L'Esprit de suite

Le blog de Di Brazzá, artiste multicarte.

CHANSONS DE LA CITE RADIEUSE, Nocturnes Livre IV

(SILEO) Nocturnes, Livre V

Mardi 10 Juin 2008.

CHOCHOTTES BLUES # 14 (Hugo)

                  Chochottes blues ? (Hugo)

    
  

 
                                                                         "Chaque matin je me prépare à exister et je n'arrive
                                                                          qu'à cette pauvre présence d'arbre foudroyé, de flaque 
                                                                          plus ou moins vivante selon les averses."
                                                                          Dominique Sampiero (On ne peut s'empêcher de mourir)


Edgar Varese - Density 21.5 for solo flute. CD Disponible ICI.

- «  C’est à cause d’elle. J’en suis certain. Oh oui j’en suis sûr. Depuis longtemps. Qu’est-ce que j’ai fait oui qu’est-ce que j’ai fait cette nuit là d’aller traîner dans cet endroit ? M’y perdre. Oui c’est à cause d’elle. À cause de ça. De ce qu’il s’est passé.  Ou ne s’est pas passé. D’ailleurs : quelque chose, quelqu’un a-t-il eu lieu cette nuit là ? Qui peut le dire ? Et moi, moi-même : ai-je lieu ? Ai-je jamais eu lieu ? Certains affirment que chaque matin est comme une naissance. Moi je sais bien que non. Chaque matin vient perpétuer cette nuit là, qui est la mienne. Cette nuit là qui est toujours, perpétuellement, à l’ancre. Cette ancre je la sens. Elle se meut en moi. Au plus profond de moi. Elle me racle, me balafre. Violemment. Arrache tout sur son passage. En moi, au fond de moi, il y a un lit de sables. Et de roches. Et sur ce lit de sables et de roches il n’y a plus rien d’autre que le poids de la nuit, de cette nuit là, océanique, toujours plus froide, glaçante. C’est pour ça oui, à cause d’elle, à cause de tout ça que je ne veux plus qu’on me touche. Ni toucher personne. Même cette orange. Oui, cette orange là qu’on vient de m’offrir je n’ai pas permis qu’on la pose dans le creux de mes mains. Quand il est venu me l’offrir, l’homme qui ne vient par ici pour ainsi dire que deux ou trois fois l’an ; quand il est venu me l’offrir, comme on offre une petite planète, je lui ai dit merci. Je dis toujours merci. C’est une habitude. Merci mais, l’orange, vous ne pourriez pas la poser par terre s’il vous plait ? Il a fait celui qui ne s’en rappelait pas. Ou plus. Il le sait bien pourtant que je ne touche plus, que je ne frôle plus personne. Un Noël, cet homme, celui qui ne vient que deux ou trois fois l’an, il m’a offert un livre. Avec un gros billet dedans. Comme un marque page. C’est pour les mois où je viens pas il m’a dit. J’ai dit merci. Comme d’habitude. C’était un livre d’aventures. Il l’a posé par terre. Comme d’habitude. Ce jour là, peut-être parce qu’on approchait de Noël il est resté plus longtemps. S’est assis près de moi sans crainte de salir ni son manteau ni son pantalon. À cette époque, déjà, je ne m’installais plus devant la cathédrale. Sous le portique. Il ne faut pas rester ici. Ce n’est pas un endroit pour vous. Mais c’est la maison de Dieu je disais. Non je le disais pas, je le pensais, c’est tout, d’ailleurs je n’y crois pas, en Dieu. Pourtant j’y ai ma place dans cette maison. Je ne fais pas obstacle à votre commerce de cierges et d’images pieuses. Je n’ai jamais, non plus volé de cierges. D’ailleurs je n’ai jamais volé. Je ne vole pas. Alors ils sont revenus à la charge. Tous les jours. Et ce qui devait arriver arriva : j’ai déménagé. Oh, pas loin, à même pas cent mètres. Dans la même rue. Un creux de porte condamnée. À côté d’une épicerie italienne, juste en face d’un web café. C’est là qu’il m’a trouvé l’homme qui ne vient par ici pour ainsi dire que deux ou trois fois l’an. Là qu’il s’est assis. Et pourtant à cet endroit on n’est pas protégé du vent. C’est pas comme à la cathédrale. Et il faisait du vent. Du genre à rien laisser ni de vos doigts ni de vos oreilles. Ni du nez ni des lèvres ni des joues. Pourtant il est resté. Sans un regard pour les gens qui passaient qui ne se privaient pas, eux, de le regarder. Ça le travaille cet homme pourquoi je touche plus personne. Pourquoi je veux pas qu’il me touche. Pourquoi je veux pas le toucher. Ça le travaille aussi que j’ai pas froid. Non j’ai pas froid. Comment fais-tu ? Bouddha, je réponds. Je réponds toujours Bouddha. Ah, ton voyage en Inde ? Il me tutoie. Dès le premier jour il m’a tutoyé. Sans me demander. Moi je le vouvoie. Il est vieux. Je le respecte. Un jour je lui avais raconté tous les voyages que j’avais fait. Il n’en revenait pas. Tu es si jeune. Je suis si jeune oui mais je suis allé en Amérique. Du sud. Pas l’autre. L’autre j’ai jamais eu envie. Je suis allé en Afrique. En Orient aussi. En Asie. L’inde bien sûr, l’Inde. Bouddha. Puis je me suis assis. Tu t’es donc levé un