L'Esprit de suite

Le blog de Di Brazzá, artiste multicarte.

CHANSONS DE LA CITE RADIEUSE, Nocturnes Livre IV

(SILEO) Nocturnes, Livre V

Lundi 09 Juin 2008.

CHOCHOTTES BLUES # 13 (JEANNE)

                                                              Chochottes blues ? (Jeanne)

                         

                                                                                          " Ça menace quoi?  Ça menace qui?
                                                                                          Ça menace moi ou quoi?
                                                                                          (Et moi je menace qui avec mon vide?)"
                                                                                                  Olivier Brun (Le bonheur)


Bakary Traore - Kora et chant - Live at Montreux festival

- «  Pourquoi je ne parlerais pas ? Est-ce que c’est interdit ? Il y en a, ils devraient toujours se laver la bouche avant de parler. Et même après. Fatou elle est comme ça. Et pourtant elle s’est mariée. Elle s’est mariée Fatou qui ne se lave jamais la bouche. Moi je me lave toujours la bouche avant de parler. Je ne suis pas comme elle. Tous mes mots sont propres. Tout ce que je dis est propre. Et même parfumé. Parce que c’est très souvent que je mets un peu d’eau de Cologne dans mon bain de bouche. Alors tout ce que je dis on peut l’étendre sans crainte à son balcon si on en a un. Le mariage, j’y suis pas allée. Personne ne m’a dit pourquoi tu viens pas. Ils ont fait comme si je venais. Pour pas avoir à me poser la question. Pour pouvoir s’étonner là-bas que je n’y étais pas. Moi ça m’arrangeait. Je voulais être seule. Et j’ai été seule. Alors j’ai ouvert le coffre dans lequel je range toutes mes affaires. La clé du cadenas je l’ai toujours avec moi. Bien cachée. Je l’ai pendue à un petit cordon que j’enroule autour de ma taille. Sous la robe, ou le jean. Directement sur la peau. Sur le ventre. J’ai ouvert le coffre et je me suis préparée. Toute la journée je me suis préparée. En fumant de l’herbe. Beaucoup d’herbe. La chambre était si enfumée que j’ai ouvert la fenêtre. Mais pour une fois il n’y avait pas de bruit. Tout le quartier était allé au mariage. Quand j’ai enfin choisi la robe que j’allais mettre, une robe blanche, toute simple mais élégante, un peu Marilyn, alors je me suis maquillée. Quand je me maquille je fais toujours ça très légèrement. Je n’aime pas ressembler à ces filles qu’on ne voit plus derrière leur masque. Moi je veux qu’on me voie. J’ai mis un peu de talc aussi sur mes joues, un peu sur le front aussi, et le cou, et la poitrine, et les bras, et les jambes. Mais très peu. Il faut que ça fasse naturel. C’est pas que j’ai honte d’être noire. Non. Je suis fière, moi, d’être noire. Je suis pas comme toutes ces filles complexées qui se tartinent la figure avec des crèmes à la cortisone ou du mercure de thermomètre. Alors ça c’est le pire. Directo le cancer. Non, moi ce que j’aime c’est le teint métissé. J’aime un peu de lait dans mon chocolat. Juste un peu. Cette fois là j’ai mis juste ce qu’il fallait. Quelquefois j’en mets un peu trop. Mais là j’avais le temps. Je n’étais pas pressée. Ni stressée. Et puis après tout ça j’ai mis ma perruque. La blonde. Coiffée un peu afro. Quand je me suis regardée dans la glace je me suis trouvée belle. Je me suis dit et pourquoi toi aussi tu roulerais pas au moins une fois en Jakarka ? Ce soir tu les rendras tous fous. Avec tes petits escarpins, quand tu danseras tu les rendras tous fous. J’avais prévu d’aller à Hippodrome. Hippodrome c’est le quartier