L'Esprit de suite

Le blog de Di Brazzá, artiste multicarte.

CHANSONS DE LA CITE RADIEUSE, Nocturnes Livre IV

(SILEO) Nocturnes, Livre V

Samedi 19 Juillet 2008.

CHEMIN DE LA LIGNE D'O.MBRE

                                                            Journal d'une disparition #14

                     

 


Di Brazza - Chemin de la ligne d'O.mbre (adagio pour cordes et orgue) B.O.L du journal d'une disparition. Inédit.

-«  C’est toujours comme ça quelques semaines avant que ne débute la saison des pluies. Les hommes, les femmes s’engorgent. On sent que ça va éclater. Mais quand ? On sent aussi que la Fée Électricité irrigue tout autant l’air que nous respirons que nos artères. Mais il n’y a dans tout cela rien d’extraordinaire. Au contraire, tant tout cela relève d’une routine à laquelle cette ville nous a depuis longtemps habitués. Vous étiez parmi nous, déjà, l’année dernière, non ? N’aviez-vous pas remarqué, à la même époque, les mêmes soubresauts et autres convulsions qui agitent toute cette cité? Non, vraiment, je crois très sincèrement que tout cela n’a rien à voir avec votre homme. Ni avec vous. Nous voilà simplement, et encore une fois, qui ne sera pas la dernière, au cœur d’un cycle. Le cycle d’Où suis-je ? Pourquoi tenter d’y échapper ? Il n’y a rien à craindre. C’est ainsi, cher monsieur. Chaque année. D’ailleurs, si je me souviens bien c’est à ce moment là, peu avant les pluies, que j’ai rencontré votre homme pour la première fois. C’était, attendez voir, oh oui, c’était il y a bien plus de dix ans. Ça remonte à loin tout cela, n’est-ce pas ?  Il était entré dans ma galerie. Au hasard d’une promenade m’avait-il dit. Je veux bien le croire tant ma galerie est excentrée. Il faudra que vous y veniez. Laissez moi votre adresse, je vous inviterai au prochain vernissage. Il n’y avait pas un an que je venais d’ouvrir. Et ça ne marchait pas très fort. D’ailleurs c’est toujours difficile. Mais il en est  presque partout ainsi maintenant, en province du moins. Et puis il faut dire, en plus, que pour ma part j’expose principalement des artistes abstraits. L’abstraction aurait fait son temps me souffle-t-on souvent. La peinture aussi. Il ne faudrait plus peindre. Voilà ce qui se dit. Moi je n’y crois pas. Qu’il ne faille plus peindre. Force est de constater pourtant qu’hormis lors de ces grandes rétrospectives consacrées aux monuments de la peinture passée, expositions auxquelles le public fait un triomphe, la peinture ne fait plus trop recette. Mais bon, je fais mon chemin. Et puis j’ai la chance, car c’est une chance, d’avoir quelques clients fidèles. Et qui viennent de loin, savez- vous. Votre homme, la peinture abstraite c’est un domaine qu’il connaissait très bien. Lorsque après avoir fait le tour des toiles que j’avais accrochées nous avons pris le temps de nous parler je me souviens avoir été heureusement surprise par sa grande culture. Son érudition. Mais une érudition gourmande. De l’ordre de celles qui vous font en redemander. Pas comme un très grand nombre de mes visiteurs qui n’y connaissent rien ou à peu près et qui, ne voulant se ou me l’avouer, me font part de leur sentiment de la façon le plus grotesque. Des Madame et Monsieur Jourdain, si vous voyez ce que je veux dire. Mais sans ce côté naïf, presque enfantin, qui nous la rend si sympathique cette Famille Jourdain. Non. Eux sont grotesques. Et d’une telle vacuité. Ces gens là d’ailleurs n’achètent jamais rien. Mais ne manquent pas de me dire avec force détails qu’ils possèdent un. Ou possèdent des. Qui sont évidemment remarquables. Ou alors qu’il leur a fallu s’en séparer. Avec un grand déchirement, ce qui va de soi. C’est insupportable. Mais bon, le métier veut ça. Alors on écoute. Votre homme lui aussi, bien évidemment, m’a confié qu’il possédait des toiles. Quatorze, exactement. Ou plutôt douze, puisque l’une de ces compositions est un triptyque. Du figuratif, m’a-t-il dit. Mais qui relevait du domaine de la plus grande abstraction selon lui. Et d’ailleurs, à partir de là, nous avons longuement débattu, conversé autour de cette notion là : une certaine peinture figurative relève-t-elle de l’abstraction, de l’abstraction pure et simple ? Oui ou non ? Nous n’avons pas tranché. Mais ce fut passionnant. Je lui demandai alors si je pouvais les voir, ces toiles. Et puis, bien sûr, qui en était l’auteur. J’ai eu cette impression qu’il n’était pas très chaud à l’idée que je lui rende visite. À ce moment là, d’ailleurs, j’ai cru sincèrement avoir à nouveau à faire à un de ces nombreux affabulateurs dont je vous parlais il y a peu. Mais je finis par le convaincre et rendez vous fut pris pour la semaine suivante. Sans qu’il m’eût dit entre-temps qui avait pu réaliser ce polyptique. Car il s’agissait en effet d’un polyptique. En douze panneaux. Vous verrez. Et j’ai vu, en effet. Lorsque je suis arrivée chez lui, il habitait alors en rez de chaussée Rue Dernière, j’ai été frappée par l’ordre qui régnait dans son appartement. Tout y semblait en effet méticuleusement rangé. À sa place. Ce n’est pas en règle générale ce qu’on s’attend à trouver chez un homme qui vit seul. Cet homme là, lui, comment