jour ? Depuis que je viens ici je ne t’ai jamais vu debout. J’ai souri : Bouddha. Cet homme là il cherche tout le temps à ce que je me lève. Le Bouddha, vois-tu, n’était peut-être pas cet homme assis, ou couché, qu’on a bien voulu te montrer en l’arrachant à la pierre. Ou au bois. En le couvrant d’or et d’encens. Il était très certainement rivière et courait. Et chantait. Et comme la rivière il devait abriter la vie. Donner la vie. Étancher la soif de ceux qui ont soif. Renvoyer au ciel le reflet du ciel, aux hommes le reflet des hommes, aux enfants le reflet des enfants, aux femmes le reflet de leur ventre et des enfants qui y dorment et attendent qu'un ruisseau les délivre. Aux arbres le reflet des arbres. Comme la rivière aussi devait-il jouir de la nonchalance des barges, de leurs caresses sur sa peau. On peut faire tout ça en restant assis je lui ai dit. Non, je lui ai pas dit. Ce sont mes yeux qui l’ont fait. En silence. Et j’ai bien vu que mon silence, ça le terrassait. Alors j’ai dit pour Noël je vais chez mon père. À Briançon ? Il sait que j’ai un père. Et qu’il habite à Briançon. Oui. Tu vois que je me lève j’ai pensé. C’est ma sœur. Elle viendra me chercher. On y va ensemble. Avec sa voiture. Mon père il est un peu comme cet homme il cherche toujours à savoir pourquoi je vis ainsi. Assis. Il s’en désole souvent, et le montre. Et pleure. L’homme à l’orange et au livre, non. J’ai dit à ma sœur OK je viens mais si le père pleure plus. Et puis je ne veux plus monter avec lui jusqu’à la citadelle. Chaque année que j’y vais nous montons à la citadelle. Chaque fois j’en reviens avec le dos encore plus courbé sous le poids de ma nuit. Avec mon père c’est comme avec ma sœur et comme avec les autres : je ne les touche pas, ne les embrasse pas, ne leur permet pas de le faire. Toutes celles, tous ceux, que j’ai touchés sont morts. Ou vont mourir.  Tu es trop seul me dit toujours l’homme à l’orange et au livre. Je ne suis pas seul. J’ai ma nuit. Toutes celles, tous ceux que j’ai touchés sont morts. Ou vont mourir.  Un jour une infirmière, ou une assistante sociale, ou même peut-être était-ce un flic, ils ne sont pas tous si mauvais, m’a dit nous mourons tous, tu n’es pas responsable. C’est le sida, c’est l’alcool, la drogue, l’hépatite C, la misère et je ne sais quoi d’autre. Cette personne là ne savait pas. D’ailleurs personne ne sait. Puisque je ne dis rien. Qui pourrait comprendre qu’à un moment ou à un autre il faut qu’une rivière s’arrête de courir. De chanter. Qu’il faut que le glacier retourne à son travail. Qui est un travail de glacier. Rien d’autre. Ni plus, ni moins. Ma rivière, à moi, n’abrite plus rien d’autre que ces baisers de mort, ces caresses de mort que j’ai tant et tant de fois dispensés. À cause d’elle. De cette nuit. De cette nuit là, tout en haut de la citadelle. À Briançon. Je peux bien le dire puisqu’il n’y a personne. Personne pour m’entendre. Si il y avait quelqu’un je me tairais. Quel âge avais je ? Quatorze ? Quinze ? En tous les cas, pas plus. Mon père le savait que la nuit je sortais. Que je grimpais jusque là. Tout en haut de la citadelle. Il laissait faire. La nuit ça fait les hommes il disait. Ça les aguerrit. Cette nuit là, tout en haut, il y avait deux hommes. Dont un arabe. L’arabe avait le dos au mur. Au secours au secours aidez moi il criait. Me criait. L’ autre homme, en face, avait un rasoir à la main. Un de ces grands rasoirs avec lesquels le coiffeur m’égalisait les cheveux dans la nuque après qu’il m’eut passé la tondeuse, ou rasait mon père de près. Je ne voyais que ça dans la nuit. Cet éclair blanc, glacial. Métallique. Et l’arabe pleurait, il était grand, et un peu gros je crois, il pleurait et il disait à l’homme me touche pas me touche pas je t’en prie me touche pas. Alors l’homme m’a vu et il m’a menacé, il m’a montré plus avant son rasoir. Casse toi. Casse toi petit con. Et ferme ta gueule. Casse toi. Je suis parti. En courant. Tous les escaliers je les ai dévalés. Et puis je suis rentré à la maison. Comme si de rien n’était. Rien. Comme si rien n’avait eu lieu. Comme si je n’étais pas mort. Pourtant j’étais bien mort. Bel et bien mort. Mais je le savais pas. Comment apprendre ça quand tout le monde vous touche et vous embrasse et vous aime et vous dit comme tu as grandi c’est que t’es plus un mioche maintenant c’est que t’es un homme. Alors l’homme que je suis devenu est parti. En Amérique tout d’abord. Amérique du sud, pas l’autre. Et puis tous les pays que j’ai dit tout à l’heure. Et puis cet homme il a commencé à compter. Compter tous ceux, compter toutes celles qu'il avait touchés ou qui l’avaient touché et qui n’étaient plus là. Voilà. C’est à cause d’elle. À cause de cette nuit là. Le matin ça n’existe pas."
Di Brazzá - Hugo - (Pour D. du parvis de la cathédrale)                                             