de Bamako où il faut aller si tu veux voir du monde et être vue et écouter de la bonne musique. Là bas tu fais ce que tu veux. Tout le monde te fiche la paix. Et puis en plus c’est plutôt chic, c’est là qu’il y a les ambassades. Pour danser il y a le Biblos et la Boîte Ibiza. C’est super. Dans ces boîtes là c’est un peu comme ici en France. Les homos et les lesbiennes on leur fiche la paix. Ils peuvent même s’embrasser et se tenir la main si ils veulent. On leur fiche la paix. Chez nous, en ce moment, c’est la mode les homos et les lesbiennes. Y en a plein. Y a des filles elles se sont mises avec des femmes riches rien que pour rouler dans une belle voiture. Dans mon quartier, à Badalabougou y a aussi pleins d’endroits biens pour la musique. Mais j’ai peur de mes frères. Lamine, Seydou et Salif. Lamine c’est le plus méchant. Il est très croyant. Mais ça l’empêche pas d’être méchant. Je crois même qu’il est méchant à cause de ça. Avant il était pas comme ça. Tous les trois ils y vont souvent dans le coin. Alors pas question pour moi ce soir là d’aller au Privilège et encore moins au Coup de frein. C’est trop près de chez moi. J’ai attendu la nuit. Qu’il soit bien tard. Normalement on aurait pas dû me voir sortir. Ça s’est passé comme ça. À part ceux qui gardaient les maisons, mais ceux là ils étaient à l’intérieur, devant la télé, y avait plus personne dans le coin. Alors j’ai pris mes escarpins à la  main, pour pas les abîmer. J’ai pris aussi mon sac bien sûr. Une fille qui n’a pas de sac elle est pas féminine. Et je suis sortie. Quand j’ai traversé le fleuve, sur le pont des martyrs, je le sentais danser sur mes hanches. Il les cognait doucement. Il faisait bon sur le pont. En respirant, le fleuve m’envoyait comme un grand souffle humide sous la robe. C’était bon. J’ai marché longtemps, longtemps. Parce que c’est pas à côté Hippodrome. Y a des voitures qui se sont arrêtées. C’était des garçons, ou des hommes. Mais j’ai dit non je ne viens pas avec vous. Je savais bien ce qu’ils voulaient. Moi je voulais pas ça. Je voulais juste aller danser à Hippodrome, et les rendre tous fous les hommes ou les garçons. Et puis en trouver un qui me ramène en Jakarka. En marchant je me disais Jeanne tu t’appelles Jeanne. Pas Jane. Là-bas  les filles elles s’appellent toutes avec des prénoms américains. Whitney ou Mariah, par exemple. Y a même des Madonna. Non, moi, c’est Jeanne que j’ai choisi. Je sais bien, ici, en France c’est banal. Mais là bas c’est classe. Et puis ça montre que je viens de France. Finalement j’ai choisi d’aller à la Boîte Ibiza.  Y avait plein de monde, comme d’habitude. Beaucoup de riches aussi. Moi j’en cherchais un pour qu’il me paye le champagne. Là bas c’est 45000 le champagne. Une fois c’est une femme qui me l’a offert. Elle a voulu danser avec moi. Je voulais pas. Elle a insisté. Alors j’ai dit oui. Et puis on est allé chez elle, en taxi. Mais après, quand elle a essayé d’aller plus loin avec moi elle s’est mise en colère. On aurait dit Fatou. Elle a dit que je l’avais trompée. Elle criait plein d’insultes. Moi je lui disais que non, que j’étais une vraie fille. Qu’il fallait pas qu’elle fasse attention à ça entre mes jambes. Qu’un jour je le ferai tomber. Que j’étais une vraie fille. Mais elle m’a mise dehors. Toujours en criant et en insultant comme Fatou. Encore plus, même. Une autre fois c’est un homme qui m’a emmenée. Lui il s’en fichait de ce qu’il y avait ou non entre mes jambes. C’était un grand bel homme. Un blanc. Il était pas vieux. Pourtant les blancs je leur cours pas après. Moi je préfère les noirs. Lui tout ce qu’il voulait