Le blog de Di Brazzá, artiste multicarte.

-« Qu’est-ce que tu crois que j’ai fait ? Je suis partie. Y avait-il autre chose à faire ? Elles étaient toutes là. Toutes. Toutes aussi folles l’une que l’autre. Comme venues en procession à son chevet. Mais comment peut-on imaginer un seul instant prendre place au chevet d’une ville, hein ? Tu imagines ça, toi, veiller une ville ? Parce qu’elles étaient là pour ça : la veiller, cette ville. Comme on veille une morte, une agonisante. Et puis, attends un peu : toutes vêtues de noir. La mine et les cheveux défaits. Comme si elles portaient le deuil, quoi. Déjà. De vraies pleureuses. Sauf moi, bien sûr. Et puis une autre, oui, c’est vrai, nous étions deux à faire tache avec nos jupes de couleur. Deux oui. Ou trois. Mais alors : pas plus. Et elles parlaient. Parlaient. Je te dis pas. Toutes l’une à la suite de l’autre. Tu les aurais entendues… Et puis alors elles mélangent tout. Tu ne sais plus ni de quoi ni de qui elles parlent. Quand tu crois qu’elles font allusion à ce type qui a disparu et qui serait la cause de tout ce désordre de tout ce qui manquera pas d’arriver mesdames ça je vous le dis eh bien non, c’est à l’autre, celui qui le cherche, qu’elles pensent. Difficile à suivre. D’autant plus que maintenant, la dernière, c’est qu’il y aurait des enfants qui se trimballent. Oui : IL aurait fait des enfants, IL ; aux unes comme aux autres. Lequel des deux aurait fait ça ? J’avoue que j’ai pas trop compris. Je penche pour le disparu. Mais va savoir, avec elles… En tous les cas, ces enfants, c’est d’eux que viendrait le danger .Et le ventre de bien des femmes, des matrones de cette ville comme elles disaient (quoique je crois bien quand même avoir entendu salopes) serait jamais qu’une commode aux multiples tiroirs bourrés de linge sale. Oui. Voilà ce qu’elles sont arrivées à se dire. Qu’il fallait se débarrasser de tout ça. De toute cette saloperie cachée dans les tiroirs. Se débarrasser tout autant de la commode que des tiroirs et du linge. De toute cette lie qui était issue de la lie. Que sans ça, il nous arriverait un grand malheur. Il y en a même une qui a rajouté qu’en ce moment la ville, elle était comme le cochon quand il voit s’avancer son tueur. Quand il reconnaît son tueur parmi tous ces gens qui l’entourent. Et qu’il crie mais ne bouge plus. Comme tétanisé. Parce qu’il a reconnu la main parmi toutes les mains. Parce que depuis des jours il a reconnu le son particulier de la lame qu’on frotte et frotte encore à la pierre ou au fusil pour l’aiguiser. Qu’il l’a entendu ce chant de mort que chante la lame du couteau, de la garde à la pointe, de la pointe à la garde et ainsi de suite jusqu’à ce que son fil soit aussi fin que la frontière entre le jour et la nuit. Et alors elle a ajouté que nous, nous aussi, si on se décidait pas à faire quelque chose, et maintenant, pas demain, nous aussi on allait connaître l’avenir du cochon. Que toute la peau de cette ville elle allait être comme lavée, ébouillantée, et puis frottée, très fort, jusqu’à en ôter chaque poil, et puis bien poncée. Et puis aussi qu’elle allait être pendue, oui pendue, la ville, comme on pend un cochon. Et finalement : éventrée. Tu te rends compte ? Non mais tu te rends compte un peu ? La lie, à mon avis c’est elles qui l’ont bue. Et ça leur a tourné la tête. Parce qu’en plus, c’était pas du thé qu’elles buvaient, je peux te l’assurer. C’est pour se remonter qu’elles disaient, mais juste une goutte alors : tu parles ! Les gouttes elles en finissaient jamais de couler