L'Esprit de suite

Le blog de Di Brazzá, artiste multicarte.

CHANSONS DE LA CITE RADIEUSE, Nocturnes Livre IV

(SILEO) Nocturnes, Livre V

Jeudi 31 Juillet 2008.

CHEMIN DE L'ENVOL DU HERON

                                                        Journal d'une disparition #20

                     

 


Di Brazza - Chemin de l'envol du héron ( prélude pour guitare et flute) B.O.L du Journal d'une disparition. Inédit.

-« Il a cru que je le voulais. Que j’en avais envie. Mais non. Je ne voulais pas. C’est  la façon stupide dont je m’y étais prise pour lui demander ça qui a fait qu’il a entendu tout autre chose. Et il y a de quoi. Car stupide, et même un peu méchante, je crois bien l’avoir été dès le départ. Vous-même, que viendriez-vous à penser d’une femme de mon âge et de ma condition qui s’invite à votre table puis vous conduit jusqu’à sa chambre, jusqu’à son lit, pour ne plus rien vous demander ensuite? Parce que c’est ainsi que cela s’est passé. Nous étions ici. Dans ce même restaurant. Lui était installé à cette table, là-bas, près de la fenêtre, et moi à celle-ci, qui nous fait face. Je m’apprêtais à dîner seule, comme je le fais si souvent hélas depuis que je suis veuve. Lui aussi était seul. S’il ignorait tout de moi, jusqu’à mon existence (d’ailleurs il me tournait le dos, alors, comment aurait-il pu me voir ?) je savais, moi, par contre, un grand nombre de choses à son sujet. De ce genre de choses que les femmes se chuchotent entre elles et qui vont leur chemin de bouches en oreilles, se cognant à tous les coins et recoins d’une chambre, d’un salon, puis d’un quartier, puis enfin d’une ville et, pourquoi pas : d’une région toute entière.  Vous permettez ? lui ai-je dit , mon panier de ragots sous le bras. Vous permettez ? Et je me suis assise. Oui. Assise. En face de lui. À sa table. Comment réagit-il ? Comme un homme qui s’inquiète auprès du chef de rang que votre couvert n’a pas été mis, vous complimente de la façon la plus exquise sur votre teint et grimpera peu après, de la manière la plus naturelle du monde, les quelques marches par lesquelles on accède à votre chambre depuis votre salon. Car c’était là que je le conduisis. Là que depuis le départ je voulais le conduire. Dans ma chambre. Il a été surpris. Surpris, oui, mais pas de se trouver là avec moi, bien au contraire puisque, comme je vous l’ai souligné, tout semblait se dérouler pour lui de la manière la plus naturelle du monde. Non. Ce qui provoqua sa surprise, c’est la décoration des lieux. Il s’attendait, j’en suis certaine, à quelque chose d’un peu mièvre. Un univers très… comment dire… féminin. Enfin, le féminin tel que le masculin s’emploie à le voir, à l’imaginer, à nous le faire entrer dans la tête. La nôtre, comme celle de leurs fils. Un féminin qui le rassure quant à sa masculinité. Cette nuit là il faisait froid. Très froid. Quelques jours auparavant il était même tombé quelques flocons de neige que le vent avait très vite verglacés.  Et les radiateurs ne suffisant pas, je lui demandai donc s’il voulait bien aller chercher dans la remise de quoi faire un bon feu de bois dans la cheminée. Puis, tandis qu’il s’affairait, je mis un peu de musique. La même que celle que j’avais été entendre en concert la veille. Faust.  Pas l’opéra de Gounod. Non. La Faust Symphonie de Liszt. Dont le chœur mystique du troisième mouvement dit ceci, si ma mémoire est bonne : Alles Vergängliche ist nur ein Gleichnis; Das Unzulängliche, hier wird's Ereignis; Das Unbeschreibliche, hier ist es getan; Das Ewigweibliche zieht uns hinan… (L’éphémère n'est rien qu'une image ; l'inaccessible ici, n'est plus hors d'atteinte ; l'indescriptible ici, est accompli ; l'éternel féminin nous entraîne vers les sommets.). Ces vers sont de Goethe, bien entendu. Johann Wolfgang von Goethe. Connaissez-vous cette œuvre ? Non ? Vraiment ? Quel dommage. Puis, après avoir disposé et allumé ici et là des bougies parfumées, j’éteignis tout éclairage électrique et le rejoignis où il était dorénavant : sur le tapis, face à l’âtre. Je m’assis à côté de lui. Ni l’un ni l’autre ne disions un mot (pourquoi dire, et que dire ?), laissant la musique prendre toute sa place. Qui de nous deux tenait les rênes ? Moi, bien sûr. Bien qu’il restât persuadé du contraire. Très tôt sa tête vint se poser contre moi. Entre mes cuisses. En ce temps là, il avait déjà rasé ses cheveux. Ce fut donc sa peau nue que mes doigts caressèrent. Doucement. Puis ses bras m’enlacèrent. Et là, je le lui dis. Oui, je le lui dis ce pourquoi je l’avais fait venir. Que j’étais une femme fidèle. Fidèle au souvenir de son mari. Que mon intention n’était pas de me donner à lui. Que je ne voulais pas, non, me donner, m’abandonner à lui. Ni à lui, ni à personne d’autre. Que je voulais simplement le voir nu (l’accepterait-il ?).Le voir, oui : simplement le voir. L’admirer. Et le laver aussi. Que répondit-il ? Rien. Que fit-il ? Rien. Rien d’autre que se laisser faire lorsque mes mains entreprirent de le dévêtir. Comme on défait, peu à peu, un toit de ses tuiles. Et puis, lorsque j’eus enfin terminé, lorsque enfin je pus accéder au plus secret de sa maison, nous nous dirigeâmes vers la salle de bain où, toujours à la lumière des bougies, je frottais son corps et l’oignis d’un peu de ces essences au parfum musqué qu’utilisait mon défunt mari avant de me rejoindre et de m’aimer. Ceci seul sembla le gêner. Un peu. Qu’est-ce que je dois faire à présent ? Oui. Qu’est-ce que je dois faire ? Je lui demandai alors de s’allonger sur le lit. Que j’avais ouvert peu avant. Et dont les draps étaient  de la couleur de la terre.  Cela aussi le surprit. Nulle trace ici de blanc, ni de pompons, ni de dentelles. Ni de satin non plus. C’étaient des draps tout simples, d’une belle couleur d’argile. Il se coucha. Sur le dos. Et attendit. Moi, je m’assis en face. Dans un fauteuil. Et le regardais. Comme on regarde un arbre que le vent a rendu à la terre. Je le regardais, oui, toujours en musique. Que regardais-je ? Qu’ai-je vu ? Vous dire à vous ce que j’ai vu de cet arbre, et comment je l’ai vu, m’est hélas impossible. Car vous êtes un homme. Un homme ça ne ressent pas ce que moi je ressens. Ça ne voit pas ce que je vois. Le voudrait-il qu’il ne le pourrait pas. Sachez pourtant que je vous tiens vraiment dans la plus haute estime. Sinon, comment pourrais-je envisager de vous confier tout ceci. Car, au contraire de tout ce qui se dit à présent en ville à votre propos, sachez que je n’éprouve aucune crainte. Non, je n’ai pas peur de vous. Pourquoi aurais-je peur ? Pour moi vous êtes bon. Oui, un homme bon. Comme lui. D’une bonté particulière, soit, mais réellement bon. C’est à cette bonté que ce soir je me donne. M’abandonne. Sachant que rien de ce qui peut se dire entre nous ne sera jamais répété. Ni aux uns, ni aux autres. Que s’est-il passé ensuite ? Après qu’il se fut allongé ? Le sommeil l’a pris. Oui. Il s’est endormi. Et c’est lorsque enfin je fus certaine qu’il s’était, comment dire…absenté du monde ? que je m’allongeai à mon tour. À côté de lui. M’étais-je dénudée moi aussi ? Non. Mais je n’étais couverte que par un peu de soie, un très joli déshabillé que mon mari aimait beaucoup. Qu’il m’avait offert, d’ailleurs, un soir de Noël. Je m’en souviens encore. Et m’en souviens d’autant mieux que ce Noël fut le dernier. Mais revenons à cet homme, qui occupe tant votre esprit. Lorsque je m’éveillai – vers huit heures – il n’était plus là. Il n’était plus là et j’étais couverte de neige. Une neige blonde. Et odorante. Du mimosa. Oui. Du mimosa. Qu’il avait très certainement cueilli dans le square, juste à côté de chez moi. Aux premières heures.  Du mimosa qu’il avait égrené sur mon lit. Du mimosa dont chaque grain était encore chargé des ombres comme des pâleurs ambrées de la nuit. »
Di Brazzá - Chemin de l'envol du héron (Pour S.F.G)   
 


