas eu un crapaud pour aller crapoter aux boches. Éphraïm, lui, il a pas connu ça. Quand il est né, la paix avait déjà cinq ans. Et comme ses parents, d’être devenus cathos ça leur avait pas tant déplu que ça, leur premier petit ils l’ont baptisé à la mode romaine. Mais avec un prénom juif. Quand même. Et les suivants aussi. Mais bon, que ce soit juif ou catho, Éphraïm, je peux te le dire : il s’en balance. Moins juif que lui tu meurs. Quoique quoique. Un jour tu vois, j’avais envie de me le chahuter un peu. Alors je lui fais dites monsieur Éphraïm si vous êtes pas juif pourquoi chez vous on voit un beau chandelier à sept branches ? Tu sais ce qu’il m’a dit ? Ce chandelier, monsieur Albert, je l’ai parce qu’il est beau ; vous vous séparez, vous, de ce qui participe à la beauté du monde ? Alors là je lui dis, parlons en de la beauté du monde. Et  je me mets à lui parler de la porte cochère. Sa porte cochère. Je t’explique. La menuiserie d’Éphraïm – moi j’habitais juste en face, c’est comme ça qu’on est devenus copains – elle se situe au fond d’une impasse, sur la gauche quand tu viens du village. Et ce qui ferme l’impasse c’est la grande, l’immense porte cochère qui permet d’accéder à sa maison. Oui, il habite juste à côté. Un immense presbytère avec une vue que je ne te dis pas sur la Garonne. Et une cour intérieure, et deux pigeonniers, et un jardin d’agrément, et un verger, et un potager, avec le puit. Tout ça dans l’ombre d’un vieux donjon du treizième siècle. Et tout ça c’est si grand qu’une de ses filles est restée vivre là avec son mari et ses trois enfants. Mais je te dis, y a suffisamment de place pour qu’il les loge aussi ses autres enfants avec leur famille. Hein ? Non, Minne, je t’assure qu’en se serrant un peu, quand même, ils y trouveraient tous leur place. C’est pas comme chez nous, ici, à Barbaste. Elle est jolie cette maison qu’on s’était achetée pour la retraite mais quand même à côté de chez lui ça fait un peu étroit étroit. Enfin, tout ça pour dire, à propos de la porte cochère, qu’elle est dans un état lamentable. Alors je lui ai dit. Je lui ai dit parlons en tiens de la beauté du monde, cette porte cochère moi je trouve qu’elle n’y participe plus trop à la beauté du monde, monsieur Éphraïm. Et qu’il faudrait quand même songer, entre deux, à la restaurer un peu, non ? Alors là il m’a scié. Réparer la porte il m’a répondu, mais monsieur Albert, la porte du paradis : ça se répare pas. Oui oui, comme ça : la porte du paradis ça se répare pas. Comment ? Ah oui, Michel. C’est vrai. J’avais oublié. Michel. Tu veux savoir qui c’est, c’est ça, hein, Gibbe ? Et pourquoi il faut pas en parler demain ? Ah…Michel. Michel, tu vois, c’est l’apprenti. Enfin, ça fait vingt ans qu’il est plus apprenti, mais tout le monde l’appelle comme ça. Ça le dérange pas. Au contraire, moi je crois que si on l’appelait autrement il trouverait ça bizarre. Peut-être même insultant. Michel il avait  à peine quinze ans quand il a débarqué à la menuiserie. Un garçon attachant. Et travailleur. Oh ça, vraiment travailleur. D’ailleurs si il avait pas travaillé comme ça je crois pas qu’Éphraïm l’aurait gardé aussi longtemps. Et beau garçon avec ça. Minne montre lui la photo. Dessus on me voit pas, c’est moi qui l’ai prise. Ils sont bien tous les deux, hein ? Michel il fait partie de la famille, je me disais. Enfin, jusque là c’est ce que je croyais. Éphraïm il avait que Michel à la bouche. Michel par ci Michel par là. Quand il s’absentait c’est Michel qui faisait tourner l’atelier. On aurait dit qu’il parlait du meilleur de ses fils. Mais un fils qui mangeait quand même pas à sa table chez lui le dimanche. Pourquoi vous ne l’invitez pas au moins juste une fois ce garçon qui vous tient tant à cœur je lui ai demandé un jour. Je l’invite pas pour garder la distance il m’a dit, moi je suis le patron. S’il vient manger un jour à ma table je le regarderai comme un fils, et ça je veux pas. Ça l’a pas empêché, Éphraïm, de le combler de cadeaux le jour de ses noces, même qu’il lui a aussi offert son voyage. Qui c’est qui ferait ça ? Et pour qui ? Mais voilà, Michel il est libanais. Cette chose là d’être libanais, ça a jamais posé plus de problèmes que ça n’en a posé à  Éphraïm d’être un juif qui l’est plus ou alors juste un peu. Enfin, assez quand même pour se réjouir un jour de l’arrivée de Sharon au gouvernement. Éphraïm, moi qui vous ai toujours cru à gauche, vraiment je comprends pas je lui ai dit. Ce jour là Éphraïm c’était pas le même, plus le même, ou alors c’était moi qui n’était plus le même et entendait mieux  ou plus mal, je sais pas. Le fait est qu’il s’est mis en colère parce que j’avais dit mes quatre vérités à propos de Sharon. Et d’ailleurs, je le pense encore ce que j’ai dit ce jour là. Ce truc là, qu’on a vite oublié ça aurait dû me faire tilt. Parce que quand bien plus tard , y a maintenant près de deux ans quand même, Israël est entré au Liban, Michel a dit je prendrais bien deux trois semaines de vacances pour aller voir là-bas. Il avait peur pour sa famille. Surtout pour sa grand-mère, c’est mon œil il disait. Alors Éphraïm a dit oui. Vas-y. Mais reviens nous vite, hein ? Il est pas revenu. Pas un coup de fil. Rien. Alors j’ai dit à Éphraïm, et j’ai pas été le seul à le dire, hein Minne, j’ai dit il faudrait peut-être que vous téléphoniez à sa femme ; ou même mieux, que vous alliez la voir. Nérac, c’est quand même pas loin de là où il habite. De chez lui ça lui fait allez disons sept kilomètres. Et d’ailleurs ça en ferait cent que c’est pareil. Mais il l’a pas fait. Pas plus de téléphone que de visite. Minne aussi elle a essayé d’en toucher quelques mots à sa femme, et à sa fille aussi, celle qui vit chez eux. Oui oui. Oui Oui. Mais jamais rien qui se produit. Faut pas croire, je suis sûr qu’il souffre Éphraïm. J’en suis sûr. Mais c’est pas lui qui le dira. C’est pas lui non plus qui y mettra terme à cette souffrance. Ça il le peut pas. Je l’ai bien vu, depuis cette histoire de Sharon. Alors Michel, Michel, il faut plus le dire. Faut plus dire son nom. Faut plus demander d’un air à la con vous avez des nouvelles ? Faut se taire. Faire le bois. Le bois il crie pas sous la scie. Il se fait de la sciure,tout simplement, le bois. Ce bois avec lequel on fait des livres. Qu’Éphraïm ne lira pas. Ils sont tous là vos livres. »
Di Brazzá - Michel (pour Màc, E.C et A.)                                          


