L'Esprit de suite

Le blog de Di Brazzá, artiste multicarte.

CHANSONS DE LA CITE RADIEUSE, Nocturnes Livre IV

(SILEO) Nocturnes, Livre V

Mercredi 14 Janvier 2009.

EPISODE # 22

                                                     HÔTEL UNTEL, épisode # 22

                   



- « Bon, eh bien maintenant reste plus qu’à te faire un bon café et puis appeler un taxiEt puis après ça tu y vas je me suis dit. Si j’ai pris ta carte bleue ? Bien sûr. Avec quoi voulais tu que je paye ? Pareil pour ton portable, mon vieux, c’est avec lui que j’ai appelé le taxi. Tu croyais quand même pas que j’allais descendre jusqu’à la cabine, non ? Et puis d’ailleurs ma carte, elle a plus d’unité. Tiens, à propos de portable j’ai eu encore ta mère ce matin. Quinze jours qu’elle me demande quand est-ce que tu vas revenir de Tahiti. Ben oui, fallait bien dire quelque chose. Alors j’ai choisi Tahiti. Ce qui explique que t’appelles pas. Parce que ça revient trop cher d’appeler de là bas, de la Polynésie. Et puis je lui ai dit aussi que tu es parti comme ça, oui, comme on a une envie de pisser et que non Madame, je sais pas, non, je sais pas quand il reviendra votre fils. Mais il reviendra, ça c’est sûr. Seulement, voilà, comme tu as choisi hier de te faire la tangente à ta façon, faut plus trop qu’elle compte sur moi pour décrocher, ta vieille. D'autant plus que je veux pas dire mais j'ai comme l'impression qu'elle me prend un peu pour ton mari. Ce qui est tout de même un peu gênant. D'ailleurs, la prochaine fois qu’elle appelle je vais lui dire que moi aussi je me casse sous peu. Incessamment sous peu, comme on dit .Et dans les îles, aussi. Mais pas les mêmes. Et puis je lui dirai aussi que non, ne vous inquiétez pas, je suis sûr que tout se passe bien pour lui. Pas de nouvelles, bonnes nouvelles, comme on dit, hein Madame ? De toute façon c’est vrai : encore quelques jours et je me barre. Mais pas avant d’avoir fini de te raconter mon histoire. D’ailleurs faudrait peut-être que je me presse d’en finir avec ça. Parce que si Lêlê a dit vrai, que l’âme d’un mort elle reste encore parmi nous quelques temps avant de s’envoler, elle a pas précisé combien de temps elle reste l’âme. Mais bon, tu comprendras quand même que j’ai fait passer ça d’abord. Parce que mine de rien ça recommençait comme avec le vieux, là bas, les premiers jours, dans la cave de l’hôtel. Toi aussi tu fouettais. Et autrement que grave. Pourtant, avec le temps qu’il fait, je me disais que l’odeur elle aurait pu venir plus tard, mais non : avec toi, il sera dit que rien de rien n’aura jamais été comme avec tout le monde. Et pour fouetter un max, je t’assure: tu assurais. Ce matin, d’ailleurs, pendant que j’attendais le taxi c’est dans la salle de bain que je suis allé boire mon café. Enfin bref, on va pas passer la soirée à se plaindre, non ? Et puis maintenant tout va mieux, regarde, j’ai même allumé des bougies. Ça fait chic, non ? Bon, je te disais qu’il a fallu que je prenne un taxi. Pourquoi ?  Parce que celui qui trouve un sac de chaux, un seul, au centre ville, celui là il peut jouer sans crainte au loto. Il aura le gros lot. Tu te rends compte un peu : je sais pas où il les trouvait Drago ses sacs de chaux mais moi, jusqu’à la Valentine il m'a fallu aller. Cinquante euros il m’a pris l’enculé.  Et puis les sacs (j’en ai pris trois) heureusement que j’ai rencontré Zinedine (oui il s’appelle comme Zizou l’arabe du dessous) parce que le chauffeur du taxi, même en lui rajoutant la pièce il a refusé de m’aider pour les monter. Et tu sais ce qu’il m’a dit Zinedine ? Il est plus là le Monsieur chez lequel vous habitez ? – Si j’y ai fait bien sûr qu’il est là. Mais en ce moment il est souffrant. – C’est pour ça que ça sent mauvais ? – Non, bien sûr, cette odeur ça doit être les égouts. D’ailleurs c’est peut-être pour ça qu’il est malade. À cause de l’odeur. – Oui, mais on le voit plus depuis longtemps Et l’odeur ça a commencé cette nuit. Je le sais, parce que mon fils quand il est rentré du boulot il m’a dit ça pue dans le couloir. Même qu’il a rajouté ça pue les morts et qu’il est allé à la cave pour voir si y avait pas des rats crevés – Et y en avait ? – Non y en avait pas. Vous permettez que je vous accompagne ? – Où ? – Chez le Monsieur. Là où on porte les sacs.  – Pourquoi faire ? – Je sais pas, moi. Le saluer. – Il est fatigué, je vous dis. Très fatigué. Demain peut-être. Voilà, on est arrivé. Merci bien. Non non, je me débrouillerai pour les rentrer. Merci. Merci beaucoup. – De rien. Mais vous n’oublierez pas, hein ? – Quoi donc ? – De lui souhaiter une bonne santé. De ma part. De la part de Zinedine, son voisin. Vous vous rappellerez, hein ? Zinedine. C'est moi. – Bien sûr, bien sûr. – Bon. Alors bonsoir Monsieur Zinedine. – Oui, c’est ça : bonsoir Monsieur... – Bosco. – Eh bien bonsoir Monsieur Bosco, et bonne santé, hein ? – Oui, c’est ça : bonne santé. À toute votre famille. – Et à la vôtre aussi. Vous voulez vraiment pas que je vous aide ? – Non, merci. Merci. Merci beaucoup. Au revoir.  – Ah oui, et puis, excusez moi, mais la chaux : c’est pourquoi faire ? – C’est pour les murs. – Les murs ? – Oui. On a décidé de les passer à la chaux. C’est plus sain. – C’est plus sain ? Oui, c’est plus sain. Bon, excusez moi mais faut vraiment que j’y aille. C’est que mon ami doit m’attendre. Peut-être même qu’il a besoin de moi. – Oui, vous avez raison. Mais vous oubliez pas, hein ? – Non, je n’oublierai pas. Bonsoir. – Bonsoir. Putain, je savais plus comment m’en dépéguer de ton voisin. Gentil, le mec, gentil, ça on peut pas trouver quelque chose à redire. Mais bon, un peu collant quand même, non ? D’autant plus qu’il est revenu à la charge. Parce que figure toi que cinq minutes après j'ai eu droit à la visite de sa fille. Elle m’a porté de l’encens: vous verrez, ça sent bon. Et puis aussi une casserole de soupe. De la Chorba, maman elle en a mis beaucoup plus que pour deux. Y en aura même pour demain. – Merci. Merci beaucoup. Et mes amitiés à votre mère. – ça sera fait. Maman elle souhaite aussi une bonne santé au monsieur. Ce qui fait que, tu vois, je vais pouvoir reprendre mon histoire un peu plus tôt que je ne le croyais. Parce que la chorba, mon vieux, elle a pas fait un pli. Tout de suite je me la suis engloutie. Et puis en plus, nickel : pas de cuisine à faire. Bon. On en était où ? Je commence par quoi : le mariage de Boro et Lêlê ou ma visite à la cave ? Et si on faisait ça à pile ou face ? Allez, on dira pile c’est le mariage et face le tombeau de l’Empereur, o.k ? Voyons voir… Pile ! Ouf. Tant mieux. Parce que l’histoire de la cave, je la sentais pas trop. Enfin, pas maintenant. Bien. On reprend. Ce jour là, c’était le vingt-trois décembre. Si je te dis la date c’est que c’est important. Parce que rappelle-toi : on avait dit que la cérémonie à la Mairie elle aurait lieu la veille de la veille de la Noël. Que ce jour là, le 23, au contraire du 24 où on avait invité tout le quartier, on resterait juste entre nous. Sans faire quelque chose d’autre qu’un apéro un peu plus arrosé que d’habitude. La cérémonie elle était prévu à seize heures. Mais à cause du mauvais temps, le Maire, il l’avait faite avancer. Because les voitures elles arrivaient presque plus à rouler tant il neigeait et qu’il voulait pas rester bloqué là, en ville; qu’il voulait être sûr – du moins tant qu’on pouvait l’être – de rentrer chez lui sans encombre. Non, je sais pas où c’est chez lui. Mais si tu veux mon avis, Boro, lui, il doit le savoir. Parce qu’alors, s’il y a bien quelque chose qui m’a surpris c’est petit un que le Maire en personne daigne unir une pute et son maquereau et petit deux (tiens toi bien) qu’ils s’embrassent tous les deux comme larrons en foire. Même que j’ai demandé bien après à Lêlê si elle et lui ils avaient… Mais non, elle m’a dit que non ils avaient pas  Alors si c’est pas ça : qu’est-ce que ça pouvait être? Et Boromé, tu vois, bien que maintenant on était devenus bons amis comme on dit, je me sentais pas trop de le lui demander. Enfin bref, laisse tomber. C’est à quatorze heures, pour la raison que je t’ai expliquée, qu’on s’est radiné à l’Hôtel de Ville. À pieds. Because ce jour là les taxis, eh bien y en avait plus. Alors pour le cortège, la beauté du cortège, c’était un peu raté.Parce qu’on était tous plus qu’emmitouflés dans nos manteaux et que même Lêlê avait mis un bonnet sur sa tête. Ce qui lui donnait une drôle d’allure vu que le voile de mariée dépassait. Mais bon, une fois arrivé là bas, dans le hall, on a tous entassé nos manteaux dans un coin et là je peux