                                                                                           Chochotte blues?

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 Illustration haut de page: Doken Broll # 29 Copyrights: © Di Brazzá                                               

dibrazza | 00 h 19 | Rubrique : (CHOCHOTTES BLUES?) Nocturnes, Livre I | Màj : 26/07/08 à 08 h 25

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Commentaires

ouam-chotte

10/06/08 à 11:00

"Il a commencé à compter"... C'est terrible.

arion

16/06/08 à 21:48

 Et aussi quelques confidences tendres ? Trop de tragique risque  de tuer la tragédie. Celle-ci, n'est-ce pas un peu La Chute ? Et quelle est l'oreille de tous ces aveux ? Mais la cohérence demeure et le trio verbe-musique-image est prenant.

Re:

Anonyme

16/06/08 à 23:18

"Trop de tragique risque  de tuer la tragédie" ?
C'est ce que me dis en ouvrant ma fenêtre! Peut-être pour ça que je pète la forme!!

Plus sérieusement, j'ai entamé (irai-je jusqu'au bout?) une sorte de recueil de Nocturnes dont les "Chochottes blues?" constituent le premier livre. Comme  pour beaucoup de recueil d'Etudes, je parle là de pièces musicales, on l'aura compris, chaque Livre comptera 24 morceaux.
Le tragique devrait donc avoir le temps avant de suffoquer! Le lecteur aussi. Peut-être.

Qui est l'oreille, Arion? C'est une bonne question. Y répondre tuerait le livre.

Pour conclure, oui, c'est La Chute. De ou des anges, peut-être. A moins que ce ne soit plutôt celle des feuilles. Moins majuscules. Mais plus proches de nous.

Merci du gentil compliment concernant le trio VMI

et puis merci surtout de continuer à écrire chez JLHUSS.

amications célautoneméyapludsézonnes
dB

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