dans leurs verres, de faire leur chemin du verre aux lèvres, des lèvres au gosier, du gosier aux veines. Moi aussi j’ai bu ; mais un peu. De toutes façons y avait pas autre chose. Ni à faire ni à boire. Que de l’alcool. Et pas du vin ni de la bière, non. Une sorte d’eau de vie, qui était bonne d’ailleurs, mais ce genre de choses qu’on ne boit plus trop qu’à la campagne. Qui l’avait apportée là-bas ? Je n’en sais rien. Mais alors pour manquer, non : ça ne manquait pas. Tu te rends compte un peu ? Nous, des femmes, boire comme ça, comme des ouvriers, comme des paysans quand vient la fin de la semaine. Qui aurait jamais pu imaginer qu’un jour il se passe quelque chose comme ça ici ? Et ça a continué. Boire et parler. Parler et boire. Et gémir. Et pleurer aussi. Et prophétiser. Quand l’une n’avait pas déjà pu constater qu’on faisait feu de toutes les bagnoles au centre ville (t’en as vu une, toi, de voiture brûlée ?), l’autre avait pu voir surgir, sous le pas de telle ou telle porte, dans l’entrebail de tels ou tels volets, cette même vapeur que crachent les locomotives et qui vient se frotter à la graisse de leurs essieux. Quand l’une y allait de sa vérité, l’autre y allait de la sienne. Parce que la vérité, elles avaient que ça à la bouche toutes ces femmes. En vérité je vous le dis on entendait que ça. En vérité…/ En vérité…./ En vérité cet homme il a pas disparu. Il est là. C’est celui là. Celui là, qui questionne et questionne et arrête pas et arrête jamais de poser ses questions .Celui là, oui, qui dit qu’il cherche l’autre. Mais son autre, moi je vous le dis, en vérité : c’est rien d’autre que lui./ Moi je dis au contraire que l’autre, celui qu’a disparu c’est des histoires. Qu’il existe pas ce type, qu’il a jamais existé, et que c’est ces histoires qui nous emboucanent. Parce que c’est lui, rien d’autre que lui qui nous raconte ça qu’il a existé. Qu’il a disparu. Vous l’avez vu disparaître vous, cet homme ?/ Eh, c’est que pour disparaître faut d’abord être apparu/ Qu’est-ce que tu racontes, je l’ai vu moi, ce type, je l’ai vu. De mes propres yeux/ Moi aussi/Quand je pense que c’est même moi qui l’ai aidé à se loger/Eh bien t’aurais mieux fait de rester chez toi ce jour là/ Et les gamins, hein ? Les gamins qu’il a fait, t’en fais quoi, hein ? Parce que toutes ces putes c’est pas dans le désert qu’elles sont allées se faire zober comme des chiennes, hein, bientôt celle là tu vas voir qu’elle va nous dire que c’est un coup du Saint Esprit/ J’ai pas dit ça j’ai dit…/ Et d’ailleurs, en vérité…En vérité ? Je vais te dire moi leur vérité qui n’est pas bonne à dire. Leur vérité c’est qu’au moment où je suis partie ça discutait sec pour s’en débarrasser de l’inspecteur comme elles disaient. De l’inspecteur comme des chiennes et de leurs saletés de chiots. Ça discutait sec non pas pour savoir si on allait ou pas leur faire la peau mais comment, et qui allait s’en charger. Que sinon, si on s’en chargeait pas à la place des hommes, c’est trop grave, oui trop grave ce qui allait se passer. Qu’on pouvait pas laisser faire. Que c’est le rôle d’une femme, ça, de pas laisser faire. Bon sang, quand je les regardais, le cou gonflé par la colère ou je ne sais quoi d’autre qui sentait bien plus fort, bien plus mauvais que la colère, je me suis dit putain on dirait une assemblée de lézards .Tu sais bien, oui, le lézard vert. Celui là. Celui qui reste là, devant toi, immobile, les yeux lui sortant de la tête et la gorge plus enflée qu’un poumon et qui d’un coup, d’un coup se met en marche et court ; et court d’une telle façon que rien, non rien, ne pourra plus l’arrêter dans sa course ; et te saute dessus, et te mord, oh mon dieu, te mord d’une telle façon que rien, non, rien ne pourra plus jamais faire qu’il desserre les dents. Ses dents qui pénètrent ta chair. Et broient tes os. Oh putain oui je suis partie. Parce qu’alors c’est rien de le dire mais elles me font vraiment froid dans le dos ces femmes. Froid. Tu crois qu’il faut lui dire ? Qu’il faut aller lui dire à cet homme qu’en ce moment il se passe des choses ? Et que c’est pas parce que lui il voit rien de tout ça qu’il ne se passe rien. Qu’il ne va rien se passer. Tu irais, toi, lui dire ? Et pour toutes ces femmes, ces pauvres mères qu’ont jamais rien demandé à personne et qui risquent si gros maintenant, elles comme leurs enfants, qu’est-ce qu’on peut faire ? Tu en connais une toi, de ces mères là ? Et mon mari, tu crois qu’il faut que j’en parle avec lui aussi ? Tu lui en parlerais, toi, à ton mari ? »
Di Brazzá - Avenue Guillevert (Pour M.B)
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Ce chapitre est le vingt et unième du Journal d'une disparition. Qui constitue la deuxième partie de mon Livre de Nocturnes, (Chochottes blues?) en étant la première. Il s'agit bien entendu d'un premier jet.
Si vous le voulez bien nous arpenterons ensemble un certain nombre de rues, quais, places et jardins de cette ville au nom étrange. Accompagnant ainsi à notre manière cette recherche qui se met en route aujourd'hui.
Toutes les petites musiques jointes à ces "épisodes" sont des compositions originales instrumentales que j'ai signées. Et jouées. Je ne saurais bien sûr vous obliger à les entendre. Mais sachez, vraiment, n'y voyez aucune vanité de ma part, que le film souffrirait de cette absence de bande sonore.
Merci à tous d'être là. Si nombreux. Attentionnés et attentifs.
dB
AUTOPUB , Rappel:
"Récitar Cantando" plutôt que Roman
mon dernier ouvrage : JE EST UNE O.MBRE
est désormais disponible ICI

Illustration haut de page:Copyrights: © Di Brazzá
dibrazza | 12 h 03 | Rubrique : JOURNAL D'UNE DISPARITION. Nocturnes Livre II | Màj : 02/08/08 à 15 h 27
Commentaires
silence...
christiane
02/08/08 à 12:57
un ange passe et se faufile entre les couteaux...
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Un ange passe...
Vinosse
02/08/08 à 16:43
Et Christiane court après...
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← Re: Un ange passe...
christiane
02/08/08 à 20:17
Qui aurait idée de courir après un ange ? Il faut juste rester immobile, silencieux et s'émerveiller de son passage fugitif...
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← Re: Un ange passe...
Sj
03/08/08 à 10:51
Le hic, c'est que vos passages, eux, ne sont pas fugitifs.
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← Re: Un ange passe...
Vinosse
05/08/08 à 18:15
Et toi t'es trop lourd pour voler
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← Re: Un ange passe...
Sj
07/08/08 à 11:50
Devant une répartie d'une telle qualité, Vénéré Vinosse, les mots me manquent.
(Evitez quand même le tutoiement, nous n'avons pas gardé les vaches ensemble. J'y allais seul, et je parie que leur compagnie était plus agréable que la vôtre)
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← Re: Un ange passe...
Vinosse
07/08/08 à 12:52
Minus...
A tu, à toi, à tout ce que tu voudras!
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← Re: Un ange passe...
Sj
07/08/08 à 15:14
Alors, à rien.
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