te dire que ça en a jeté. Mais il y avait personne pour nous regarder. Et un cortège que personne regarde pour moi ça sert à rien. C'est tout sauf un cortège. Les plus belles, hormis Lêlê bien sûr, c’étaient Ketty et Boutaly. Ketty, sa mère lui avait fait tailler par Madame Li la même robe de mariée que celle de Lêlê. Comme on le lui avait promis lors de la soirée des fiançailles, quand elle tirait un peu la gueule. Quant à Boutaly, je dois dire que si avant les boubous des négresses m’envoyaient pas en l’air (moi j’ai toujours trouvé que ça faisait fatma) là par contre elle avait fait fort. Parce qu’une femme comme ça, dans un boubou comme ça : je connais pas un mec qu’aurait pas eu envie d’encorner son mari. Diallo il devait s’en douter d’ailleurs vu qu’il la lâchait pas d’un pas alors que d’habitude il faisait presque comme si elle existait pas. – Par ici Messieurs Dames a dit l’huissier. Et il nous ouvert les portes de la salle des mariages. Dont franchement, tout ce que j’ai à dire c’est que bof. Ouais, bof. Parce que moi, vu les apparences de l’Hôtel de Ville, je m’étais toujours imaginé qu’il y aurait des plafonds peints, comme dans les châteaux. Et même, pourquoi pas des armures dans tous les coins. Et là, voilà que je me retrouvais avec les autres dans une grande salle qui ressemblait à rien. A part que son parquet il devait être précieux de chez précieux tellement ils ont insisté pour qu’on s’essuie les pieds avant d’entrer. Nul, je te dis, nul. En plus, au mur, il y avait un tableau que je trouvais vraiment bizarre dans un endroit pareil. On y voyait un mec qui mettait sa main dans la bouche d’un autre mec, assis sur un fauteuil. Comme si il allait là bas, le mec, tout au fond de sa gorge, pour lui chercher, lui arracher plutôt, le oui que tout le monde attend de lui après qu’on lui ait dit Acceptez vous de prendre Mademoiselle duchnoque pour épouse ? À moins que ce soit là, au fond de cette gorge, et de cette manière là, que tous les enculators de première viennent chercher nos voix à l’heure des élections. Je sais pas. En tout cas, ce que je peux te dire, c’est que comme petit un Enculator s’est fait attendre et petit deux,  quand il s’est enfin décidé à se pointer, son discours m’a salement fait chier (putain, il s’arrêtait pas de parler) la seule chose qu’il me restait à faire c’était regarder ce tableau et chercher à comprendre ce que la peintre avait voulu représenter. Eh bien à la sortie, tu vois, je n’avais toujours rien pigé. A part que ce mariage il ressemblait à un mariage raté. À propos de sortie, d’ailleurs, il faut que je te dise que le Maire il nous en a fait une bien bonne en parlant des moutons qu’il avait fait venir pour égayer la Canebière. Ça fait vraiment plaisir de voir autant de Marseillais se promener qu’il a dit. Oui, je sais, c’est bien, toi tu vois toujours le bon côté des choses, seulement voilà :cette phrase là il l’a dite d’une telle manière qu’on s’est tous regardé en se demandant si les Marseillais il les confondait pas un peu avec les ruminants dont il venait de nous parler. Ou alors on s’est fait des idées. Tous autant qu’on était. Mais bon, rien que pour ça, je l'aurais bien descendu à la cave, moi, le Maire. Et puis le moment est venu de remettre chacun nos pelisses, nos cache-nez et nos bonnets. Et d’affronter le froid. – Et le riz, on le jette pas ? a dit je ne sais qui. – Bof, à quoi ça sert, blanc sur blanc, le riz qui c’est qui va le voir ? – Nous. Nous on sait qu’il y est.   – Bon eh bé jette le ton riz lui a répondu quelqu'un d'autre. Si on l’a jeté ? Franchement j’en sais rien. Parce qu’avec tout ce qui nous tombait sur la gueule moi j’avais autre chose à faire que chercher à faire la différence entre un flocon de neige et une poignée de riz.  Et d'ailleurs j'étais pas le seul. Tu veux que je te dise ? Pour moi c’était raté. Tout était raté. Déjà y avait pas eu de cortège. Pas de klaxons. La salle des mariages était laide et en plus personne n’avait eu le cœur d’applaudir quand les mariés sont sortis tellement on se pelait. La seule chose qu’on a fait, tous, c’est courir. Enfin, courir, c’est façon de parler. Et pour couronner le tout, tu sais ce qui nous attendait à l’arrivée ? Je te le donne en mille : deux condés. Oui, deux. Ces gens là ils vont toujours par deux. Tu sais ce qu’ils voulaient ? Des nouvelles. Des nouvelles du vieux. Du proprio. Savoir si par hasard (tu parles) l'un d'entre nous savait où c'qu'il était passé. On a dit non bien sûr, que le vieux il devait être au bled. Parce que c’est souvent qu’il en parlait de prendre des vacances au bled. Et que jamais il le faisait. Seulement voilà, au bled il y est pas  ils ont dit. – Vous boirez bien  quelque chose ? il a fait Boromé. Lêlê et moi on vient de se marier. À l’instant. – Non merci, sans façons. Pas pendant le service – Oui mais là c’est exceptionnel a appuyé Wanda. Ex-cep-tion-nel. Tu aurais vu ses yeux : ils exultaient. D’ailleurs ce n’étaient plus des yeux ses yeux mais deux comètes dont l’univers tout entier aurait pu suivre la course tant elles laissaient derrière elles une jonchée de flammes visible à des années lumières. Deux condés ! Deux condés ! Jamais de la vie, pas même dans le plus beau, le plus fou de ses rêves, Wanda n’aurait pu s’imaginer que là, ce soir, en ce moment même, elle allait pouvoir inviter deux condés à se rendre au chevet de l’Empereur – Allons, Messieurs, vous n’allez quand même pas refuser un petit verre ? Juste pour trinquer à la santé de nos mariés. Hein, monsieur l’inspecteur ? – Capitaine. – Alors, Capitaine : qu’est ce que je vous sers ? Un verre de champagne ou une petite liqueur ? – Bon. C’est bien parce qu’il s’agit d’un mariage. – On ne dira rien c’est promis. Tenez asseyez, vous, là. Alors : champagne ?  – Pourquoi pas ? Là il y a eu un peu comme un silence. Et puis il a repris : C’est bien décoré ici. Quand on voit la porte, dehors, on s’imagine pas que dedans ça soit aussi coquet. – Oh ça on s’y est mis tous ensemble. Avec l’autorisation du gérant bien sûr. Le vieux. Celui qui est au bled– Et cette porte là, c’est quoi ? – Cette porte  là ? Oh, c’est rien. C’est la cave. La porte de la cave. – Et il y a quoi dans cette cave ? – Ce qu’il y a ? Ce qu’on met à la cave d’habitude, Capitaine, ni plus ni moins. Des cadavres par exemple. Alors là : Wanda, ça va pas ? j’ai pensé, elle est folle. Mes yeux allaient de l’un à l’autre. Et ça, je peux te dire, il n’y en a pas un, pas une, même un garnement qui pensait différemment de moi. Et d’ailleurs ils ont dû le sentir ça, les flics, cette gêne là, générale. Parce que d’un coup, alors que Wanda leur avait répondu sur le ton de la plaisanterie et que c’est comme ça, en premier lieu, qu’ils l’avaient prise sa réponse, on a pu voir écrit sur leur figures qu’ils se posaient la question de savoir si elle était au lard ou au cochon la salade qu'elle venait de leur assaisonner, la vieille.– En tous cas elle est bien jolie cette porte pour une porte de cave il a fait celui des deux qui s’était présenté comme le Capitaine. – Oui. Peut-être même trop s’est empressé de rajouter son second. – Bah, c’est rien qu’une cave a dit Wanda. Mais si vous voulez, Bosco (et là elle m’a désigné du doigt) il a les clés, il peut vous faire visiter. (Nooooooooon ! Wanda, noooooooon ! mes yeux lui criaient à cette vieille dingue. Elle se rend pas compte cette vieille chnoque? Elle se rend pas compte que ces types s’ils rentrent pas chez eux, si ce soir ils sont pas bien au chaud dans leur commissariat, demain on en a trente ici de condés. Trente, oui, si c’est pas quarante.) Mais non. Elle faisait la sourde. Et la conne aussi. – Tu veux bien, Bosco ? Hein que tu veux bien ? Et gnangnangnan et gnangnangnan… T’aurais vu la bouche de l’un et la bouche de l’autre, elles étaient toutes grandes ouvertes comme le bec d’un oisillon quand il attend que sa mère lui serve sa part de moucheron. Seulement là pour pas pépier ça pépiait pas un mot. Pas même une syllabe. Et y a pas besoin d’être flic pour en tirer la conclusion que ce coup là il doit y avoir un sacré vers dans le fromage. Oh la conne ! La conne ! La conne de Wanda.  – Alors, c’est pour aujourd’hui ou demain ? a fait le Capitaine. D’une voix un peu agacée    – On y va, on y va  j’ai dit. Et j’ai ouvert la porte. – C’est drôle, on dirait que ça monte alors que ça devrait descendre a dit le Capitaine. – Oui, c’est vraiment bizarre a repris son second même qu’il fait sacrément froid. Vous trouvez pas, Capitaine ? »
© Di Brazzá                              __________________________________

