Le blog de Di Brazzá, artiste multicarte.
Journal d'une disparition #17

Di Brazza - Chemin des chaumes jusqu'à nous (andantino pour flute, guitare et cordes) B.O.L du Journal d'une disparition. Inédit
- « Eh bien tu vois, moi, pour ma part, c’est l’autre, l’autre seul qui me travaille. Pas le disparu, non, celui là qu’il reste où il est s’il y est, ça m’est bien égal. Parce que c’est de l’autre, de l’autre seul, le chasseur d’Ombre, que je te parle. Celui qui nous est apparu on ne sait trop comment ni pourquoi il y a tant de mois déjà. Je m’inquiète. Ne dis pas que je suis stupide. Tu sais bien, comme moi, qu’il se dit trop de choses à son sujet, qu’il se manigance trop de choses à son encontre depuis un certain temps. Notre bonne ville, tu vois, en ce moment je la sens pas. Je la sens plus. Quelque chose m’échappe. Mais quoi ? Et qu’on ne vienne pas me dire que c’est une histoire de changement de saisons. Les vrais changements c’est au printemps, ou alors au solstice d’hiver qu’ils s’opèrent. Alors, cette histoire de pluies ou d’orages, ou des deux, qui s’avanceraient de concert d’une manière si intense, si inhabituelle, si menaçante que toutes les femmes, tous les hommes, et même les enfants en perdraient la raison : je n’en crois pas un mot. La pluie, l’orage, tout ça a bon dos. À d’autres. Moi, je sens comme un œil, un oeil crevé tout au dessus de nous. Et de lui en particulier. Lui, l’autre, le seul autre. Le chasseur. Quelque chose me dit que les filets qu’il tend vont bientôt l’entraver. Et ça, tu vois, ça, je peux pas laisser faire. Parce qu’il me plait cet homme. Il me plait. J’aime tout en lui. Tout. Son visage, qui s’est tant penché sur l’ombre qu’il recherche qu’on le dirait tout imprégné d’une peau neuve, une peau qui serait à la fois celle d’un autre et la sienne toute entière. J’aime ses yeux aussi. Ses yeux qui demandent. Toujours. Toujours et encore. Ses yeux que rien ne satisfait mais néanmoins engrangent les moissons d’images que nous avons fauchées. J’aime ses mains aussi. La façon dont elles se saisissent des nôtres, comme pour mieux sentir couler ce sang que l’autre, l’ombre, a pu sentir couler. Et puis j’aime sa démarche. Oh oui, j’aime le voir marcher. J’aime la précision précautionneuse de chacun de ses pas. N’as-tu donc jamais remarqué tout ce que je te dis là ? Es-tu comme les autres, avec les autres toi aussi ? À lui faire reproche de toute cette folie sous jacente qui cherche son chemin dans nos pensées et ne manquera pas de sourdre un jour, si violemment qu’il ne restera bientôt rien ni de ce que nous sommes ni de tout ce à quoi nous aspirions. T’es-tu rangée de leur côté ? N’es-tu donc pas sensible à ce silence dont il sait entourer sa voix ? Dont il pare chacun des mots qu’il emploie ? Oui, je l’aime : et alors ? Est-ce mal ? Oui il ne m’a jamais regardée plus longtemps que le temps que dure une question. Oui, en moi, comme en nous toutes, c’était l’autre, l’autre, le disparu, qu’il cherchait : et alors ? Ne peut-on raisonnablement aimer celui qui cherche le disparu en nous ? Ne peut-on espérer s’abandonner tout autant à l’autre qu’à lui, le chasseur d’Ombre ; lui dont la peau se charge de tous les parfums que nous lui avons délivrés ? Que tous ces parfums soient mentis ou exagérés : est-ce là un problème ? Cet homme là, vois-tu, ses épaules, même le soleil à son midi elles s’en chargeraient si c’était lui qu’elles cherchaient à atteindre. Je le sens comme ça, moi. D’ailleurs, cet après midi même, alors que je taillais pour la centième fois mes rosiers, c’est à lui, à lui seul que je pensais. Mon mari ? Allons donc : tu sais bien comme il est. Comme il est devenu plutôt. Et puis même. Même serait-il encore celui que j’ai connu aux premiers temps que non, non, rien n’aurait pu m’interdire de sentir tout mon cœur, mon corps s’emplir du cœur et du corps de cet homme. De cet étranger qui ne l’est plus guère à présent, étranger, si ce n’est peut-être à lui-même. Je me