                                                                                                                                             
Chochotte blues?

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Illustration haut de page: Doken Broll # 27 Copyrights: © Di Brazzá                                               



 

dibrazza | 00 h 05 | Rubrique : (CHOCHOTTES BLUES?) Nocturnes, Livre I | Màj : 26/07/08 à 08 h 26

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Commentaires

ce silence

christiane

12/06/08 à 07:33

quand je venais ici... dB... s'en moquait... alors je ne viens plus. je lis tristement toutes ces belles histoires et je n'écris plus ...pour ne pas "débouler", pour ne pas envahir, pour arrêter les ricanements insupportables, pour faire qu'on ne s'occope plus de nous et le silence est plein de paroles qu'ils ont tuées, même vous avec vos sarcasmes...

Re: ce silence

dibrazza

12/06/08 à 13:14

Non, Christiane, je ne m'en moque pas. Mais c'est bien vrai que, quelquefois, trop de commentaire tue le commentaire. Quant au silence il a ses vertus réparatrices. Le silence je le parle couramment; croyez moi, ça répare.
Merci de votre intervention plus bas. Mais bon, cet homme-là, qui signe Bartleby:  laissons lui le droit de "préférer ne pas". Après tout, peut-être a-t-il raison. Au moins, au mieux - allez savoir - le dit-il, l'écrit-il.
Et puis qu'en serait-il du monde si tout le monde avait un Arbre au-dedans?

amications  Iwould prefernottottes

dB
 

Re: ce silence

christiane

12/06/08 à 13:39

je sais que vous n'aimez pas qu'on le dise : MERCI.

bartleby, mettons

12/06/08 à 12:32

Franchement il m'est impossible d'entrer dans votre texte, est-ce délibéré la logorrhée indifférenciée? comprenez : si on prend simplement le critère d'une certaine justesse, au sens de pertinent et de dosé, c'est difficile, et cette pandémie stylistique qui gagne du terrain ferme la langue exactement là où elle prétend l'ouvrir. Bon excusez-moi.

Re:

christiane

12/06/08 à 12:47

Bartleby, puis-je vous dire, bien que nous ne nous connaissions pas, que la langue dans ce texte n'est pas fermée elle EST émue, elle tremble, elle s'avale, elle lutte contre l'anéantissement, elle veut être encore arbre et feuillage avant que le désespoir ne la transforme en sciure, en chair à livre qui aura su se dire. Il y a des mots, tant de mots ici que vous n'avez pas vus parce qu'ils sont cachés en pleine lumière dans la forêt des autres mots. Relisez. Oubliez  vos habitudes, votre désir mathématique d'élucidation, écoutez ce qu'ils transmettre avec cette autre oreille, celle du coeur.
désolée de vous apostropher mais ce n'est pas parce que je l'encolère que je peux lire ce contre-sens.
Très confuse.
Christiane

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