Le blog de Di Brazzá, artiste multicarte.
Chochottes blues ? (Aurélien)

"Eumolpus : Omnes, qui in testamento meo legata habent, praeter libertos meos hac condicione percipient quae dedi, si corpus meum in partes conciderint et astante populo comederint"
« Eumolpe: Tous ceux qui sont couchés sur mon testament, à l'exception de mes affranchis, ne pourront toucher ce que je leur laisse qu'à la condition, après avoir préalablement coupé mon corps en morceaux, de le manger en présence du peuple assemblé. »
Petrone . Satyricon chapitre CXLI
György Ligeti - Lux Aeterna. CD disponible ICI
-« Bien sûr qu’ils ne me mangent pas. Ça ils l’ont déjà fait. Il y a longtemps. Sans même s’en rendre compte. Bien entendu. Mon petit stratagème, voyez vous, n’a qu’un seul but : que mes livres fument leurs saucisses. Mes livres ? Oui. Ceux que j’ai écrits. Qu’ils n’ont pas lus. Pas les autres. Les autres je les ai déjà brûlés. Il y a bien quinze jours. Quand ça m’a pris de faire du propre. Il faut toujours faire du propre avant de s’en aller. Au cas où on revienne. Il faudrait toujours que cela soit ainsi. Ce n’est pas facile, voyez-vous, brûler des livres. Cela déchire d’autant plus qu’avant même de glisser une allumette sous ce qu’il reste d’eux il nous aura fallu auparavant les éventrer. Séparer chaque feuille de cet arbre qui la reliait à l’autre. Ça en fait des feuilles, ça, à arracher, à froisser. Parce que si on ne les fait pas ces gestes là, ça ne brûle pas un livre. Ou alors à moitié. Et encore, malgré tout ce travail, ça n’empêche rien. C’est que c’est réticent ces bêtes là. Ça veut pas retourner d’où ça vient. Il faut les voir, toutes ces pages, quand elles se tordent dans les flammes et qu’elles mettent un temps infini à se résoudre. À partir en fumée nous préparer la place, là où on a décidé d’aller. Mes ouvrages, à moi, c’est aujourd’hui qu’ils brûlent. Sous les saucisses, les kebabs, les grillades. Dans l’odeur du thym, du romarin. Ils n’en savent rien tous ceux que j’ai conviés. Je leur ai seulement écrit Voilà, le quinze de ce mois je ferai soixante ans. J’ai envie qu’on fasse la fête autour de ça, dans mon jardin. Et puis qu’on soit soixante aussi. Cinquante neuf plus moi. Alors ils sont venus. Ils sont tous là. Vous les avez vus, Gabriel, n’est-ce pas ? Vous permettez que je vous appelle ainsi, par votre prénom, Gabriel ? Je vous en remercie. Mais notons toutefois que, comme vous n’existez pas, comme je vous invente au même titre que j’ai toujours tout inventé ; alors, en fait, votre permission, en cas de refus, je m’en serais passé. Sauf votre respect. Tout de même. Tu as maigri Aurélien. Tu as sacrément maigri ils m’ont presque tous dit en arrivant. Bien sûr que j’ai maigri. Ça fait des mois que je ne mange plus ou presque. Faute d’argent. Des mois aussi que j’économise pour leur offrir cette fête, ce dernier repas. Si ils ne venaient pas chez moi pour que je les regarde, si ils ne venaient pas chez moi pour se regarder, il y a longtemps qu’ils l’auraient vu que mon corps n’est plus le même. Et ton jardin ? Mon dieu, qu’as-tu fait à ton jardin ? Mon jardin ? J’ai fait du propre. Mon jardin auparavant c’était un jardin zen. Que je ratissais méticuleusement chaque jour. Histoire d’enrouler le monde tout autour de lui-même. De le restaurer à ma façon. De toute cette ordonnance là je n’ai rien gardé. Hormis trois tas de pierres. Et mes quelques arbres, bien sûr. Ma plus grande tendresse va à ce grand érable rouge que vous avez pu voir, tout près de l’entrée. J’aime les arbres rouges. Si la vie m’avait offert d’être riche, alors, j’aurais planté une forêt d’essences écarlates. Mis au monde une terre de sang. Perfolié. Ceci ne me fut pas offert. Pourtant je vous assure, Gabriel, que je l’ai demandé. Les tas de pierres ? J’en ai eu l’idée il y a quelques années. Alors que je méditais, c’est un bien grand mot, sous la pergola. Il y en a trois. Le premier est formé par un amoncellement de petits cailloux, juste un peu plus gros que du gravier. Chacun d’eux correspond à ce que je pense être la visite d’un proche qui ne s’est jamais approché. Qui m’a toujours vu de loin. S’il m’a vu. Le deuxième tas, constitué de pierres plus grosses, des galets, en fait, que je suis allé ramasser et choisir avec une grande attention en bord de mer est un mémorial. Chacun de ces galets porte sur lui un nom. Comme on le voit parfois au hasard d’une cathédrale. Mais là il ne s’agit pas de la signature d’un maître maçon. Ces noms là, ce sont les noms de toutes ces personnes, si nombreuses, que j’ai souvent connues, ou croisées, qui ont participé à leur façon à la restauration du monde. Mais qui s’en sont allées avant même d’apercevoir une seule flèche de cet édifice se dresser vers le ciel. Vous n’y trouverez pas votre nom, Gabriel. Les Archanges, prissent-ils leur source au cœur même du Poème, ne participent pas à la restauration du monde. Quant au troisième tas, toute cette bauxite qui saigne à pierre fendre, il met au jour toutes ces pages que j’aurais voulu écrire et qui m’ont fait défaut. Ces pages que je n’écrirai pas. Plus. Jamais. Voilà où ils sont mes amis maintenant : ils plaisantent, et mangent leurs saucisses, leurs kebabs, que mes livres auront fumé entre ces trois petites tours et sous ce qui aurait pu être la lisière d’une forêt. Nous sommes mieux ici. Dans cette chambre aux volets clos. Ne vous inquiétez pas je leur ai dit un petit coup de pompe, peut-être le vin, je n’ai plus l’habitude, je vais me reposer, amusez vous bien, le dernier parti tirera la porte, ici il n’y a pas de voleurs. Ils m’ont tous souhaité une bonne nuit Tu es sûr que ça va ? Bien la première fois que j’entends ça Tu es sûr que ça va. Tout à l’heure je leur ai dit Hé les amis vous allez bientôt recevoir un colis. J’ai écrit mes mémoires. Et vous les ai faites adresser. Mes mémoires ? Tiens, ça, d’un coup, ça a eu l’air de les intéresser. Si vous voulez que vos amis vous lisent : écrivez vos mémoires. Est-ce que je suis dedans, Aurélien ? Sous mon vrai nom ? Ça, le facteur ils vont l’attendre, le guetter, ils vont pas le manquer. Mais voilà, ce qu’ils vont recevoir c’est un livre vide. Huit cent pages de vide, tout blanc. Même pas mon nom sur la couverture. Moi aussi je me suis effacé. Juste un titre : Mémoires. Drôle de farce ? Du même tonneau que mes saucisses fumées ? Voyons, Gabriel, n’importe quel psychanalyste, fut-il le plus mauvais, vous affirmera que mourir ça demande beaucoup d’esprit. On ne peut pas toujours