dire, m’apparut comme un homme rangé. Voyez-vous ce que je veux dire ? Un homme dont chaque idée, chaque pensée serait classée avec un n° d’archive dans le tiroir  ou sur l’étagère qui lui est consacrée  à l’intérieur de sa tête. Un homme aussi qui ne voulait pas qu’on le dérange. Que j’imaginai aussitôt tenant le type de propos suivant (c’est un poème de je ne sais plus trop qui, je vous cite ça de mémoire) : Mes amis, mes amours, mes enfants, mes chats, mon chien, mon perroquet, mes rosiers, mes plantes vertes me dérangent/. Le téléphone, les courriers, les courriels reçus, qu’il faut lire et auxquels on se doit de répondre me dérangent/ Les factures à payer, le prix du pain, du fuel et du gas-oil, les rendez-vous, les lapins, me dérangent/ La vie, la mort, la fumée dans le ciel, le ciel lui-même me dérangent… etc etc après je ne me souviens plus très bien. Enfin bref, tout le dérange. Eh bien cet homme là, c’était clair, il avait eu beau acquiescer à ma demande : je le dérangeais. Tiens, vous aimez les oiseaux, à ce qu’il semble lui ai-je dit. Il tenait des oiseaux en cage. Une petite douzaine. Pas des canaris, non. Pas, non plus, de ces espèces exotiques que l’on trouve en vente ici et là. Non. Des oiseaux on ne peut plus communs. Comme on en voit ici partout dans les arbres. Les oiseaux, c’est la voix des arbres  m’a-t-il répondu Un arbre ça ne sait que mugir. Et encore. Qu’entend-t-on en effet si ce n’est la voix du vent traversant ses ramages ? Les arbres, voyez vous, ont été un jour vidés de leur chant. Saignés à mort en quelque sorte. Oui, c’est ça, saignés, comme on le dit à propos d’une bête ou d’un homme. Ne me demandez pas pourquoi ni comment : je le sais, c’est tout. Alors ce sont le vent, le vent et les oiseaux, mais particulièrement les oiseaux qui ont pris la relève de cette voix éteinte. Voilà pourquoi j’ai ces oiseaux. Pour entendre les arbres. Au plus près. Un homme étrange, n’est-ce pas ? Et il me dit cela avec un tel sérieux. Une telle lassitude aussi dans la voix que, je vous assure, je n’ai pas eu envie de me moquer. De sourire non plus. Pas plus à cet instant que maintenant. C’était un homme différent. C’est tout. J’en croise tellement que plus rien ne m’étonne. Dans mon métier c’est si courant. Mais lui n’était pas un artiste. Non, je n’en suis pas l’auteur me dit-il en effet en me montrant ses toiles. Je ne sais pas qui les a peintes. Ce n’est pas signé. Quel marchand, quelle galerie les lui avait vendues ? Mystère. Je n’ai rien pu tirer d’autre de cet homme que Voilà : regardez. Et ça n’a pas été aussi simple que ça, de regarder. Car ces toiles étaient d’un très grand format. Aussi les avait-il adossées l’une contre l’autre et nous a-t-il fallu pousser ensemble meubles et canapé pour pouvoir les admirer une par une. Je suis vraiment très étonnée que vous ayez refusé de les voir lorsque vous êtes passé Rue Dernière. Maintenant c’est trop tard. La gardienne les tient serrées dans son garage et a refusé tout dernièrement de me les montrer. Peut-être les a-t-elle tout simplement vendues. Ou jetées. Avec ces gens là il faut s’attendre à tout. Mais avec tout ce tintouin, toute cette agitation ces derniers temps autour de votre homme, cette visite m’était revenue subitement en mémoire. Je m’étais dit peut être maintenant pourrais-je enfin les exposer ces toiles. Car évidemment il avait refusé. Catégoriquement. Ça le dérangeait. C’est dommage, vraiment dommage. Qu’il ait refusé. Que la gardienne ne m’ait pas permis d’y avoir accès. Que vous n’ayez pas vu ce dont je vous parle. Car c’est un monde que j’ai vu, monsieur. Un monde. Constitué d’hommes uniquement. Mais ce pourrait être des femmes que cela ne changerait rien. Parce que, voyez-vous, tous ces hommes là semblent bien éloignés de ce qui est leur sexe. Ou le sexe. Ces hommes là sont du genre humain, tout simplement. Un genre humain avide de mêmeïté. Chacun cherchant presque placidement à ressembler à l’autre. S’en nourrissant aussi. Le dépeçant, se dépeçant aussi. Il y a là, dans ces toiles un  grand jeu mis en place autour de la peau. Qu’est-ce que c’est que la peau. Est-ce qu’on y entre ? Est-ce qu’on en sort ? Est-ce qu’elle couvre ? Est-ce qu’elle découvre ? Et puis il y a ces yeux aussi, ces paires d’yeux dédoublées qui vous font douter de l’unicité du monde, enfin, du monde qu’il nous est donné de voir. Avec nos pauvres yeux. Et puis enfin, et cette chose là me semble la plus importante, il y a ce dernier panneau, si dépouillé, alors que bien des autres sont dans le trop-plein : nous voyons un homme, chauve, coincé entre quatre murs. Il est assis au milieu d’une trace. De cette sorte de trace qu’on peint à même le sol autour d’un cadavre, sur la voie publique. Il est là mais déjà ne l’est plus. Cette toile n’avait pas été celle qui avait le plus retenu mon attention ce jour là. C’est il y a quelques temps seulement que j’ai à nouveau pensé à elle, l’ai revue en quelque sorte. À cause bien entendu de cette disparition. Sa disparition. Je me suis dit : Mon Dieu. Il me l’a dit ce jour là .Il me l’a dit. Et je n’ai pas voulu l’entendre. »
Di Brazzá - Chemin de la ligne d'O.mbre (Pour M.R) 
 