Ce vingt-deuxième chapitre d'Hôtel Untel s'inscrit dans la troisième partie de mon Livre de Nocturnes, qui en comportera 5:
- (Chochottes blues?)
- Journal d'une disparition
- Hôtel Untel (Il était cinq petits enfants)
- Chansons de la cité radieuse
- (Siléo)
Il s'agit bien entendu d'un premier jet. Merci à tous d'être aussi souvent et toujours aussi nombreux au rendez-vous.

AUTOPUB , Rappel:    
"Récitar Cantando" plutôt que Roman
 mon dernier ouvrage : JE EST UNE O.MBRE  
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dibrazza | 21 h 09 | Rubrique : HÔTEL UNTEL (Il était cinq petits enfants), Nocturnes Livre III | Màj : 14/01/09 à 23 h 23

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Vendredi 09 Janvier 2009.

EPISODE # 21

                                                       HÔTEL UNTEL, épisode # 21

                   




-« Bon sang, t’aurais quand même pu attendre, non ? Trois jours, il te restait trois jours à peine pour connaître la fin de mon histoire. Trois jours. Tu te rends compte ? C’est quand même pas grand-chose que trois jours et trois nuits. Juste soixante douze heures. Pas une de plus. Mais non. Monsieur voulait plus patienter. Monsieur avait trop froid. Monsieur était jamais assez couvert. Monsieur voulait que je referme la fenêtre. Que je gicle la caille que je lui ai achetée. Trop de bruits, trop de cris, trop de courants d’airs il trouvait qu’il y avait. Et puis Monsieur faisait la grève. Ne buvait plus, ne mangeait plus. N’avalait même plus une seule bouchée de la bouffe que je lui préparais. Au point que j’ai été obligé d’en jeter de la bouffe. Alors qu’il y a tant de gens aux quatre coins de la planète qui se nourrissent de déchets et tèteraient leur vieille mère sur son lit de mort si elle était encore capable d’avoir un peu de lait. Détache moi Bosco détache moi, Monsieur n’avait que ça aux lèvres à peine je le débâillonnais. Ça et je t’en supplie Bosco, je t’en supplie. Jamais merci, non, jamais la moitié de la moitié du quart d’un petit merci alors que, merde, j’étais quand même pas obligé d’être aux petits soins comme je l’étais. De lui apporter sa portion de rêve en même temps que son café à Monsieur. Et de bien gentiment lui essuyer la bouche après. De lui torcher le cul aussi : ça, faut pas l’oublier. Mais non : jamais merci, jamais. Parce que Monsieur est un Seigneur, Monsieur rend l’âme, pas la monnaie. Et, je voudrais pas dire, mais quand je vois – et surtout quand je sens – toute cette âme que Monsieur a rendu dans son baquet quand il a vidé son gousset : je me dis que de l’âme, Monsieur ne devait pas en manquer. Et que c’est encore Bosco, bien sûr, qui va tout nettoyer. Qui sait où tu es maintenant toi aussi ? Lêlê, elle disait qu’après la mort, l’âme d’un homme ou d’une femme, elle s’attarde encore quelques jours dans sa maison, auprès des siens. Et que c’est à ce moment là qu’il faut profiter de l’occase pour lui dire tout ce qu’on a jamais pu trop lui dire ou qu’il ou elle aurait jamais voulu entendre. Pour ma part, tu vois, je crois bien que j’ai rien à te dire que je t’aie jamais dit. À part peut-être à propos de ces voix qui vont et viennent dans ma tête et qui font qu’à chaque fois qu’elles se sont pointées je me suis obligé à partir de chez toi pour pas te faire du mal. Parce que je voulais pas t’en faire. Parce que si tu n’avais pas été là pour m’accueillir, pour me nourrir aussi, qui sait ce que je serais devenu ? D’ailleurs les voix, à part une fois, un peu, à Lêlê, je crois que je n’en ai jamais touché un seul mot à personne. Parce que si t’entendais ce qu’elles me demandent je crois que tu deviendrais fou. Enfin, que tu serais devenu fou si tu les avais entendues, vu qu’à cette heure-ci tu risques plus grand-chose. Mais, bon, excuse moi si je me répète parce que je pense te l’avoir déjà dit mais ce qu’il faut que tu saches, si tu m’entends, c’est que s’il n’y avait pas eu cette histoire qu’on se connaissait trop bien maintenant, que tu en savais beaucoup trop sur la cave, sur le Tombeau de l’Empereur et tout le reste, jamais je t’aurais attaché. Jamais je me serais servi de toi pour que le Ciel un de ces jours se pointe à la fenêtre devant laquelle je t’avais installé. J’aurais pris quelqu’un d’autre. Un bel enculé par exemple. Wanda disait que c’est comme ça, de cette seule façon là, en liquidant tous les enculés un par un qu’on peut espérer un jour voir le ciel petit c ou grand C se pointer, rougeoyant, sur le rebord de nos fenêtres. D’ailleurs, à propos d’enculés, c’est un peu ce qu’elle nous a dit le soir, Wanda,  après que Lêlê, Ketty, Toucheboeuf, Alàri et moi on est rentrés bredouilles de notre recherche sur les quais : bon, les enfants, il faudrait peut-être pas se faire bouffer par l’émotion. Je sais bien qu’Odam n’est plus là, et je suis la première à le déplorer mais enfin  il faudrait quand même voir à se reprendre. À recentrer notre action. Et ne pas oublier le pourquoi du pourquoi du comment de notre projet. En gros : est-ce que vous avez tenu bien au chaud les enculés que vous avez invités au mariage de Boro et Lêlê ? Est-ce que ça tient toujours de conduire Alàri au sacrifice ? Et puis: Et toi, Bosco, est-ce que oui ou non tu es fin prêt pour remplacer Odam à la cave ? J’ai dit oui. Qu’est-ce que tu veux répondre à ça ? D’ailleurs y en a pas un qui n’avait pas les yeux braqués sur moi d’un air de dire t’as pas intérêt à faire marche arrière. – Si on répétait la marche aux flambeaux ? a fait Boutaly, histoire, peut-être, de changer de sujet – Quelle marche au flambeaux ? j’ai dit (j’étais pas au courant) – T’es pas au courant ? Ben voilà : le soir de la fête, quand il sera vers minuit, on a tous décidé qu’on accompagnerait Alàri s’installer sur la terrasse dans la volière avec tous les oiseaux. – Mais les oiseaux ils sont ici, en bas, en ce moment. Bien au chaud puisque… – Oui, mais on les remontera.. – Ils vont crever avec ce temps – Mais non. – Comment ça, « mais non » t’as pas vu… – Si j’ai vu le temps qu’il fait ? Mais bien sûr que j’ai vu le temps qu’il fait. Mais de toutes façons c’est pas grave s’il en meurt quelques uns puisque à chaque fois que t’auras liquidé un connard dans la cave, les mioches grimperont rajouter un oiseau dans la volière. Alors, un canari de plus, un canari de moins…- D’accord, mais Alàri ? – Eh bien quoi, Alàri ? – T’en fais quoi d’Alàri s’il crève ? – Chuutt… tu veux faire crever son père ? Déjà qu’il le sent pas trop que son fils aille faire de la motoneige sur la terrasse…- Mais… – Rien du tout. Alàri il risque rien. Parce qu’il y aura un brasero dans la volière. Autant pour lui d’ailleurs que pour le restant des oiseaux. T’inquiète pas il sera bien au chaud ton Alàri. Et je t’engage à pas dire autre chose à son père – C’est ça. Je vais aller lui dire, moi, que son fils il va crever de froid. N’importe quoi ! Bon : et la marche aux flambeaux, c’est quoi alors ?  – Putain mais où t’étais quand on a tous discuté de tout  ça ? Tu roupillais ? – Va savoir. Alors ? Alors ils m’ont tout expliqué et on a répété. En costumes. Et moi je dis bravo. Parce que Madame Li et ses cousines elles y étaient pas pour rien dans la beauté du sacre d’Alàri. C’étaient elles qui avaient tout cousu dans l’atelier de l’Arménien pour lequel elles bossaient clando. Tu aurais entendu Alàri quand il a découvert le sien de costume, qui le faisait ressembler à quelque chose comme un gros perroquet multicolore : c’était à se demander si déjà il n’avait pas choisi d’en être un, d’oiseau :-  Kokôoo ! Kokôoo ! – Ho, Alàri ! ça y est c’est déjà terminé la motoneige ? Tu nous fais dans le deltaplane maintenant ? ils lui disaient les autres – Kokôoo ! Kokôoo ! Ah, il fallait le voir, notre Alàri battre des ailes comme s’il avait fait ça tous les jours de sa vie. Même le Toucheboeuf il n’en revenait pas et en oubliait sa tristesse (Kokôoo !Kokôoo !). Moi, le mien, de costume, c’était celui dont on m’avait parlé la veille (Kokôoo ! Kokôoo !). Le costard de l’homme aux clés d’or. Avec chemise blanche et cravate. (Kokôoo ! Kokôoo !) Putain, j’avais l’air d’un milord là dedans. Pour tous les autres(– Kokôoo ! Kokôoo... Bon, maintenant Alàri, t'arrêtes!), hommes ou femmes, à part les deux mariés et les petites demoiselles d’honneur, dont Ketty était, bien entendu, Madame Li avait conçu un uniforme de « garde rouge ». – Ça fait quand même Ku Klux Klan ce truc là, non ? avait dit Diallo au moment d’enfiler sa cagoule -  T’as déjà vu des nègres au Ku Klux Klan, toi ? – Non, bien sûr mais enfin ça…C’est des habits de pénitents, Diallo. Comme ils ont en Espagne. – Ils ont ça, en Espagne ? – Oui, dans les fêtes cathos. Avec les mêmes cierges aussi. – Oui ben justement, on est pas catho, nous, a fait Wanda. – C’est Madame Li, elle a vu ça à la télé, elle a dit c’est facile à faire et c’est joli. – C’est joli mais c’est catho – Bah, c’est pour déconner, Wanda. Et puis regarde : ils sont rouges tes gardes rouges. C’est bien toi qui as dit à Madame Li « fais moi des gardes rouges ». Elle t’a fait des gardes rouges. – C’est vrai que c’est joli. – Bon alors on la répète la montée ou pas ? – On s’y prend comment ?  La cérémonie, c’est Boutaly qui l’a réglée. Au premier rang, celui qui ouvrait la marche c’était moi. Moi avec mon accordéon. Parce que bien entendu il fallait qu’il y ait de la musique. – Qu’est-ce que je joue ? j’ai dit – La marche des pensionnaires – Tu veux dire la chanson des pensionnaires ? – Oui "la chanson", comme ça tout le monde la connaît et tout le monde peut la chanter. Derrière moi on a placé les mariés. Et puis les demoiselles d’honneur. Et puis bien sûr les gardes rouges, avec leurs cierges enflammés. Et en dernier lieu Alàri. Toutes plumes dehors. Arrivés sur la terrasse, on s’est tous installés en arc de cercle face à la volière sur laquelle la glace avait suspendu de jolies stalactites qui lui donnaient un peu un air de sapin de Noël. Mais comme la neige s’était amassée devant le portillon qui permettait de s’introduire à l’intérieur, Boutaly a demandé à un garde rouge  de chercher une pelle et de la déblayer. On s’est donc arrêté un  instant de chanter , ce qui a un peu gâché la solennité de la cérémonie mais après tout ce n’était qu’une répétition. Ce que n’avait pas compris Alàri. Qui, certainement grisé par la lueur des cierges comme des étoiles ne voulait plus redescendre avec nous. Heureux comme oiseau dans son nid (– Allez, Alàri, ça suffit maintenant. On descend! – Kokôoo! Kokôo...) – Et toi, la cave t’y vas pas ? m’a dit Lêlê, une fois qu’on s’est retrouvés de nouveau en bas dans la salle à manger. – Pourquoi j’irais ? j’ai dit – Ben, pour t’entraîner toi aussi – M’entraîner avec qui ? – Avec personne. Pour prendre la température, quoi. Voir à quoi ça ressemble. – Je le sais, moi, à quoi ça ressemble – Tu le savais avant. – Mais maintenant…- Maintenant quoi ? – Ben c’est que maintenant, avec tous ces macchabs qu’il y a en bas, il y a certainement des choses qui ont dû changer – Oui. Peut-être. – Et puis peut-être aussi qu’en bas y a son secret. – Quel secret ? – Le secret qui fait qu’Odam il faisait tout ça en silence et revenait jamais taché – Tu crois ? – Oui, je crois. – Moi je dis qu’entre le premier jour où on a descendu le vieux et celui où Odam s’est chargé des bons offices il a dû y avoir quelque chose de changé. Je serais toi j’irais. – Tu crois ? – Tu me l’as déjà demandé. Si t’as peur t’as qu’à demander à Diallo ou Drago de t’accompagner. – J’ai pas peur (tu parles). Tu vois, si tu étais encore vivant tu m’aurais dit : alors t’y es allé ? Et en te regardant comme je te regarde en ce moment, avec les mêmes yeux qui plongent dans tes yeux qui ne voient désormais plus rien que l’envers de ce monde, je t’aurais répondu que oui. Oui j’y étais allé. La peur au ventre. Et tu aurais encore cru que mon histoire je l’avais inventée tout exprès rien que pour rigoler de la manière bien spéciale dont tu frissonnais à chaque fois que je te disais qu’on faisait descendre un péquin à la cave et qu’il en remontait jamais. Mais maintenant que t’es plus là, ou plutôt que tu es encore là sans être là, quel intérêt crois-tu que je pourrais avoir à te raconter des sornettes ? Ma descente à la cave, ou plutôt (tu verras) ma montée dans la cave il n’y a rien de plus vrai. De plus authentique. Mais je souhaite à personne, non, à personne, même pas à toi qui maintenant te promène dieu seul sait où entre sol et plafond dans cette turne d’ouvrir en grand la porte bleue et or que j’ai ouverte. Pourquoi ? Parce que ce que j’ai pu trouver derrière cette porte, c’est le secret d’Odam. Et de sa sœur, Lola. »
© Di Brazzá                              __________________________________

Ce vingt et unième chapitre d'Hôtel Untel s'inscrit dans la troisième partie de mon Livre de Nocturnes, qui en comportera 5:
- (Chochottes blues?)
- Journal d'une disparition
- Hôtel Untel (Il était cinq petits enfants)
- Chansons de la cité radieuse
- (Siléo)
Il s'agit bien entendu d'un premier jet. Merci à tous d'être aussi souvent et toujours aussi nombreux au rendez-vous.

AUTOPUB , Rappel:    
"Récitar Cantando" plutôt que Roman
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dibrazza | 21 h 03 | Rubrique : HÔTEL UNTEL (Il était cinq petits enfants), Nocturnes Livre III | Màj : 09/01/09 à 23 h 13

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Mercredi 07 Janvier 2009.