pleurer. Au moment de partir certains se posent la question de Dieu. Existe-t-il ? Sera-t-il là ? Moi, si question il doit y avoir, celle que je me pose est cet instant où on s’en va a-t-il une senteur particulière ? Et si senteur il y a, se peut-il, se pourrait-il qu’elle tienne, juste un peu, de la senteur des roses ? J’aimerais bien partir toucher le corps du monde dans la senteur des roses ; être au cœur. De la rose. Pourquoi partir ? Pourquoi ce désir de la rose ? Est-ce que la mort, quand elle vient vous chercher, sans vous avoir jamais rien demandé, est-ce que la mort vous dit pourquoi elle est là ? Pourquoi elle existe ? Pourquoi vous, vous allez cesser d’exister ? Il n’y a pas non plus de parce que de mon côté. Il fait bon n’est-ce pas ? Je suis bien avec vous, ici, dans cette chambre. Avec cette musique, et tous ces rires qui nous parviennent. Je suis bien dans ce fauteuil, juste en face de cette cheminée qui ne brûle plus rien. Face à ce conduit noir qui mène au cœur du monde. Ce fauteuil, Gabriel, il a une histoire. Comme beaucoup de choses dans cette maison. Rien d’original à cela. Dans bien des maisons, tous ces objets privés de vie pourraient nous raconter les hommes et les femmes qui les ont côtoyés bien mieux qu’un grand livre d’images. Ce fauteuil est un héritage. Il me vient de la mère de ma mère. Comme vous le voyez c’est un fauteuil d’apparat, peu confortable, dans lequel on se doit de se tenir bien raide. En fait c’est un fauteuil d’évêque. Un de ces fauteuils réservés à l’un ou l’autre de ces monseigneurs qui venaient parfois assister à la messe dans l’église du petit village de ma grand-mère. Comment s’est-il retrouvé chez elle ? Je n’en sais rien. La seule question que j’ai posée à son propos c’est dis, Mamie, quand tu seras morte, tu me le donneras ce fauteuil ? J’avais cinq ans. Vous imaginez donc l’âge de ma grand-mère. Elle a ri. Et a acquiescé à ma demande. Bien plus tard j’ai eu honte de ce que j’avais dit. J’ai encore honte aujourd’hui. Tout à l’heure, lorsque j’absorberai ce bouillon laiteux que j’ai préparé avec tous ces médicaments qu’à grands coups de mensonges je me suis fait prescrire, lorsque j’absorberai ce bouillon alors qu’Untel ou Unetelle avalera la dernière saucisse, le dernier kebab parfumé de mes livres, je vous demanderai d’ouvrir grand la fenêtre sur la nuit. Presque tous les gens ont peur de la nuit, et ferment leurs volets de crainte de la retrouver couchée à côté d’eux. La nuit est pourtant notre alliée. Bien plus que le jour. Savez vous, Gabriel, ce que j’aurais voulu écrire aujourd’hui ? N’omettez pas, comme je le faisais, d’aller à ce propos ajouter une pierre rouge au petit tas de pierres rouges du jardin. Ce que j’aurais voulu écrire c’est ceci :
"Le jour aussi puissant soit-il
Retiens cela, toi qui fermes ta porte nuit-devant,
Le jour - aussi puissant soit-il -
Ne donne pas à voir les vers
Luisants."
Soyez gentil, Gabriel. Gardez tout ça pour vous. N’ouvrez pas le journal de ma disparition. »
Di Brazzá - Aurélien (Pour Sapience Malivole)
Chochotte blues?
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"Aurélien", Vingt quatrième et dernier "Chochotte blues?" clôt le Livre I de mes "Nocturnes".
AUTOPUB , Rappel:
"Récitar Cantando" plutôt que Roman
mon dernier ouvrage : JE EST UNE O.MBRE
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Illustration haut de page: Doken Broll # 38 Copyrights: © Di Brazzá
dibrazza | 00 h 09 | Rubrique : (CHOCHOTTES BLUES?) Nocturnes, Livre I | Màj : 26/07/08 à 08 h 33
Chochottes blues ? (Rosine)

" Les rois ne touchent pas aux portes."
Francis Ponge (Le parti pris des choses )
Joseph Haydn String quartet n°1 in B flat Op1 n°1 Hunt III Adagio - CD disponible ICI
- "Ils dansaient. Ta grand-mère dansait. Tes tantes, ton grand-père aussi, scandant son nom : Naaaano ! Naaaano ! De vrais peaux-rouges tournoyant autour de mon lit. Presque méchants. Je voyais bien qu’ils se moquaient. Et moi, moi qui avais juste demandé vous croyez qu’il va venir, Nano, je ressentais ce que ressentent tous ces petits chats écrasés au hasard des routes. Ce qu’ils ressentent alors qu’ils ne sont plus sur la terre, mais pas encore au ciel des chats et qu’ils voient s’approcher une troupe d’enfants bariolés armés d’arcs et de flèches, ou de cailloux. Dix jours, peut-être plus que j’étais là, sur ce lit d’hôpital, à attendre Nano. A demander après Nano. Et il ne venait pas. Nano, c’était mon roi. Tu vois, je le savais qu’il viendrait pas ! Oh ils étaient nombreux à me le dire. À trouver du plaisir à me le dire aussi. Peut-être. Tu vois je le savais qu’il viendrait pas. Pourtant j’ai espéré. Jusqu’au bout. Chaque fois que j’entendais des pas dans le couloir, que je voyais frémir, que j’entendais grincer les battants de la porte de la chambre mon cœur palpitait aussi fort que celui d’une petite fille. Que j’étais, d’ailleurs. Rends-toi compte : j’avais dix-sept ans. Et peut-être même un peu moins. Mais chaque fois qu’elle s’ouvrait cette porte c’était soit une visite pour un des autres malades, on était six dans cette chambre, à cette époque là tu sais c’était courant ; soit une aide soignante qui venait relever ta température, ou quelque chose comme ça. Jamais lui. Jamais Nano. Jamais mon roi. Qui c’était ce garçon ? C’était le seul à m’appeler Rosine. Tous les autres ils m’appelaient Manchette, ou Manchotte. À cause de mon bras. Celui-là qui est si court qu’on croirait que j’en ai pas. Lui, non, il m’appelait Rosine. Et me disait ça te va bien Rosine, ça va avec ta peau. Il se moquait pas. Il était gentil. Et beau avec ça. Enfin, moi je le trouvais beau tu vois. Il était pas bien grand, avait les cheveux noirs, comme un espagnol, bouclés ce qu’il faut pour rester un homme. Ce qui faisait son charme c’étaient ses sourcils. Qui se rejoignaient. Enfin presque. Ça lui faisait comme un oiseau en vol au dessus des yeux. Et sa bouche, sa bouche bien rouge, gonflée de sang, elle était aussi belle que les mots qu’il me disait quand on était seuls. Qu’on était sûrs de pas être entendus. Et puis il y avait sa démarche. À cette époque là les garçons aimaient bien avoir les jambes un peu arquées, histoire, peut-être, de mieux mettre en valeur leurs parties quand ils se déplaçaient. D’affirmer leur virilité. Lui, quand il marchait comme ça, quand il s’avançait vers moi comme ça, avec ses épaules qui accompagnaient doucement le mouvement de ses jambes, leur chaloupement, lui, il était différent. C’est pour ça qu’un jour