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Ce chapitre est le quatorzième du Journal d'une disparition. Qui constitue la deuxième partie de mon Livre de Nocturnes, (Chochottes blues?) en étant la première. Il s'agit bien entendu d'un premier jet.
Si vous le voulez bien nous arpenterons ensemble un certain nombre de rues, quais, places et jardins de cette ville au nom étrange. Accompagnant ainsi à notre manière cette recherche qui se met en route aujourd'hui.
Toutes les petites musiques jointes à ces "épisodes" sont des compositions originales instrumentales que j'ai signées. Et jouées. Je ne saurais bien sûr vous obliger à les entendre. Mais sachez, vraiment, n'y voyez aucune vanité de ma part, que le film souffrirait de cette absence de bande sonore.
Merci à tous d'être là. Si nombreux. Attentionnés et attentifs.
dB


AUTOPUB , Rappel:    
"Récitar Cantando" plutôt que Roman
 mon dernier ouvrage : JE EST UNE O.MBRE  
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 Illustration haut de page:Copyrights: © Di Brazzá 
 

dibrazza | 14 h 14 | Rubrique : JOURNAL D'UNE DISPARITION. Nocturnes Livre II | Màj : 26/07/08 à 08 h 09

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Commentaires

sapience malivole

19/07/08 à 21:09

Votre composition, je l'écoute comme du Malheur.

Je sens la même chose

christiane

19/07/08 à 22:26

Bon, comme c'est soir cadeau de motsquineseffaçentpas, j'essaie ! Le texte et la musique ensemble, ça fout les boules ! Etes-vous vraiment "extérieur" à ce qui s'exprime ici ? L'avis de s
Sapience concorde et elle a la tête plus froide que moi !

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