EPISODE # 20

                                                      HÔTEL UNTEL, épisode # 20

                     


Diade - Ciucca Triste ( "cuite triste")
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-« Va savoir l’heure qu’il était. Huit heures du mat’? Neuf heures ? Je sais pas. La veille au soir, Ketty avait demandé à sa mère et à son père si elle pouvait dormir avec moi et ils avaient répondu oui c’est d’accord ; si Bosco est d’accord, bien entendu. Comment j’aurais pu refuser ? Ketty, tout ce qui s’était dit le soir à table autour de ce squelette qu’on avait trouvé sur l’île de la Maïre ça l’avait secouée. Et j’avais eu beau la tanner en lui disant tu sais on est vraiment pas sûr que ça soit lui, elle en démordait pas la petite amoureuse : c’est lui. Moi je sais que c’est lui. – Et comment tu peux le savoir que c’est lui puisque t’étais même pas avec nous lui avait fait Drago. – Je le sais elle avait répondu avec cet air têtu qu’ils ont les gosses quand ils en savent bien plus long que nous, les grands, sur les choses importantes. Comme la vie et la mort par exemple. Drôle de repas, tu sais, que ce repas dont je te parle. Pas grand monde mangeait. De mon côté j’ai rien touché. À part mon verre. Ça, pour le toucher celui là je l’ai touché. Plus d’une fois. Bien plus que d’habitude. Et j’étais pas le seul. De surcroît, tiens toi bien, comme y avait plus de guide pour la visite du Tombeau de l’Empereur, même nos invités sont ressortis vivants de l’apéro auquel je me rappelle même plus qui les avait conviés. Peut-être un cousin du fils à Diallo. Ou Toucheboeuf. Ou son fils, à Toucheboeuf, Alàri. Je sais pas. On s’en fout. En tout cas s’il y a une chose dont je suis sûr c’est que c’était pas moi. Vu que moi, le client, je l’ai toujours dragué au kiosque et que ce jour là au kiosque je m’étais vraiment pas senti d’aller y faire un tour. Pourquoi ? Parce que faire le guide j’en avais pas envie. Alors je l’avais dit aux autres en revenant de chez Boro : Pour la cave, la visite du Tombeau de l’Empereur et tout ce qui s’ensuit, vous faites ce que vous voulez tous autant que vous êtes mais comptez pas sur moi : ni ce soir ni demain. Je me sens pas. – Et pourquoi ? – Pourquoi ? Parce que j’ai peur des caves, tiens. Et ça vous le savez. Je vous l’ai toujours dit que je me sens comme enterré quand je vais dans des lieux comme ça. Ça m’oppresse tellement que j’ai l’impression de crever ; même mes tympans ils se ferment, j’entends plus rien. J’y vois plus rien non plus – Pourtant tu y es allé quand on a descendu le vieux – Ouais, mais j’en menais pas large malgré qu’on soit plusieurs. Et puis là j’avais pas le choix. Tandis qu’aujourd’hui le choix je l’ai. Ensuite, je sais pas, moi, comment il s’y prenait Odam pour qu’ils remontent pas à la surface les gonzes qu’il emmenait voir l’Empereur. Vous le savez, vous ? Parce que si vous le savez c’est le moment ou jamais de me le dire. Et de m’expliquer aussi comment il faisait pour qu’on entende jamais rien, jamais un cri, jamais un hurlement. Rien. Et puis enfin, merde, pourquoi moi ? Pourquoi ça serait moi ? – Parce que c’est à toi qu’il a donné les clefs Odam. – Et alors ? S’il les avait données à Ketty ou à Radul ou à un autre gosse sous le coup de la rage il faudrait que ça soit eux, les mioches, qui descendent faire le travail ? Ça, cette  suggestion là, elle a fait son effet. Presque sur le cul ils étaient. Mais ça n’a pas duré parce que, bon, ils se sont remis à la tâche. Tous. Le nouveau guide c’était moi. Rien de plus normal ils disaient puisque Odam m’avait désigné. Un peu comme un roi désigne son dauphin. Et j’avais beau leur répéter jusqu’à plus soif que j’abdiquais; qu’un dauphin ou une dauphine j’allais en nommer un ou une moi aussi, ils voulaient rien entendre. De vraies têtes de mules. D’autant plus, ils disaient, que Wanda (putain celle là pour pas perdre le nord elle le perdait pas) elle avait demandé à Madame Li de me coudre un bel uniforme bleu nuit avec des clefs d’or sur la boutonnière. Comme les types dans les grands hôtels. Et que cet uniforme là c’était une surprise. Que normalement j’aurais même pas dû le savoir avant la fête du mariage : alors tu peux pas refuser. Voilà. Et puis, comme de toutes façons on allait pas y passer la nuit et qu’à première vue je pouvais pas y échapper à moins d’aller crécher ailleurs vu qu’ils étaient pas loin de me tenir en quarantaine si je m’exécutais pas j’ai dit o.k. O.k, mais à la condition qu’on fasse la trêve des morts jusqu’au mariage. Histoire que je me retourne. Que je réfléchisse un peu à comment j’allais faire. Et ils ont accepté. Bien plus tard dans la nuit, quand est venue l’heure d’aller se pieuter je me demande bien qui a pu me prêter main forte pour grimper à l’étage tant on était tous bourrés comme des coings. A cause du chagrin, bien sûr. Quoi d’autre ? Même et surtout la vieille. Wanda. Ses yeux ils étaient tellement rouges qu’ils devaient contenir tout le sang que son Joseph Staline il avait fait couler. Et tout celui, bien sûr, que nous aussi on allait faire couler lors du Grand soir, lorsque le ciel grand C viendrait. À part ça et le fait que Drago nous avait lu et fait fumer un bon nombre de pages de sa Bible, la seule chose dont je me souviens vraiment c’est qu’il faisait bon dans la chambre quand on y est entré. Boutaly avait dû monter auparavant et pousser le chauffage électrique à fond vu que sa fille voulait dormir avec moi. Ce qu’elle a d’ailleurs fait aussi tous les jours qui suivaient. Oh pas histoire de se blottir contre moi (quoique…) non, plutôt histoire de se couler dans la trace de son prince. Celle qu’il avait laissée là, sur le drap, sous la couette. Histoire de dormir avec lui sans lui, quoi. Pas besoin d’être allé trop longtemps à l’école pour savoir que le cœur des petites filles bat souvent aussi fort que celui des gonzesses. Et fait le même bruit en brassant tout son sang. Et soulève leurs seins de la même façon. Comme une terre qui se cherche et tremble, et fait trembler tout autour d’elle. Diallo m’a dit plus tard C’est moi qui t’ai enlevé les chaussures et qui t’ai flanqué sous la couette moi je veux bien le croire. Lui ou un autre… Et puis le matin est venu, huit heures ? Neuf heures ? Je sais pas. Moi je dormais encore, avec mon petit oisillon d’Afrique bien lové dans mes bras quand Lêlê est entrée. Toute vêtue de rouge, elle qui d’habitude s’habille toujours tendance Pompes Funèbres. On dirait le Père Noël  a fait Ketty. – La mère Noël, mon ange, la mère, te trompe pas. Ça peut coûter très cher ce genre de méprise, biquette, tu verras quand tu seras grande. Bon : Vous venez ? – Où ?    – Le chercher. – Chercher qui ? – Odam, tiens donc. Qui tu veux chercher d’autre mon biquet ? – Mais enfin, Lêlê, tu sais bien que…(j’allais quand même pas revenir là-dessus en présence de la petite) – Je sais rien du tout moi. Ce que vous avez vu je l’ai pas vu. Parce que la barque que vous avez prise, moi, je l’ai pas prise. Comme ce bras de mer que vous avez franchi, moi je l’ai pas franchi. Pas plus que j'ai touché ce crâne que vous avez touché ni vu voler les mouettes que vous avez pu voir voler. Alors qu’est-ce que tu veux, j’ai réfléchi. Toute la nuit j’ai réfléchi. Et puis  je me suis dit que s’il avait voulu s’embarquer Odam, c’est vers la Joliette qu’il serait allé. Pas à la Baie des singes, avec leurs plans foireux d'embarcations roumaines. De toutes façons si vous venez pas je m’en fous, Toucheboeuf, lui, il vient avec moi à la Joliette. Et Alàri aussi. Tu crois que j’ai dit non ? Eh bien non. Non, je n’ai pas dit non. Sûr, j’ai bien essayé un peu une fois levé de parler du temps qu’il faisait, de la neige aussi, qui n’arrêtait pas de tomber (je voyais ça de ma fenêtre), qu’on trouverait même pas un bus, que le métro devait être fermé et que ceci et que cela mais non je n’ai pas pu le dire. Tout en elle m’en empêchait. Et puis il fallait voir ses yeux. Des pupilles y en avait plus. Ou alors, une tête d’épingle. Elle avait dû se faire des trous partout où il restait encore un peu de place histoire d’accuser le coup, de se dire non c’est pas vrai c’est pas moi, c’est pas à cause de moi et puis il est vivant. J'en suis sûre moi qu'il est encore vivant Odam. Qu'il est là, quelque part sur la Joliette, à chercher le moyen d'embarquer clando sur un cargo. Laurent, oui, il est mort. Et alors ? Qu'est-ce que j'y peux moi s'il est mort. Moi