j’ai dit c’est mon roi. Parce que quand il marchait, Nano, il était le roi. Il est pas pour toi me disait maman. Ta grand-mère. Oui, elle disait ça. Elle était pas bonne avec moi. Il est pas pour toi. Quand elle la disait cette phrase là, tu sais ce qu’il fallait comprendre ? Oh moi je le comprenais bien, je l’ai compris très vite. C’est pas toi qu’il veut ton Nano. Ce qu’il veut c’est ce que tu lui donnes pas. Si tu lui donnes pas : il s’en ira. Si tu lui donnes : il s’en ira. De toutes façons qui te voudrait pour femme avec ton bras. Voilà ce qu’il fallait comprendre. Et elle rajoutait Ma pauvre petite. Comme si ça suffisait pas. Ton grand-père disait pas mieux. Nano, c’est en prenant le car que je l’ai connu. Lui aussi il travaillait à St Antoine. Alors on faisait le trajet ensemble. Lui il prenait le car à Plan des Pennes, cinq stations après moi. Et puis un jour (je peux m'asseoir?) il s’est assis à côté de moi. Et là j’ai vu qu’il parlait bien. C’est vrai qu’il parlait bien. Quand je lui ai dit que j’étais à l’usine, à la chaîne, il m’a demandé gentiment si je m’en sortais. Rapport à mon bras. Mais sans le dire ce mot là, le bras. Et je lui ai dit oui, ça va, je fabrique des petits fûts, légers, pour des engrais. Avec une main j’arrive à tout faire. Il a dit c’est bien d’être comme ça, débrouillarde, et courageuse. Lui, il était ajusteur. L’atelier de son patron il était pas très loin de mon usine, alors, tous les midis on se retrouvait au café du pont, tu sais bien, celui qu’il y a sous le pont, et on mangeait ensemble. Ce qu’on mangeait on le tirait du sac. Et puis j’ai eu cet accident. Peut-être que je pensais trop à Nano à ce moment là. Que je le rêvais trop. Je sais pas ce qui s’est passé. Y avait pas la sécurité. Pour aller plus vite. Et le laminoir, il a pris ma main, l’a avalée. Toute entière. Ma seule main. Ma vraie main. Qu’il a fallu couper. Parce qu’elle était pas belle tu sais. Il en restait rien. Presque rien. A cette époque là c'était banal ce genre de choses. A l'usine, les ouvriers qui avaient plein de doigts coupés: on les comptait plus. Les araignées, on les appelait. Je sais pas si on lui a dit, à Nano, ce qui m'est arrivé. Qui l’aurait fait ? Je le voyais que là, dans le car qui nous emmenait au travail et puis au café. Au bal aussi, mais ça c’était plus rare. Il avait jamais voulu rencontrer ma famille. De toutes façons je sais pas trop si eux ils auraient accepté de le voir. Pour eux c'était un étranger. Les étrangers chez nous ils avaient pas très bonne presse. Je savais rien de ses parents, de sa maison. Je savais pas où le trouver. Où lui écrire. Ces choses là on y pense qu’après. Le car, moi, je le prenais plus. Mon travail, je pouvais plus le faire. Ni celui-là, ni un autre. J’ai attendu, j’ai attendu, et malgré les années tu vois je crois que je l’attends encore. Peut-être que lui aussi il m’a attendue. Qu’il m’attend encore. Me regarde pas comme ça. Je sais bien que je suis ta mère. Et alors? Tu es une femme maintenant. Depuis longtemps. Tu peux entendre ça. Ton père, lui, il l’a bien entendu. Quand il m’a prise, et d’ailleurs je sais pas trop pourquoi il l’a fait ; quand il m’a prise, eh bien il m’a prise comme j’étais : avec mon Nano dans la tête, et deux mains en moins sur son cœur à lui. Un jour je lui ai dit, tu sais Joël, Nano il est toujours là, dans mon cœur. Malgré toi, il me reste. J’y peux rien. Ce genre de reste, il m’a répondu, c’est comme le pain, Rosine .Il faut jamais jeter le pain quand il en reste. Tu vois, ton père, il parlait mieux que le mien."
Di Brazzá - Rosine (Pour P.)
Chochotte blues?
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"Récitar Cantando" plutôt que Roman
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Illustration haut de page: Doken Broll # 37 Copyrights: © Di Brazzá
dibrazza | 00 h 14 | Rubrique : (CHOCHOTTES BLUES?) Nocturnes, Livre I | Màj : 26/07/08 à 08 h 30

-« Ouvre, Stavros, c’est moi, il a dit. J’en connais qu’un de moi, moi : c’est moi, j’ai répondu. Sans ouvrir. Et puis je suis allé claquer bien fort la porte des chiottes. Pour qu’il l’entende claquer cette porte. Puisque l’autre, celle de l’entrée, je l’avais pas ouverte. Et comme les chiottes ils sont placés juste à côté du couloir de l’immeuble, je suis sûr qu’il l’a entendu ce claquement. D’ailleurs, ici, les appartements ils sont si bien isolés que quand tu rotes on t’entend au quatrième. Alors ma porte des chiottes il a dû se la recevoir en pleine gueule. Bien fait. Il a rien dit. Pas un mot. Et puis j’ai entendu ses pas, qui s’éloignaient. On aurait dit qu'ils jouaient un air un peu funèbre, tant mieux, quelque chose d’un peu mélancolique ; et puis plus rien : il était parti. Comment ça c’est pas bien ? Et son silence à lui, il est bien son silence ? Dix-sept ans de silence il m’a carré dans le cul celui-là. Dix-sept ans. C’est pas rien dix-sept ans de silence. Attends, je prends la calculette. Là, tiens : dix-sept ans ça fait , voyons voir, dix-sept que multiplie trois cent soixante-cinq : six mille deux cent cinq jours. Tu te rends compte ? Six mille deux cent cinq jours. C’est pas rien quand même, non ? Qu’est-ce qu’il croyait, lui ? Qu’en faisant bouillir son silence pendant six mille deux cent cinq jours il allait en sortir plus propre ? Plus blanc ? Que j’allais m’esbaudir devant sa petite lessive ? Mais le silence, c’est la nuit mon pote, c’est la nuit. Tu peux la flanquer à bouillir dans ta marmite autant de temps que tu le veux la nuit : elle en sortira pas plus blanche. La nuit, c’est comme les corbeaux, ça a jamais accouché de mouettes. Ne crois pas que ça m’a fait tant plaisir que ça d’agir de la sorte. Mais voilà, j’étais en colère. Et je le suis toujours. Alors son mariage, qu’est-ce que tu veux : je m’en tamponne. De toutes façons ça fait vingt ans qu’ils sont ensemble lui et sa marinette. Mais non, elle s’appelle pas marinette. C’est moi, qui dis comme ça. Sa marinette, c’est moi qui lui ai présenté d’ailleurs, moi. Toujours moi. Alors tu parles que c’est pas nouveau cette histoire là puisque ça fait dix-sept ans qu’il me parle plus, qu’il vient plus me voir, que je suis rien. Pourtant lui et moi c’était fort tu sais. Vraiment fort. Quand on s’est rencontré, il avait pas de père, j’avais jamais eu de fils alors ça a fait ni une ni deux, c’est comme ça quelques fois entre les hommes quand ils ont un peu bu, ils se disent je t’aime à leur façon, ou ils se mettent dessus. Nous on s’est pas mis dessus. J’étais