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Ce chapitre est le vingtième du Journal d'une disparition. Qui constitue la deuxième partie de mon Livre de Nocturnes, (Chochottes blues?) en étant la première. Il s'agit bien entendu d'un premier jet.
Si vous le voulez bien nous arpenterons ensemble un certain nombre de rues, quais, places et jardins de cette ville au nom étrange. Accompagnant ainsi à notre manière cette recherche qui se met en route aujourd'hui.
Toutes les petites musiques jointes à ces "épisodes" sont des compositions originales instrumentales que j'ai signées. Et jouées. Je ne saurais bien sûr vous obliger à les entendre. Mais sachez, vraiment, n'y voyez aucune vanité de ma part, que le film souffrirait de cette absence de bande sonore.
Merci à tous d'être là. Si nombreux. Attentionnés et attentifs.
dB
 

AUTOPUB , Rappel:    
"Récitar Cantando" plutôt que Roman
 mon dernier ouvrage : JE EST UNE O.MBRE  
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Illustration haut de page:Copyrights: © Di Brazzá   
 

dibrazza | 15 h 07 | Rubrique : JOURNAL D'UNE DISPARITION. Nocturnes Livre II | Màj : 02/08/08 à 09 h 00

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Commentaires

Permanence...

christiane

31/07/08 à 15:55

C'est la même femme n'est-ce pas, la même, depuis le début ?
L'homme, l'absent-présent, est-il tout ce(ux)-là, aussi ?
Et le mimosa...ah, le mimosa...

méchante ?

christiane

01/08/08 à 10:25

Pourquoi méchante, c'est un mot incompréhensible dans cette histoire ?

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