ce que je voulais, c'était juste qu’il fasse une overdose. C’est tout. Qu’il prenne peur et qu’il se taille. Là haut, dans ses montagnes. Avec ses chèvres, ses brebis, ses moutons et ses boucs. Et puis elle m'a enroulé son bras autour du cou: – Alors biquet, tu te décides? O.k je viens, Lêlê, je viens, mais bon : laisse moi le temps de boire un café quand même. En plus j’ai un putain de mal de tronche... Moi aussi je viens a fait Ketty – Toi, d’abord tu demandes à ton père. – Il est d’accord son père, je m'en suis occupé. On se retrouve en bas ? Pour le mal de tronche j’ai rien. T'as qu'à demander à Wanda. En bas, ils y étaient presque tous. J’avais mis mon plus gros manteau. Un truc que j’avais récupéré dieu seul sait où et qui m’allait d’ailleurs un peu trop grand, mais, bon, au moins ça laisse de la place pour les pulls. Ce qui fait que je m’étais pas privé d’en enfiler autant que je le pouvais. Et puis j’avais mis aussi mon gros bonnet, le vert, en laine, celui là même que tu as sur la tête aujourd’hui. On faisait une drôle de troupe tu sais lorsqu’on s’est retrouvé un peu plus tard sur le boulevard. La baybitcha en tête, toute de rouge vêtue elle aussi, dansotait comme si elle partait pour la fête. Comme si son chevalier ouzbek n’attendait qu’elle, là bas, au détour d’un hangar ou d’une passerelle, prêt à l’emmener avec elle sur son toulpor favori. Un de ces grands chevaux avec des ailes qui n’ont peur ni des fleuves ni des mers ni des montagnes ni des plaines et dont elle avait appris l’existence auprès de lui (– Grands Toulpors exister, Baybitcha. Toulpors beaucoup dans mon pays. Beaucoup beaucoup Toulpors). Odam n’était pas mort, puisque Lêlê nous l'avait dit. Alors elle dansait en enfonçant ses jolis petits pieds chaussés de rouge dans la neige, Baybitcha. Et moi je ne savais plus trop où j'en étais. Parce que je l’avais vu le corps ou ce qu'il en restait. Je l’avais touché aussi. Mais en même temps je m’étais dit c’est pas lui, ça peut pas être lui. Si au moins les oiseaux lui avaient pas bouffé les yeux à ce putain de cadavre, je les aurais reconnus, moi, ses yeux, entre mille. Mais non : il avait fallu qu’ils les bouffent ses yeux. Ses yeux, comme son foie, comme sa bite et tout le reste. Tu peux me dire, toi, quel plaisir ils ont les oiseaux à bouffer une bite? Sur la Canebière, comme sur le vieux port il y avait un monde fou. Une foule joyeuse qui se souriait et se saluait comme si d’inconnus il n’y avait plus. Comme si tout le monde connaissait tout le monde. Comme si la colère, l’indifférence ou le mépris n’existaient plus maintenant que la terre, le ciel et la mer affichaient cette couleur blanche qu’on attribue à la virginité; maintenant que le ciel, la terre, et la mer étaient enfin purs, lavés de tout pêché. Je dis ça mais les bergers, eux, par contre, n’avaient pas l’air si joyeux que ça. Et leurs moutons non plus, qui se regroupaient les uns contre les autres histoire d’avoir moins froid. M’est avis que les bergers, s’il n’y avait eu le maire pour leur rappeler la teneur du contrat qu’ils avaient signé pour la durée des fêtes, y aurait eu longtemps qu’ils se seraient tirés avec toutes leurs bêtes. Histoire de les mettre à l’abri bien au chaud dans une vraie bergerie, pas dans ces conneries en toc bâties à la va vite boulevard Longchamp. Mais non, c’était Noël et ils avaient signé (S’il y a des bêtes mortes, vous serez indemnisés). Et il y en aura plus tard, tu le verras, des bêtes mortes. Je dis pas des milliers mais bien des centaines. Une fois dépassés le Fort St Jean et La Major (Lêlê n’avait voulu emprunter ni le boulevard de la République ni les ruelles du Panier) Marseille était quasi déserte. Plus personne. À part, ici et là quelqu’un à sa fenêtre, regardant la neige tomber. Un vieux ou une vieille, très souvent. Mine de rien, je fatiguais. Et Toucheboeuf aussi. C’est que c’est pas pratique d’avancer dans la neige. Dans la poudreuse tu t’enfonces et te gèles les pieds, sur les traces de pneus tu glisses et manque de te retrouver les quatre fers en l’air. Même Alàri avec son motoneige ( eh oui, pour l'occasion il avait remisé sa mobylette) il avait failli chavirer.- Tu veux vraiment y aller ? J’ai fait. – On y est presque mon biquet, on y est presque. Le vent venant de se lever, je te dis pas comme il caillait. Mais madame insistait. Alors on avançait quand même. Vaille que vaille. Le premier rade ouvert je me gicle dedans je me disais. Mais putain tous les rades ils étaient fermés. Et puis la Joliette, tu parles, c’est pas la Joliette qui l’intéressait Lêlê. Ce qui l’intéressait c’était le port. Les quais du port. Et il est grand le port, foutrement grand. Je suis sûre qu’il est là elle disait. – De toutes façons on pourra pas rentrer. On pourra pas rentrer ? Mon cul, oui ! Avec tous les dockers et autres employés du port autonome dont elle aurait pu sans peine dresser la carte du tendre tant elle avait pu voir chacun d’entre eux dresser sa queue comme un cheval d’orgueil avant qu'ils ne l'enfournent vite fait bien fait au plus profond de son ventre: ça lui a pas été très difficile de nous trouver quelqu’un pour nous ouvrir les grilles et on s’est vite retrouvés sur les quais. Quasi déserts, bien sûr. Mais il a fallu aller là. Et ici. Et là encore. Et trouver l’un. Et trouver l’autre. Et parler à l’un (non je ne l’ai pas vu), et parler à un autre, puis à un autre encore. Qui bien entendu, lui aussi, n’avait vu personne qui ressemblât à la photo que Lêlê lui tendait. – On ferait peut-être bien de rentrer  a dit Toucheboeuf – Moi aussi je rentrerais bien. Qu’est-ce que t’en penses Lêlê ? Tiens, viens, on va s’asseoir un peu avant. Histoire de souffler. Regarde: là bas sous le hangar il y a des ouvriers qu’ont fait un brasero. Va savoir, tant ils ont un peu de jaune ou une simple thermos de café dont ils pourraient nous faire profiter, ça ferait pas de mal, non, un bon café ? Et puis peut-être qu' ils l’ont vu, eux, Odam. Qui le sait ? – Tu crois ? – Je sais pas Lêlê. Je sais pas. Viens. On va leur demander. Mais ils l’avaient pas vu. Pas plus que nous on a vu de Ricard ou de café. Alors, au bout d’un petit moment passé auprès des braises à se chauffer le cul au mieux qu’on le pouvait on s’est levé, et puis après avoir salué et remercié l'un comme l'autre on a repris le même chemin qu’à l’aller. Avec Ketty sur mes épaules parce qu’elle fatiguait. Lorsque j’en pouvais plus je la passais un peu à Touchebœuf. Mais il la gardait pas longtemps parce que lui aussi il peinait. Et plus vite que moi. Les quais qui mènent au vieux port étaient toujours aussi déserts. Avec les mêmes gens blottis derrière leurs fenêtres. Sauf qu’au dessus de la Major il y avait maintenant un bon millier de mouettes qui n’arrêtaient pas de tourner en faisant un raffut d’enfer et que Lêlê a voulu qu’on y fasse une petite pause. Soit disant pour souffler. Et puis elle s’est mise à crier et à gesticuler sur le parvis en regardant le ciel d’une telle façon que je me suis dit Elle est folle. C’est la gave, la fixette. Ça l’a rendu madue. Fallait bien que ça arrive un jour ou l’autre. Mais j’ai laissé faire. J’y ai pas dit arrête, j'ai attendu. De toutes façons il y avait rien à faire d’autre qu’attendre que ça passe. Que ça se tasse. Qu’elle se calme. Et puis qu’on se remette en route Qu’est-ce qui t’a pris tout à l’heure ? je lui ai demandé après,  une fois qu’on était presque à l'entrée du vieux port. – C’est ta faute elle m’a répondu. – Comment ça, c'est ma faute ? – Oui. C’est toi. À cause de toi. De cette histoire que tu m’as racontée. Du cadavre sur l’île, que ça pourrait être lui, Odam. Et des mouettes qui l’avaient mangé ce cadavre. – Et alors ? – Alors je me suis dit que c’est peut-être vrai. Que c’est peut-être lui. Et que s’il y en avait une, une seule au dessus de nous de ces mouettes qui l’avait dévoré, peut-être que ses yeux  ou ses oreilles elle les avait là, bien au chaud encore dans son ventre. Et dans ce cas là, alors peut-être, oui, peut-être qu’Odam me voyait. Ou m'entendait.  C’est pour ça tu comprends, c’est pour ça que j’ai dansé. Et puis que j’ai crié. Aussi fort que je le pouvais. Pour qu’il me voie. Qu'il m'entende aussi. D’ailleurs, regarde, les mouettes, on dirait qu’elles nous suivent. Qu’elles veulent pas nous lâcher. –  Ça  nous fait beaucoup de peut-être, ça, Lêlê, non ? j’ai dit. Presque autant que de mouettes Peut-être. Elle m’a répondu, peut-être. »