le père et il était le fils. Ça nous est tombé sur le crâne comme le ciel quand il en a plein le cul d’être bleu. Comme une averse, quoi. Et cette averse là, du type de celles qui feraient refleurir le plus désertique des déserts, elle a duré presque trois ans. Ça te fait rire, toi, hein, ces histoires de papafifils. Surtout qu’on avait le même âge. Et que moi, le père, j’étais le plus gringalet des deux. Lui, tu le regardais : on aurait dit un turc en train de danser sur ton toit les bras chargés de tuiles. Pourtant c’était pas de tuiles qu’il était chargé. Cet homme c’était la douleur. À lui tout seul il était la douleur. Il était pas fait pour être au cœur du monde. C’est ce qu’il disait. Et puis il avait chopé cette saloperie que c’est pas un secret, on peut le dire, vu qu’il l’a dit à tout le monde ; et à cause de ça il se disait jamais je pourrai me marier. Jamais une fille voudra de moi si je lui dis. T’as qu’à pas le dire, je lui faisais. T’as qu’à les allumer, les rendre amoureuses. Une fois qu’elle est amoureuse une fille : tu peux tout lui dire. Même que si elle apprend que t’es malade c’est plus une fille que t’auras en face de toi mais une sainte. Les femmes ? Toutes des infirmières, le tété à la main ! Voilà ce que je lui chantais. Une nuit, alors qu’il roupillait chez moi, dans le canapé, je l’ai entendu pleurer et je me suis levé. Et je te dis, tu vois, te moque pas, quand j’ai allumé la petite lampe, là, sur le guéridon, les larmes que j’ai vues rouler sur ses joues, sur les draps, et puis finalement par terre : jamais j’en avais vu de pareilles. Elles étaient si grosses que même un joueur de billard il en aurait pas voulu. Alors je lui ai pris la main. Jusqu’à temps qu’elles s’arrêtent de tout tremper ces larmes. Et tu sais, tu sais ce que j’ai fait ? Eh bé là je vais te le dire. Personne le sait. Même pas lui. Surtout pas lui. Personne. Alors, comme on se disait rien. Qu’il y avait comme un creux, immense, dans lequel chacun de nous pouvait trouver sa place, moi, dans ce creux là, je me suis mis à genoux, toujours en lui tenant la main, et j’ai parlé à Dieu. Ouais, à Dieu, moi qui y crois pas. Qui y croirai jamais. Je lui ai dit, à Dieu, tu vois sa saloperie, c’est à moi, à moi qu’il faut que tu la donnes. Je suis pas comme toi, moi, mes fils je les largue pas. Donne moi la sa saloperie. Il me l’a pas donnée. Mais bon, jusqu’ici sa saloperie elle lui a foutu la paix quand même. Et puis après, quelques temps après, voilà que je rencontre la marinette. Je me dis putain, ils seraient bien ensemble tous les deux. Alors je les ai présentés l’un à l’autre. Un vrai coup de foudre. Et puis ils sont venus crécher chez moi. La pauvreté. C’est la pauvreté qui voulait ça. Moi j’étais guère plus riche mais j’avais un vrai toit. Et puis un jour, parce que je voyais qu’il se détachait un poil trop vite j’ai dit fiston c’est pas encore l’heure. L’heure de quoi ? De tuer le père. Alors je lui ai expliqué. Il la connaissait pas cette expression « tuer le père ». Et c’est vrai que c’était pas le moment. Pas encore. Parce qu’il en manquait pas des trucs à régler avant qu’il soit au cœur du monde. Des trucs plutôt lourdingues, que tu règles pas avec ta marinette. Que tu règles tout seul quand tu le peux. Ou avec ton père, si tu peux pas faire autrement. Alors il a dit Ok p’pa. J’attends. Et il a attendu. C’est juste un peu après qu’il se soit mis en ménage avec elle que j’ai vu que j’étais mort. Bien mort. Il passait pas. Il passait plus. Il aurait pu avoir un chantier de rénovation juste au dessus de mon salon qu’il serait pas descendu me voir. Quand on s’apercevait c’était quand sa marinette me téléphonait pour m’inviter à dîner, ou inversement. Et puis ils ont déménagé, à quelques kilomètres, et encore une fois, à encore plus de kilomètres. Elle, elle m’appelait, souvent. D’ailleurs elle le fait encore. Mais lui : mon cul. Dix sept ans comme ça. Six mille deux cent cinq jours. Et là, voilà qu’ils se marient. Dix-sept ans et trois gamins après. Et la marinette qui m’appelle. Trois jours avant. Comme si les bans ça se publiait pas plus tôt. Ça nous ferait plaisir que tu sois là. Nous ? Qui ça nous ? Et j’y suis pas allé. Et puis, quand on a sonné, vers onze heures du soir, à la porte qui donne dans le couloir de l’immeuble, pas à celle du jardin, puisque le portail du jardin il a pas de sonnette, j’étais certain que c’était lui. Que c’était pas marinette ni quelqu’un d’autre qu’il aurait commissionné du genre allez va le chercher je suis sûr qu’il fait la gueule. Non, il savait qu’il fallait qu’il vienne lui. Lui tout seul. Pour que je le tue à mon tour. Et d’ailleurs : je l’ai tué. »
Di Brazzá - Stavros - (Pour "Le Choeur", ils et elles se reconnaîtront)
Chochotte blues?
*** La Turangalila Symphonie se joue à Aix en Provence, dans le cadre du festival, le 5 Juillet au Grand Théatre de Provence, avec ROGER MURARO au piano: cet homme là, il faut le regarder jouer à genoux.
AUTOPUB , Rappel:
"Récitar Cantando" plutôt que Roman
mon dernier ouvrage : JE EST UNE O.MBRE
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Illustration haut de page: Doken Broll # 36 Copyrights: © Di Brazzá
dibrazza | 18 h 20 | Rubrique : (CHOCHOTTES BLUES?) Nocturnes, Livre I | Màj : 26/07/08 à 08 h 30
Chochottes blues ? (0dilon)

"Nous sommes une histoire de plus
quelqu'un la raconte
les autres l'oublient."
Bernard Noël (Dispersé)
Franz Schubert. Piano trio pour piano forte. N°2 op 100 - CD Disponible ICI
- « Si au moins ils l’avaient tué. S’ils l’avaient tué. Même pas. Même pas : regarde. Moi je peux pas. Je peux pas regarder. Où sont ses mains, dis? Où sont elles ces mains brassant le ciel, halant sur les cordages ? Ses doigts si longs, si fins : qu’en ont-ils fait ? Et sa tête ou le jasmin courait, sa tête couverte des lianes du fruit de la passion : qu’en ont-ils fait de cette tête ? Du bois mort. Voilà ce qu’ils ont fait de cette tête, de ces mains, de ces bras : du bois mort. Comment, pourquoi ils ont fait ça, eux qui vont mourir ? Ils voulaient voir la mer, dis-tu. Mon arbre les gênait. Et alors ? Les gens qui vont mourir n’ont pas le droit de reprocher aux arbres d’être encore là, encore et toujours là bien après eux. Trois ans, t’entends, trois ans qu’il vont et viennent autour de mon jardin comme des mouches à merde ces gens là. Jamais foutus de dire bonjour. Ni à moi ni à personne depuis qu’ils habitent ici. Depuis plus de vingt ans. Des cons. Des sales cons. Faut couper ! Faut couper ! Alors vous avez pas encore coupé ? Ces gens là, tout ce que je leur souhaite c’est que la mort veuille pas d’eux. Qu’ils mourrissent. Le plus lentement possible. Oui, il faut pas qu’ils meurent. Il faut qu’ils mourrissent. En regardant la mer du haut de leur balcon fleuri. En regardant la mer qu’ils ne verront jamais. Parce que pour la voir, la mer, il faut avoir des yeux. Toi des yeux tu en as. Donne moi tes yeux : regarde. Regarde le mon arbre et puis après regarde moi. Moi non plus je n’ai plus de bras, je n’ai plus de mains. Regarde. Touche. D’ailleurs je n’ai plus rien. Les autres ? Pourquoi me parles-tu des autres arbres? Laisse les où ils sont ceux là. Ils s’y sentent bien. Celui-ci, c’était mon préféré. C’est pas moi qui l’ai mis au monde. Il est venu tout seul. Sans que je l’appelle. Ce genre d’arbre, on dit : c’est des arbres de rien. Parce que ça donne rien. Pas de fruits. Pas de fleurs. Ou si peu. Et si petites. Si petites qu’on les voit pas. Presque pas. Ou alors faut avoir de bons yeux. Des yeux de jeune. Comme les tiens. C’est pour ça que lorsqu’il a pris un peu d’épaules j’ai laissé courir du jasmin et de la passiflore sur ses bras. Cet arbre c’était un miracle. Les miracles, ça ne se plante pas. Ça vient comme ça vient. Ça se reproduit pas non plus. Qu’est-ce que je vais en faire, dis, qu’est ce que je vais en faire de mon miracle maintenant qu’il n’est plus ni vivant ni mort ? Je sais bien ce que tu te dis. Tu te dis celui-là, dans son cœur, les arbres ont pris la place des hommes. Il ne nous aime plus. Ce n’est pas faux, vois-tu. Mais toi je t’aime encore. Rassure toi, je t’aime. Pourquoi serais tu là si je t’aimais pas. Tu sais, quand ils sont venus, dans ce début d’après midi, sous ce soleil si écrasant, avec leur grande échelle et leurs putain de scies qui riaient de toutes leurs dents, je leur ai dit moi que si on lui coupait les mains il y aurait plus de feuillage. Que les feuilles, chez ces arbres là ça pousse sur les doigts, pas ailleurs. Qu’il ressemblerait plus à rien mon miracle s’ils lui coupaient les mains. Mais ils les ont coupées. Et puis après ça été les bras. Et puis la tête toute entière. Moi j’ai rien regardé. Je pouvais pas. Je pouvais pas être là. Je suis parti me réfugier sur la terrasse. Peut-être qu’il l’aurait souhaité mon miracle que je sois là, à ses côtés, à ce moment là. Mais je pouvais pas. Peut être qu’il attendait que j’en fasse un de miracle, mon miracle. Mais ça je sais pas faire. Qui sait le faire ? Dis moi : as-tu jamais entendu le bruit terrible que ça fait une ombre quand on la précipite à terre ? L’as-tu jamais entendu ? Moi je l’ai fait. Ce bruit là, ce cri terrifiant : on ne s’en remet pas. Ce cri c’est le cri du fils qui s’en va. Du fils perdu. Après ce cri, il ne peut plus y avoir de père puisqu’il n’y a plus de fils. Mado me le disait. Toi tes enfants ce sont tes arbres. Quand elle disait ça, elle baissait la tête. Comme si elle avait honte de son ventre. Comme si son ventre était coupable. Pourtant les arbres, elle le savait bien que je l’avais pas attendue pour les aimer. Mais voilà : elle lui en voulait à son ventre. Et me parlait tête baissée. Comme une fleur qui meurt de soif. Approche toi petit. Oui oui : approche. Sais-tu parler aux arbres ?As-tu jamais appris ? Veux-tu essayer ? Je n’ai pas le cœur vois-tu, non, je n’ai pas le cœur de lui demander à mon arbre s’il veut que je l’apaise. S’il veut que je le rende à cette terre par laquelle il nous est venu. Le peux-tu ? Et s’il veut, si il le veut que je l’apaise : m’y aideras-tu ? Et après tout cela, pourras tu accepter que je me taise ? »
Di Brazzá - Odilon. (Pour Soeur Marie des Roses)
Chochotte blues?
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"Récitar Cantando" plutôt que Roman
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dibrazza | 01 h 16 | Rubrique : (CHOCHOTTES BLUES?) Nocturnes, Livre I | Màj : 26/07/08 à 08 h 29

-« Biba elle était belle. Si belle, qu’on peut pas dire qu’une beauté pareille ça peut venir au monde. Ce genre de beauté c’est le monde qui vient à lui. Et encore, doucement, humblement. Quasi à genoux. Le monde il se fait tout petit dans ce cas là. Biba, si elle avait pas tant manqué de chair à cause de cette saloperie qui lui rongeait le ventre, je t’aurais dit qu’elle était ronde. Oui, qu’elle était ronde. Encore plus ronde que tout ce ciel qui tourne, là, tout au dessus de nous. Autour de nous. Je l’aimais. Je l’aimais Biba. Pas d’amour, non. Je l’aimais pas d’amour. Elle était à un autre. Elle était à Gianni. Gianni c’était mon ami. Il passait son temps en prison. Avec le même mal pour lui ronger le ventre. Le ventre et puis le reste. Tout le reste du corps. Mais c’était mon ami. Qu’est-ce que ça change qu’un homme il vive comme ça ? Pas grand-chose, je crois. Même rien. Je l’aimais lui aussi. Comme je l’aimais elle. Du même amour qui dit pas d’amour. D’un amour qui se tait. Parce qu’il a rien à dire. Gianni, quand je l’ai connu c’était déjà un prince. Un prince prolo mais un prince. Un vrai. Il était pas très grand, allez va, s’il faisait son mètre soixante douze c’était déjà bien beau. Les muscles saillants, mais pas trop. Pas la bête des plages, non. Mais costaud. Plein de nerfs. Et têtu avec ça. Caractère de cochon quand il voulait. Qui roulait ses mots dans sa bouche comme un noyau de pêche. Tu sentais bien en le voyant qu’il valait mieux pour toi ne pas plonger tes yeux trop avant dans les siens. Ses yeux à Gianni parlons en, tiens, de ses yeux. Ses yeux c’était la mer. Quand elle fait pas de bruit. Quand elle est si claire qu’elle te donne à voir son lit. Sans pudeur aucune. Comme si elle t’ouvrait ses draps. Mais ça, il le montrait pas à tout le monde. Fallait être invité. Son père était pêcheur. Patron pêcheur. Peut-être que ses yeux, à Gianni, ils lui venaient de là. De ces longues étreintes maritimes dont jamais le père ne s’est vraiment dégagé. D’où ça aurait pu venir, autrement, une telle couleur ? Surtout que Gianni, la pêche, il aimait pas. Dès qu’il a pu il l’a dit. Haut et fort. J’irai plus. Ça a fait du bruit dans la famille cette décision. D’autant plus que les autres frères, fallait pas non plus trop compter sur eux. Mais Gianni, Gianni c’était le préféré. Les pères, quoiqu’on en pense, ils ont tous un fils qu’ils préfèrent. Et là c’était Gianni. Alors le père, je te dis pas ce qu’il a dû souffrir. Sans trop rien dire, parce que dire c’était pas son genre. Mais c’est sûr qu’il a du souffrir. Alors