disais : Le voilà. Il t’emmène. Il te prend par la main et il t’emmène. Il t’emmène sur une terre où croissent l’eucalyptus et l’oranger. Et l’olivier aussi. Il te prend par la main et te conduit jusque là, sur cette terre où le bourgeon de ce qui sera plus tard une orange n’a pas encore dit un mot, un seul, de tous les mots qu’il a à dire mais parfume déjà le ciel, le ciel tout entier, qui nous regarde, et enveloppe chacun de nos pas. Il me conduit sur cette terre ou l’olive n’est encore qu’un souvenir charnu, une huile courant sous l’écorce par elle embaumée. Et là, là, sur cette terre il me dit couche toi. Allonge toi, tu es la terre. Tu es toute cette terre à présent. Et je me couche, je m’allonge, et lui présente et mon sein, et ma bouche, et mes yeux, et mes bras, et mes mains, et mes cuisses, et mon ventre. Et je ressens alors ce que femme ressent quand elle est en labours. Je ressens le soc. La dureté, le tranchant étincelant du soc. Je sens sur moi le sabot du cheval. Son souffle aussi. Sur mon cou. J’entends tous ses halètements. Ses halètements mêlés à ceux du laboureur. Qui laboure, et laboure encore et transpire, et essuie la sueur sur son front et le mien, et tombe sa chemise, et tombe ce qu’il reste de ses vêtements, et arrache les miens. Je suis la terre, oui. La terre nue. Et lui le ciel, couronné d’ombre et de lumière. Il entre. Il entre en moi et je le sens jaillir. Et je jaillis aussi. Et de ce chaos là, de cet appariement de sources, naît un printemps multicolore saupoudré de pollens et d’insectes saouls. Moi aussi je suis ivre. Tellement ivre qu’alors le sommeil me surprend. Et je dors. Oui : je m’endors. Je m’enfonce dans la nuit. Cette sorte de nuit que nous seules, femmes, savons appréhender au cœur de ce qui est notre caverne. Notre grotte tapissée de mains et lustrée par les eaux. Voilà. Voilà, oui. Voilà tout ce qui m’assaillait (et m’assaille encore alors que je te parle) tandis que je taillais pour la centième fois mes rosiers. Et d’ailleurs, je me suis piquée. Oui, piquée. À de nombreuses reprises tant j’étais troublée. Mais qu’était la douleur de l’épine, que pouvait-elle être alors que tout mon corps était la terre toute entière ? Cette douleur, vois-tu, ne pouvait qu’être rien. Rien d’autre que propos trop aigu de rosier. Discours d’épine. Comprends-tu maintenant pourquoi j’aime cet homme ? Pourquoi cet autre qu’il recherche je puis, moi aussi, tout aussi bêtement que ça, le déceler et lui offrir à vif comme le font les arbres (et il suffit pour ça de la grâce d’un seul matin) quand ils ouvrent très grand leurs bras chargés d’ors et d’arômes. Comprends-tu tout cela ? »
Di Brazzá- Chemin des chaumes jusqu'à nous (Pour R.P, Paul Edel, et Dame Clopine)
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Ce chapitre est le dix-septième du Journal d'une disparition. Qui constitue la deuxième partie de mon Livre de Nocturnes, (Chochottes blues?) en étant la première. Il s'agit bien entendu d'un premier jet.
Si vous le voulez bien nous arpenterons ensemble un certain nombre de rues, quais, places et jardins de cette ville au nom étrange. Accompagnant ainsi à notre manière cette recherche qui se met en route aujourd'hui.
Toutes les petites musiques jointes à ces "épisodes" sont des compositions originales instrumentales que j'ai signées. Et jouées. Je ne saurais bien sûr vous obliger à les entendre. Mais sachez, vraiment, n'y voyez aucune vanité de ma part, que le film souffrirait de cette absence de bande sonore.
Merci à tous d'être là. Si nombreux. Attentionnés et attentifs.
dB
AUTOPUB , Rappel:
"Récitar Cantando" plutôt que Roman
mon dernier ouvrage : JE EST UNE O.MBRE
est désormais disponible ICI

Illustration haut de page:Copyrights: © Di Brazzá
dibrazza | 19 h 58 | Rubrique : JOURNAL D'UNE DISPARITION. Nocturnes Livre II | Màj : 26/07/08 à 08 h 11
Commentaires
merci...
TROUILLEFOU C
30/07/08 à 09:45
c'est tout...
Clo
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