© Di Brazzá                              __________________________________

Ce vingtième chapitre d'Hôtel Untel s'inscrit dans la troisième partie de mon Livre de Nocturnes, qui en comportera 5:
- (Chochottes blues?)
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Il s'agit bien entendu d'un premier jet. Merci à tous d'être aussi souvent et toujours aussi nombreux au rendez-vous.

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dibrazza | 23 h 04 | Rubrique : HÔTEL UNTEL (Il était cinq petits enfants), Nocturnes Livre III | Màj : 08/01/09 à 01 h 38

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Mercredi 17 Décembre 2008.

EPISODE # 19

                                                      HÔTEL UNTEL, épisode # 19

                    


 
Ricky Mac Adam - Already gone.
(Ce titre est indisponible en CD mais téléchargeable gratuitement ici: )

 

-« C’est pas bon signe il a dit Drago. Non c’est pas bon signe. – Qu’est-ce que c’est qui est pas bon signe ? j’y ai fait. On était à la Pointe Rouge. Sur la route des Goudes, Diallo, Drago et moi, et les petits de Drago, Radul  et Iléana. Et puis comme Diallo il avait plus de clopes alors on s’était arrêté histoire qu’il aille au tabac. Et pendant ce temps là, pendant qu’il achetait ses clopes, nous, Drago, ses mioches et moi on était descendus du fourgon. Pour regarder la mer. Et puis la plage sous la neige. Y a pas à dire : c’était beau. Et puis à cette heure là, huit heures du matin, il y avait pas grand monde pour se risquer sur les trottoirs. Alors si on compte pas les rues que les roues des bagnoles avaient déjà transformées en bouillasse t’aurais pu mettre des pancartes partout attention peinture fraîche tant Marseille semblait avoir été repeinte à neuf pendant la nuit. En blanc. Comme une vraie mariée qui n’en a rien à foutre que tu saches avec qui elle a pu s’allonger l’avant-veille et l’avant avant-veille du jour de ses noces. C’est pas bon signe, non, c’est pas bon signe. Il a répété, Drago, une troisième fois. – Bon, tu vas nous le dire oui ou merde ce qui est pas bon signe ? – La mer, Bosco, la mer, tu l’entends pas ? – Et alors, qu’est-ce qu’elle a ? – Elle a qu’elle fait pas le bruit qu’elle fait d’habitude, Bosco. Là, le bruit qu’elle fait, enfin moi c’est ce que j’en dis, on dirait celui d’un milliard de mouches au dessus d’un troupeau en décomposition. En plus y a pas de mouettes. D’habitude les mouettes, surtout à cette heure, tu les comptes plus sur cette plage. – C’est peut-être à cause du temps. À cause de la neige. – Pour les mouettes d’accord, peut-être, quoique moi je persiste à pas trouver normal qu’elles ne soient pas là. Où veux tu qu’elles aillent ? À l’Hôtel ? Tu crois qu’elles ont les moyens les mouettes de se payer l’hôtel quand il fait froid ? Et puis, ça explique pas ce bruit de mouches alors qu’y a pas de mouches. – Ho les gars, vous en faites une tête ! Vous avez perdu votre mère ou quoi ? Il a fait Diallo putain il pèle, j’aurais dû mettre des gants. – C’est à cause des mouettes et du bruit de la mer. Drago il dit que ça l’inquiète. – Et qu’est-ce qu’elles ont les mouettes ? – Les mouettes il y en a pas. Voilà ce qu’il y a. – Et c’est pour ça que tu t’inquiètes ? Elles ont dû se casser au Sénégal. Chez moi. Là où y a pas de neige, tiens. C’est moins con que tu crois les mouettes. Elles le savent que là bas, la neige y en a pas. Jamais. Allez les gars, on grimpe ? Parce qu’en plus le temps passe et si on arrive pas à l’heure et qu’il y a un blème je vous dis pas comme Boro il va être en pétard.  Et c’est vrai que l’heure avançait. Et que Boro il avait dit surtout les gars tachez de vous pointer là bas à l’heure. Et puis discrets-discrets, hein ?  Alors c’est vrai qu’il valait mieux retourner au fourgon et reprendre la route. Pas qu’on devait aller très loin, non, on allait juste après les Goudes, dans un coin que tu dois connaître la Baie des singes, tu sais bien, cette petite anse qui se cache derrière le gros rocher de la Maïre, comme si elle avait peur du regard lourd de conséquences des chaluts qui passent, peur qu’un marin pêcheur venu d’on ne sait où se pose là, entre ses deux cuisses de pierre, et lui jette son ancre au plus profond de sa chait comme un qui n’aurait pas jeté sa gourme depuis trois mois qu’il erre sur la mer et que le sel qui lui ronge les lèvres a fait qu’il ne sait même plus le goût qu’avait la langue de sa femme quand peu avant qu’il s’en aille ils se sont embrassés. Là bas, dans cette baie des singes, on devait retrouver un gars avec lequel Boro s’était mis en affaire. Par l’intermédiaire d’un ami roumain de Drago. Parce qu’en fait, il faut que je t’explique : Boro, il en avait un peu sa claque de la routine du tapin. Et puis, avec toutes ces nouvelles lois que le gouvernement avait votées, le michton il avait la trouille un max de se faire serrer par les condés. Alors, ok d’accord  pour conserver quelques bonnes suceuses que Lêlê allait dorénavant encadrer, mais maintenant il était sur un méga projet. Et c’est vrai que putain ce projet c’était pas une mince affaire. Maintenant l’avenir c’est plus la tapineuse il disait Boro, l’avenir, c’est la cloqueuse. Eh oui. La cloqueuse. Ça te laisse baba, hein ? Je suis sûr que tu le sais pas ce que c’est, toi, qu’une cloqueuse. Eh bien une cloqueuse c’est une fille bien en chair, avec des bonnes hanches bien solides,  et des bons gros tétés que tu élèves en batterie (comme on dit qu’on élève des poules) dans un sérail un peu spécial. Et là, une fois que tu les as bien mises au pli : tu les mets en cloque. Et dès qu’elles ont pondu leur petit : hop ! Tu le vends aux américains pleins aux as. Nickel, non ? Et après ça : tu recommences. Enfin, ELLES recommencent. Boro, juste trois mois avant, à cause de ou grâce à la mort de sa bourgeoise corse de mère, il avait hérité d’une grosse maison avec un grand parc en plein sur la corniche, pas très loin de David. Le genre de truc avec plus de vingt pièces, peut-être même trente, où tu pourrais même faire une clinique si t’en avais envie. Ou un bordel de luxe. D’ailleurs ça, le bordel, il y avait pensé. En tout premier. Et puis le type qui lui a présenté Drago lui a parlé des cloqueuses. Et que là-bas, chez lui, en Roumanie, des filles belles à cloquer c’est pas ce qui manquait. Qu’il pouvait lui en importer. Autant qu’il en voudrait. Alors voilà, c’est ça, c’est un tout premier contingent de ces cloqueuses qu’on venait accueillir ce matin là. Elles devaient débarquer sur le coup de 8h30/ 9h. Et Boro nous avait demandé d’aller les lui chercher, puis de les emmener tranquille tranquille dans sa belle maison (sa Cloquerie des Lilas comme il disait) qu’il avait juste finie de meubler et dont toutes les chambres fermaient bien à clé. – Voilà, c’est là a dit Drago quand on est arrivé putain, vous avez vu les mouettes ? Tu parles qu’on les avait vues. Des mouettes, y en avait des milliers. – Qu’est-ce qu’elles foutent là ? – Je sais pas. En plus, ici, c’est pas un port de pêche. C’est pas trop le poisson qui peut les attirer. – Et t’as vu le Rocher ? Putain oui, le rocher, tu l’aurais vu le rocher de la Maïre, couvert d’oiseaux comme il était on aurait plus dit un rocher, ni une île, non, mais un monstre marin dont les écailles auraient été vivantes et demandaient qu’à s’envoler. Ce qu’elles manquaient pas de faire d’ailleurs. En hurlant tout ce qu’elles savaient. Et c’est dans ce bordel de cris, de plumes, et de fiente aussi il faut bien le dire que le bateau s’est pointé. La mer étant mauvaise, et avec toute cette neige qui arrêtait pas de tomber, ça a pas dû être évident pour le patron de diriger sa barque mais il y est arrivé. Faut dire qu’entre la Maïre et les quais il y a pas bézef de distance. Et les filles sont descendues. De voir Iléana et son frère Radul  ça les a rassurées. Et les mioches, quand ils ont vu que toutes ces belles femmes elles étaient roumaines ils se sont mis à parler en roumain avec elles. De la belle maison, avec son joli parc donnant sur la corniche où elles allaient être employées et de Marseille qui était bien jolie sous la neige. Et des mouettes aussi, bien sûr, qui n'arrêtaient pas de tourner que ça en foutait le vertige. Et puis, juste au moment où on allait partir voilà que Diallo il a dit Eh les gars, vous avez vu ? – On a vu quoi ? – Là bas, en face, sur le rocher – Tu y vois quelque chose, toi, Bosco avec toutes ces mouettes ? – Non, qu’est-ce que tu vois, toi – Regardez, putain. On dirait qu’y a un mec. Là, devant les ruines. – Je vois pas de mec moi. Tu vois un mec, Drago ? – Non. – Putain mais regardez, on dirait que les mouettes elles sont en train de le bouffer – Tu délires  – Les mouettes ça mange pas les morts – Qu’est-ce que t’en sais que ça les mange pas ; tu les as jamais vues les mouettes sur les décharges ? Même le plastique elles mangent maintenant ! – Et si c’était Odam ? – Qu’est-ce qu’il foutrait là ? Laisse tomber . – Qu’est-ce que t’en sais que c’est pas lui. Ici il connaissait. – Et comment tu le sais qu’il connaissait ? – Je le sais parce qu’il me l’a dit. C’est ici qu’il est arrivé. Par bateau lui aussi. – Merde. – Quoi, merde. Vous allez quand même pas me dire qu’il est venu jusqu’ici à pied pour le plaisir de traverser à la nage ce putain de bras de mer, qui nous en fait un bon de bras d'honneur, d'ailleurs, et camper là bas dans les ruines ? – Qu’est-ce que t’en sais ? – J’en sais que Boro nous attend. – Et moi j’en sais qu’il faut y aller. - Et moi j'en sais qu'Odam c'est peut-être mourir qu'il voulait. - Pourquoi il aurait voulu ça? - Comment ça pourquoi? Parce qu'ils s'aimaient, tiens! - Qui? - Ben Laurent et Odam, pardi. Il a pas supporté. - Me dis pas qu'ils étaient pédés! - Qu'est-ce que j'en sais. Ce que j'en dis, moi, c'est qu'à peine Laurent est mort Odam il est parti. - ça veut rien dire. Moi aussi si mon poté était mort je serais contrarié. - Ou alors il voulait s'en aller. S'en retourner chez lui. à partir d'ici, puisque c'est ici qu'il avait débarqué. - Bon. On y va ou quoi? – Et tu vas y aller comment toi: à la nage ? Tu l’as vue la mer, non ? Tu l’as pas vue ? Et les mouettes, tu crois qu’elles vont te la faciliter ta traversée ? – En tout cas moi j’y vais. – Et t’y vas comment ? – J’y vais qu’on demande au patron du bateau de nous prêter un de ses types, qu’on emprunte une barque et qui nous reste plus qu’à traverser. Et c’est ce qu’on a fait. La trouille de ma vie. – T’as perdu le pied marin, Bosco ?  qu’ils me disaient. Tu parles, une putain d’envie de gerber, je te dis pas. Enfin bref, on accoste autant qu’on peut le faire en évitant de se briser les côtes et de d'éventrer le pointu qu’on nous avait prêté et là bas qu’est ce qu’on trouve ? On trouve ce que l’un a dit Putain c’est lui et l’autre Mais non c’est pas Odam et d’ailleurs c’est pas son tricot et puis un autre encore Pour ce qu’il en reste du tricot de ce type, difficile de dire. Et puis y a pas sa cage. – Parce que toi tu le vois traverser la mer avec sa cage à poule sur le dos ? – Il s’en séparait pas. – Eh bien là c’est peut-être la mer qui la lui a chourrée. – En tous cas, moi, ce que j’en dis c’est qu’il en reste plus grand-chose du bonhomme. Doit y avoir un morceau de lui dans chacun des oiseaux qui nous regardent. – ça fait froid dans le dos. – Bon, on rentre ?  Qu’est-ce que tu voulais faire ? Alors on est rentré. Boro nous attendait. Avec du café chaud pour les gonzesses. Et même du chocolat pour celles qui voulaient (et pour nous tu as prévu quoi?). Y avait Lêlê aussi et trois de ses copines. Mais habillées bon genre. Histoire de rassurer. Alors j’ai pris Lêlê à part. Et je lui ai dit pour les mouettes. Les mouettes qu’il y avait pas à Pointe Rouge. Pas plus qu’il y en avait ici sur ce côté de la corniche. Ni ailleurs dans Marseille. Qu’elles étaient toutes là bas. Et que peut-être c’était lui, Odam, qu’elles avaient dévoré. Peut-être, j’ai bien dit, peut-être. Et Lêlê, bien évidemment, elle s’est mise à chialer. Heureusement qu’on était à l’étage et que Boro, tout occupé qu’il était, il pouvait pas la voir se barbouiller de maquillage au fur et à mesure qu’elle essuyait ses yeux ou se mouchait. Tu es triste ? j’ai dit. Quelle question ! Y a quand même des jours on devrait savoir la fermer. Moi aussi je suis triste j’ai dit. Et c’était vrai. Triste et seul. Oui. Peut-être encore plus seul qu’elle pouvait se sentir seule. Parce qu’en plus c’est à moi qu’Odam avait donné les clefs. Les clefs de l’Empereur. C’était à moi qu’il incombait maintenant d’achever nos convives. D’être le bras que lui avait été. Et ça je savais pas comment il le faisait, achever nos convives. Parce que jamais, non, jamais on en a entendu un seul crier. Et toujours, toujours Odam est remonté sans une seule tache sur le tricot qu’il portait. – Tu l’aimais toi aussi ? Elle a dit Lêlê. Hé ! Ho ! J’ai dit, v’la qu’tu me prends pour un  pédé maintenant biquette ?  - En tous cas c’est la première fois que tu m’appelles biquette mon biquet. Et puis la voix de Boromé a résonné dans l’escalier : - Et alors, vous venez ? Qu’est-ce que vous faites ? – Tu devrais descendre avant moi, elle a dit Lêlê, moi je vais me remaquiller. Ah, et puis dis moi, mon biquet: tu pourras m'acheter deux grammes pour ce soir? J'ai presque plus rien pour fixer. Tu m'avances. Je te rembourserai."