c’est que j’ouvre la bouche, à genoux devant lui. Moi j’ai dit que je voulais bien le faire mais pas à genoux. Je sentais que ça lui plaisait la femme africaine à genoux devant lui, je voulais pas. Mais il a insisté insisté, comme la femme, avant. J’ai dit oui quand même. Lui non plus il m’a pas ramenée. Mais il a payé mon taxi. Rien que pour moi toute seule le taxi. À la Boîte Ibiza, la nuit du mariage à Fatou, j’ai dansé avec plein de beaux garçons. Tous me disaient comme tu es belle, Jeanne. J’aime tes yeux. J’avais mis mes lentilles vertes. Il faut venir avec moi, Jeanne, allez viens. Mais ils n’avaient pas de Jakarka. Et moi c’est ça que je voulais, rouler en Jakarka. Le champagne ça me suffisait pas. Et puis le temps passait. Je me suis dit quand même Jeanne il faut que tu rentres. J’ai pris un taxi jusqu’au pont des martyrs. Je voulais encore une fois pouvoir sentir le fleuve respirer entre mes jambes. J’étais heureuse. Je marchais presque en dansant. Et puis j’ai entendu un crissement de freins. Et trois hommes sont descendus d’une voiture. J’ai pas eu de mal à les reconnaître. C’était mes frères. Alors j’ai pris peur. Je me suis mise à courir. Et à crier. Mais il y a avait personne. Si, à un moment y a eu comme une famille qui arrivait en face de moi. Ils avaient des bagages. Comme si ils allaient loin, ou arrivaient de loin. Alors j’ai crié au secours encore plus fort mais quand j’ai été devant eux ils se sont écartés pour me laisser passer. Ils n’ont rien dit. Ils n’ont rien fait. Que me laisser passer moi et mes frères. Et mes frères m’ont rattrapée. Et ils m’ont plaquée au sol. Et donné des coups de pieds. Beaucoup de coups de pieds. Dans la figure. Dans les côtes. Entre mes jambes. Partout. Et puis Seydou est allé chercher la voiture et ils m’ont mise de force dans la voiture et on a traversé Badalabougou et on en est sorti et puis ça a duré longtemps jusqu’à ce qu’ils s’arrêtent quelque part dans le noir, dans la brousse et là ils m’ont sortie de la voiture, ils m’ont jetée par terre toujours en criant pire que Fatou, et là je me suis dit c’est la fin, et Lamine il a dégrafé sa ceinture et il a ouvert sa braguette et il a dit aux autres : tenez le. Lamine c’est celui qui l’a fait en premier. »
Di Brazzá - Jeanne (Pour S.B)

                                                                                              Chochottes blues?

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Illustration haut de page: Doken Broll # 28 Copyrights: © Di Brazzá


 

 

dibrazza | 01 h 28 | Rubrique : (CHOCHOTTES BLUES?) Nocturnes, Livre I | Màj : 26/07/08 à 08 h 25

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Commentaires

pendant le sommeil,

zones d'ombre

09/06/08 à 11:42

pendant que beaucoup dorment, lui il prend la plume et creuse dans ses zones d'ombre pour donner une voix à ceux que l'on n'entend jamais et qui voudraient parler avec leur langue dans le tohu-bohu du monde où tout devient silence de paroles muselées, de paroles massacrées.
Alors quand on se lève au petit matin, ce n'est pas un quart d'heure, c'est une permanence de bonheur que l'on emporte, un univers irrationnel et palpitant, intact dans sa différence, tellement précieux, comme une gemme...
Mais que ce poète est ombrageux !

juste deux petites lettres...

Clopine Trouillefou

26/06/08 à 14:03

Juste un "le", à la dernière, toute dernière phrase. deux petites lettres, hein ? Deux petites choses qui manquent, ou non, qui pendent, ou non, et puis voilà. Vos textes me flinguent, Di Brazza, artiste multicarte. 

Clo

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