Gianni, ce qu’il a fait, tout ce qu’il a fait par la suite, je suis sûr que c’est exprès. Pour démériter. Pour que le père se détache une fois pour toutes de lui. Et il en a fait de belles, Gianni. Son premier trou au creux du bras c’était à quatorze ans. À cette époque, c’était quand même plutôt rare ce genre de choses. Et puis l’héroïne, encore fallait-il savoir où la trouver. Il a su très vite. Et après ça l’addiction, et le manque, bien sûr. Sans le manque, t’es pas galonné. T’es un bleu. Et puis il est venu le vol. Ça va avec tout ça, tu me diras. Et les maisons de redressements. Et la prison enfin. Dedans, dehors, dehors, dedans, sans arrêt. C’est entre un dedans et un dehors qu’il a rencontré Biba. Regarde un peu comme elle était il m’a dit un jour en me montrant une photo. Ce jour là, Gianni, c’est son cœur qu’il m’a montré. Sur cette photo, un grand format, Biba c’était Shéhérazade. Personne d’autre. T’aurais pu lui coller tous les diamants du monde autour du cou, sur les doigts, sur les bras, aux chevilles, t’aurais pu la couronner de diamants que ton premier regard pourtant il aurait pas été pour eux malgré toute cette débauche de luxe. Ton premier regard c’est sur son front que tu l’aurais posé, sur ces vagues de cheveux noirs déferlant sur son front, sur ses yeux noirs si profonds qu’on aurait dit deux blessures infligées au jour, deux entailles à travers lesquelles on pouvait voir la nuit. La nuit véritable. Celle des femmes. Celle qu’elles cachent au plus profond de leur ventre. Tu vois, quand j’y repense, je me dis que tous les deux, elle et lui c’étaient des cygnes. Elle, le cygne noir, bien sûr, à cause de ses boucles, de ses yeux, et lui le cygne blanc. Oui, blanc. Ce même blanc que certains portent en signe de deuil, et que d’autres arborent pour signifier leur pureté. Biba, jamais je l’ai vue comme ça. Quand je l’ai connue, moi, elle était toute autre. C’est que toutes ces drogues qu’elle s’injectait, ces cachets qu’elle avalait sans cesse, ça avait eu raison de bien des choses. Pourtant, dès le départ, j’ai su, j’ai vu qu’elle était belle. Il y avait quelque chose en elle, sur elle, qui irradiait. La beauté c’est inaltérable. Parce que ça vient du cœur. La maladie, la vieillesse, les drogues, tout ce que tu voudras, peuvent bien essayer de lui tordre le cou à la beauté, elles n’y parviendront jamais. Je me souviens d’un jour, alors que Gianni était encore une fois en prison, où elle m’avait demandé de l’accompagner à Aix en provence. Elle avait rendez vous avec je ne sais qui, je ne me souviens plus, mais ça devait à voir soit avec Gianni, soit avec un quelconque Jap qui aurait demandé à la rencontrer. Parce qu’elle aussi son casier il était pas net. C’est que les filles qui se cament c’est le vol, bien sûr, mais aussi la prostitution. Gianni il le savait qu’elle vendait son cul, Biba, quand elle pouvait pas faire autrement. Il en parlait pas. Mais il le savait, bien sûr. Tout le monde le savait. Ce jour là, on était au mois d’août, ça je m’en souviens bien parce qu’il faisait très chaud. Quand elle a déboulé du couloir de son immeuble jusqu’à ma voiture, je n’en ai pas cru mes yeux. Elle portait une robe rouge, très légère, qui descendait un peu plus bas que le genou. C’était, m’a-t-elle dit, la robe d’une de ses sœurs. Et comme son décolleté était un peu trop grand, que sa poitrine aussi n’était plus aussi fière qu’elle l’avait été, elle avait enroulé ses seins avec un grand foulard arabe, brillant, presque bleu canard, comme pailleté, ce qui faisait de sa gorge une sorte d’oued qui tenait du mirage. Là-dessus, elle avait enfilé un manteau. Oui, un manteau, mais en voile noir, transparent. Alors, comment te dire, mais est-ce que ces choses là peuvent se dire, comment te dire la fierté que j’ai eu à parader, oui, à parader, comme un gamin, à côté d’elle en remontant à pied le cours Mirabeau ? Le petit cygne noir tout maigre, le petit cygne noir aux joues creusées, aux yeux bleuis par la douleur, il était là, à mes côtés, et me tenait la main, et je pouvais voir de mes propres yeux s’ouvrir une fenêtre sous chacun des pas qu’esquissaient ses escarpins. J’étais amoureux ? Mais non, non, je te l’ai dit tout à l’heure. Je l’aimais pas d’amour. J’étais fier d’elle. Fier. Voilà. Même quand je la retrouvais, vautrée dans son vomi, au milieu des poubelles, elle, une princesse, là, au milieu des poubelles, je l’aidais à se relever, tout simplement. Je l’emmenais chez moi. Pour qu’elle se lave. Qu’elle se repose, un peu, qu’elle renaisse. Qu’elle essaye un peu de renaître. L’amour ? L’amour, un jour, elle m’a fait comprendre que si je voulais on pourrait. Mais j’ai pas voulu. Comment veux tu que je veuille ? Pourtant elle était nue. Elle sortait de ma douche et elle était nue. Offerte. Tout son corps c’était le cou d’un oisillon. Mais j’ai dit non. Non. Gentiment. Je l’aimais mais pas comme ça. Pas de cette manière là. Et puis y avait la maladie, ça fait peur, ça, la maladie.Et y avait Gianni. Qu’elle attendait. Qu’elle attendait sans cesse. Que j’attendais aussi. Toujours derrière un mur celui là. Elle en pouvait plus de l’attendre. Elle était vraiment lasse. Tous ces derniers temps elle avait entrepris des démarches pour décrocher de la came, et pour effectuer un stage de Fleuriste. Passer un C.A.P, elle qui avait le bac. Moi je trouvais ça bien qu’elle se dirige vers ce métier. Je la voyais bien, Biba, au milieu des fleurs. Gianni, elle en parlait presque plus. Mais elle lui écrivait. Beaucoup. Des lettres qui disaient que maintenant il fallait qu’ils fassent leur vie l’un sans l’autre mais qu’elle l’aimerait toujours. Toujours. Et puis, la veille du départ à Toulon, parce que c’est là-bas qu’elle devait faire son stage, elle a écrit une autre lettre. La dernière. Mais celle là de lettre, elle l’a jamais envoyée. Elle a pas eu le temps. Parce que la main qui la tenait cette lettre, elle s’est éteinte tout doucement cette nuit là. Sans faire de bruit. Elle s’est éteinte comme le font toutes les braises. En dispensant encore et encore ce qui leur reste de chaleur, en projetant sur le ciel ce qui leur reste d’étincelles. Et cela, jusqu’au bout. »
Di Brazzá - Biba (pour JL.G et R.F)
Chochotte blues?
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dibrazza | 00 h 27 | Rubrique : (CHOCHOTTES BLUES?) Nocturnes, Livre I | Màj : 26/07/08 à 08 h 29
Chochottes blues ? (Lucien)

"Je vous laisse tomber. Je ne marche pas dans vos conneries d'avenir
idyllique."
Louis Calaferte (Vous)
Simon Joyner - Medecine blues - Album disponible ICI
- « Va pas croire. Lucien, tu sais, à présent plus rien ne le réveille. Plus rien. Je dis pas qu’il dort, non, va pas croire ça. Il dort pas puisqu’il parle. Mais il est pas tout à fait là. Pas avec nous, je veux dire. Lucien, en fait, il est à la frontière, tu vois. C’est de là qu’il parle. Qu’il nous parle. De là qu’il nous voit. Et comme c’est loin cette frontière c’est pour ça qu’il comprend pas tout ce qu’on veut lui dire. Qu’il nous reconnaît pas non plus. Qu’il nous balance son « qui-vous-êtes-vous ? » qui fait si mal. Hein qu’il fait mal son qui-vous-êtes. ? Il te l’a fait à toi aussi, hein ? Moi la première fois j’ai eu du mal à m’en remettre. Et d’ailleurs je sais toujours pas ce qui m’a fait le plus mal ce jour là, d’avoir pas été reconnu par quelqu’un que j’aime ou d’avoir eu l’impression de plus avoir ni figure ni nom. Que s’il me reconnaissait pas c’est qu’y avait peut-être rien ni personne à reconnaître et que si il me nommait pas c’est qu’y avait rien ni dégun non plus à nommer. Même aujourd’hui je sais pas, tu vois. Non. Je sais pas. Il te reconnaît, toi ? Tu m’as pas répondu tout à l’heure. Tu bois quoi ? Une bière ? Giloooooooouuuuu ! Hoohoo, Giiilouuuuu ! Tu nous portes deux bières, steplait ? M’excuse, hein. Ça fait pas très distingué de hurler comme ça mais bon tu la connais Gilou, si tu la déranges pas un peu elle reste coincée au bar à montrer-ses-nichons-je-t-en-remets-une-marcel à tous les couillons qui croient qu’elle s’intéresse à eux alors qu’y a qu’à leur pognon qu’elle s’intéresse la garce. Bon, qu’est ce qu’on se disait ? Merci Gilou, t’es un amour. Qu’est ce qu’on disait ? Ouais, voilà : Lucien. Ce matin. Et ce matin, non ? Enfin, je dis matin, il était quand même près de midi. J’arrive chez lui, Rose était pas là, il était seul, Rose elle le laisse souvent seul, pas le choix, faut bien aller bosser, faire bouillir la marmite, s’aérer aussi quand même, parce qu’on dira ce qu’on veut mais ça doit être sacrement lourd à vivre ce truc là, non ? J’arrive chez lui donc, j’ouvre la grille, je traverse la partie du jardin qui fait face à la maison, j’entre directement, sans frapper comme d’habitude, juste en criant un peu salut c’est moi, et là : personne. Je me dis il doit être au jardin. Par là je pensais qu’il était derrière. Dans le jardin de derrière. Le plus grand. Le plus beau aussi. Je sais pas si t’as vu mais y a des fleurs partout à cet endroit, dans tous les sens. Ça fait un peu bordélique mais le bordel c’est un peu ça qu’a toujours fait son charme à cet endroit. Et les arbres fruitiers, quand c’est la saison, y en a tellement que tu peux faire ton marché tranquille. Même des olives ils ont, tout au fond, près du ruisseau. Et des figues aussi, et des kakis. Près du puit. Qu’est-ce que je disais ? Ah oui. Je pensais qu’il était derrière. Et pour être derrière, ça il y était. Tu sais comment je l’ai trouvé Lucien ? Putain heureusement que chez eux les voisins ils peuvent rien voir, parce que le Lucien c’est à poil, à poil dans les iris, je te dis pas l’état du parterre, oui, c’est à poil, en train de jouer avec ses chats,dans les iris, qu’il m’a envoyé dans la gueule son qui vous êtes ? Qui vous êtes vous ? Qu’est ce que tu veux que je lui réponde, moi. Moi j’ai dit : c’est moi. Ces derniers temps j’inventais des tas de prénoms. Un coup j’étais Robert, un coup j’étais Jules, Jean-marie, etc etc, de toutes façons il s’en fout puisqu’il sait pas qui on est. Mais ce coup là j’ai dit c’est moi. Bonjour, il a répondu, même pas gêné, tu vois. Comme s’il me recevait en smok et nœud pap. Moi j’étais figé. Je le regardais avec les yeux de l’homme qui n’a jamais vu un homme à poil. Enfin, pas dans ces conditions là, je veux dire. J’étais figé, je te dis. Et en même temps, bien qu’il soit devenu très maigre, lui qui était si athlétique auparavant, et bien que sur son crâne y ait plus un cheveu : je le trouvais beau. Comme avant, dans le temps : quand il faisait crever tous les mecs de jalousie, dont moi en particulier, tant les gonzesses lui couraient après. Et lui tombaient dans les bras, pardi. Je me disais putain ce mec il a toujours été beau. Et même là, comme il est, il est beau. Les gens qui ont été beau une fois, ils le sont après pour toujours. T’y crois pas, toi, à ça ? Mais, bon, toutes ses pensées là, tu vois, elles ont fait et passé leur chemin très vite, parce que j’allais pas quand même le laisser comme ça le Lucien. Eh Oh Où m’emmenez vous il m’a dit. N’ai pas peur n’ai pas peur, j’ai décroché un drap, sur la corde à linge, lui ai passé dessus et puis je lui ai dit Lucien, viens, viens Lucien, on va chez toi, tu veux bien, Lucien ? Gentiment, hein ? Je l’ai pas traîné. Et non sans peine on est rentré. Je lui ai dit de s’habiller, il l’a fait. Lala. Je dis Lala parce que c’est son truc, ça. Souvent quand il est raccord avec toi il te regarde, prend un air malicieux et il te chantonne ça : Lala. Après on s’est assis sur le divan. J’ai dit je fais du thé. Lala. Raccord. Tu parles que depuis que j’y viens dans cette piaule je sais où tout se trouve. On l’a bu sans sucre le thé. Parce que Lucien, tu vois, du sucre il en mange plus d’un kilo par semaine. Alors y en avait plus. Tu me diras le sucre c’est bon pour le cerveau. Ça peut pas lui faire de mal. On était assis mais on se disait rien. Lala. Alors je me suis dit, tiens, et si je lui faisais entendre un peu de la musique qu’il faisait ? J’ai fouillé dans tous les cd et j’ai fini par trouver. Tu entends Lucien ? Je lui ai dit. C’est toi, ça, Lucien. C’est toi qui chantes. Il s’en foutait. J’ai mis plus fort. Et puis j’ai chanté moi aussi avec le disque. Tu parles que je la connaissais la chanson, la guitare qu’on entend c’est la mienne. Ce truc là c’était une cassette à nous, qu’on avait gravée plus tard sur un compact disque. Une reprise du Medecine blues de Simon Joyner. "Hey helpless brothers, I’m talking to thee /Forget Indian summer and your dreams of the sea..." Trop bon. Putain qu’est-ce qu’y chantait bien le Lucien. Y a pas si longtemps que ça, quand même. Je monte le son encore mais ça l’ennuyait. Ça se voyait bien que ça l’emmerdait. Raccord mon cul. Lala mon cul. Alors j’ai mis du Pavarotti. La Bohème. Puccini. Che gelida manina, à donf.
Et ça, Lucien, tu te souviens ? C’est toi, ça, aussi. Je me disais, tu vas voir qu’il va me dire oui c’est moi je me souviens. Non, non, c’est pas méchant, lui aussi il aime bien nous faire des farces. Mais tu parles il avait les oreilles comme les yeux : tournées vers l’intérieur. Alors, bon, j’ai éteint l’appareil. Lala. Vous aimez les nèfles ? J’ai dit oui Lucien, tu le sais bien que j’aime les nèfles mais c’est pas la saison. Mais bon, ça l’a pas dérangé que ce soit pas la saison. Il m’a demandé ça de la même manière qu’il se serait soucié de savoir si j’aimais la crème au caramel, Friedrich Nietzsche, les Stones ou les ballades à dos d’âne dans le Poitou En se foutant parfaitement de ma réponse. Lala. Il a pas attendu d’être comme ça, Lucien, pour faire la conversation sans la faire. Moi ce truc là j’ai jamais su. À ce moment là Rose est arrivée. Avec le jardinier, qui lui sert aussi un peu de nourrice à Lucien. Je lui ai pas dit, à Rose, l’histoire de Lucien à poil avec les chats. Dans les iris. Putain les iris. Si tu voyais ce qu’il en reste. Garde le pour toi, hein, j’aimerais pas que ça lui remonte. C’est un coup qu’elle se sente un peu coupable. Y a pas de quoi. Parce que même avec elle il l’aurait fait. Et puis on s’est mis à parler, Rose, le jardinier et moi. De tout, de rien, de Lucien aussi bien sûr. Mais pendant tout ce temps qu’on parlait, Lucien, on l’a même pas regardé. Quand on a eu fini et que j’allais saluer tout mon monde parce que, bon, moi aussi je bosse, on a vu qu’il était plus là. Le jardinier a dit : « Vous inquiétez pas, je sais où il est. Quand il fout le camp comme ça en général il va à la frontière. C’est comme ça qu’il appelle le ruisseau : la frontière. Un jour il m’a dit attention il faut pas traverser. Ici c’est la frontière. La frontière de quoi je lui ai demandé ? Entre quoi et quoi, elle est ta frontière? Quand je lui ai demandé ça il m’a regardé comme si j’étais un âne, que je comprenais rien à rien, il a pointé du doigt le champ de colza, de l’autre côté du ruisseau, et puis il a dit « là » et encore « là », en se retournant vers la maison. Là et là. Elle était là sa frontière : entre là et là. Lala, quoi. Depuis ça m’est resté, pas tombé dans l’oreille d’un sourd. Quand il me dit Lala, je sais qu’il est bien, qu’il se plait là où il est, qu’il se la coule douce, qu’il a le cul dans le ruisseau. Qu’il sait qu’il faut pas qu’il traverse. Qu’il faut pas aller de l’autre côté. Qu’il est au monde, et qu’il le sait.»
Di Brazzá - Lucien - (Pour C & M.Z)
Chochotte blues?
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"Récitar Cantando" plutôt que Roman
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Illustration haut de page: Doken Broll # 33 Copyrights: © Di Brazzá
dibrazza | 11 h 09 | Rubrique : (CHOCHOTTES BLUES?) Nocturnes, Livre I | Màj : 26/07/08 à 08 h 28
Chochottes blues ? (Ombeline)

" Maintenant quand je dis donne moi la main,
Je sais que je me trompe et que tu n'es plus rien"
Jules Supervielle (La belle morte)
Charles Valentin Alkan - Prélude n°8 in A flat minor. Op 31 ("La chanson de la folle au bord de mer")
Joué sur piano Pleyel 1858 par Stanley Hoogland . CD disponible ICI
-« Je l’ai cru. Lui comme les autres. Les autres, lorsqu’ils me disaient viens. Viens dans la forêt d’yeuse. Viens y chercher les yeux que Dieu y a cachés. Et je cherchais les yeux : je ne trouve pas ! C’est dans les glands ! Ils sont dans les glands ! Cherche ! Cherche ! Cueille ! Ramasse ! Et je cueillais, ramassais les glands. Un par un. Persuadée que chacun recelait un œil et qu’il me revenait, à moi, à moi toute seule, d’affronter son regard. Je les ai cru, oui. Comme je l’ai cru, lui. Vous êtes très jolie. J’avais huit ans, lui : vingt. La chênaie embaumait ; je l’ai cru. Ce jour là, comme tous les jours, toutes les années suivantes, ces nombreuses années, je l’ai cru. Quand il a dit, alors que nous étions déjà ensemble, sans tout à fait l’être ; quand il a dit je vous veux nue. Vraiment nue. Et qu’il a épilé mon sexe, et rasé mes cheveux (vous êtes si belle. Si belle ainsi) je l’ai cru. Quand il m’a dit qu’Ombeline serait dorénavant mon nom. Qu’il fallait que je me détache du nom que je portais, de ce nom si furtif qui me portait aussi. Qu’Ombeline était le seul nom qui convienne à ma beauté : je l’ai cru. Quand il m’a dit personne, personne ne doit savoir, Ombeline je n’ai pas demandé pourquoi. Quand il s’est marié et qu’il s’est installé avec son épouse juste à l’étage au dessus de son cabinet je n’ai rien demandé non plus. Je vous aime. Il m’aimait mince, presque maigre, je devins transparente. Posant sa main là où auparavant explosaient dix mille boucles blondes il disait le cristal. Vous êtes le cristal Ombeline. À travers vous je vois. La vie me voit aussi. Puis apposant ses lèvres sur le fil de mon sexe, il buvait doucement. J’étais sa coupe. Son calice. Qu’il élevait vers le ciel avant de l’enfermer à nouveau dans son tabernacle de bois précieux et d’or. Incrusté d’ivoire. C’est mieux ainsi. Elle, son épouse, je la voyais souvent. À son bras. Elle était élégante. Et ronde. Un peu. Tous deux marchaient ainsi tout au long de la plage, au soir, lorsque le temps le permettait puis, contournant la statue de David, remontaient le cours du Prado, sur lequel ils demeuraient. Eux ne me voyaient pas. Jamais. Jamais je n’ai songé non plus à me montrer. Il ne faut pas. Pourtant je les suivais. Plus que l'ombre j'étais le fruit. Le fruit invisible au bout de l'invisible branche qui me reliait à eux; à lui. Combien de temps cela a-t-il duré ? Toujours. Toujours. Jusqu’à ce qu’il s’en aille. Avalé par la maladie. Un cancer. L’hôpital m’étant interdit, personne, personne ne doit savoir Ombeline, je n’ai pas été là. Mais l’aurait-il voulu ? Ne voyait-il pas la vie à travers moi ? Qui voudrait voir qu’elle s’arrête ? Qu’elle s’arrête là. Sous cette peau translucide. Elle est si douce, Ombeline, si douce votre peau. Maintenant je suis seule. Seule, comprenez vous ? Lorsque je vais en ville ou, pire, sur la plage je vois bien que les gens me voient. Elle est malade. Ou elle est malade ou elle est folle. J’entends bien, oui, j’entends très nettement ce qu’ils ne disent pas. Ils ne le disent pas non ils le crient. Et le vent s’en empare. Et m’emporte. Et me roule, ici et là, comme un gobelet. Un journal froissé. Une feuille morte. Une pelure d’orange. Un sachet en plastique. Une ordure. Moi-même je me vois. Avant ce n’était pas possible. Il m’avait interdit toute glace, tout miroir. Moi seul dois avoir ce droit là, Ombeline. Le droit de vous voir, de vous admirer, vous contempler. Et il me voyait, m’admirait, me contemplait. Continûment. Est-ce que j’étais heureuse ? Bien plus que maintenant. Que croyez-vous donc qu’il me dise mon corps maintenant, quand je le vois dans cette glace ? Il est muet ce corps. À moi il ne dit rien. Oui. Il ne me dit rien. Et d’ailleurs : à qui appartient cette image béante ? Ce gouffre ? C’est à toi me dit le miroir. Pas le corps, le miroir. Pas l’image béante, le miroir. C’est à toi. Je le crois. Il n’y a pas si longtemps je suis retournée dans la chênaie d’yeuse. De chez moi, j’habite au Roucas, à deux doigts de la mer, je suis allée à pied jusqu’à la gare St Charles, où j’ai pris le train. Après le train j’ai pris un bus. Et puis il m’a fallu marcher encore. Dans le train, dans le bus, j’ai bien vu qu’on me voyait. Qu’on me désignait. Je ne peux pas m’y habituer. C’est comme un sentiment terrible ce que je ressens dans ces moments là. Je suis Jeanne, la marionnette Jeanne, et les flammes me lèchent, et me dévorent. Tandis que les voix, les voix venues d’on ne sait où, se font toujours entendre. Refusent de se taire. Arrivée à destination j’ai pris ce chemin garni de cistes, de chèvrefeuilles, de fenouils et d’arbousiers qui mène à la chênaie. Les genêts n’étaient pas en fleurs. Mais on sentait encore leur présence entêtante. Parmi toutes les fleurs, celle du genêt doit être la seule à embaumer encore alors qu’elle s’est tue. Entrée dans la forêt j’ai ramassé des glands. Tout le sol en semblait couvert. On aurait dit qu’ils m’attendaient. Je me suis assise. Il valait mieux. La fatigue m’envahissait. Le premier gland que j’ai ouvert était aveugle. Les autres aussi. Je me suis endormie. Personne n’est venu. Est-ce qu’il n’y a plus d’enfants ? »
Di Brazzá - Ombeline- (Pour Pascal Quignard et M.R)
Chochotte blues?
AUTOPUB , Rappel:
"Récitar Cantando" plutôt que Roman
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Illustration haut de page: Doken Broll # 32 Copyrights: © Di Brazzá