© Di Brazzá                              __________________________________

Ce dix-neuvième chapitre d'Hôtel Untel s'inscrit dans la troisième partie de mon Livre de Nocturnes, qui en comportera 5:
- (Chochottes blues?)
- Journal d'une disparition
- Hôtel Untel (Il était cinq petits enfants)
- Chansons de la cité radieuse
- (Siléo)
Il s'agit bien entendu d'un premier jet. Merci à tous d'être aussi souvent et toujours aussi nombreux au rendez-vous.

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dibrazza | 20 h 47 | Rubrique : HÔTEL UNTEL (Il était cinq petits enfants), Nocturnes Livre III | Màj : 18/12/08 à 13 h 24

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Dimanche 14 Décembre 2008.

EPISODE # 18

                                                     HÔTEL UNTEL, épisode # 18
                   
                     



-« Moi, les femmes, il faudra vraiment qu’un jour on m’explique tu vois, parce que regarde Lêlê : je te dis pas qu’elle avait tout pour être heureuse, Lêlê, mais bon, elle était quand même pas trop à plaindre, non ? Un boulot qui en vaut un autre (et peut être même plus, d’ailleurs, même si pour ça faut savoir avaler autre chose que des couleuvres ou des pan bagnats), qui lui permet de se payer toute la dope dont elle a besoin, un patron qui l’épouse rubis sur l’ongle et la promeut illico chef de bureau, des vrais amis comme Wanda, Odam, Drago, Diallo et moi : de quoi elle se plaignait ? Eh bien non : pas heureuse. Mais qu’est-ce t’en as à foutre de ce Laurent je lui disais. C’est pas une gonzesse ce mec, c’est un mec. Ça serait une femme, je veux bien, t’aurais peut-être à craindre, parce que pour être beau il est beau, Laurent le Magnifique, mais là tu risques quoi ? Qu’il reparte dans ses montagnes en emmenant ton Odam avec lui ? Mais même si c’était ça ma jolie, même s’il s’en va demain ton Odam chéri avec son Laurent chéri : n’oublie quand même pas que ce type, ton ouzbek, c’est pas au milieu des perruches qu’il a grandi, et qu’ils sont tous élevés comme ça dans son pays : au lait de brebis, pas au lait de poule qui a mal tournée. Et puis excuse moi, mais quand même, Odam et toi, j'ai l’impression de  vous avoir vus beaucoup plus vous faire la cour que vous faire l’amour tous les deux. Quoique, bon, c’est vrai, on peut se tromper. Ces choses là, on les fait pas toujours la porte ouverte bien que toi l’opération portes ouvertes ça te gêne pas tant que ça. Maintenant, ton mariage, le vrai, celui avec Boromé, je te rappelle que c’est dans sept jours qu’on le fête. Et que la fête c’est ici qu’elle a lieu. Et qu’on a invité la moitié du quartier. Tu vois quand même un peu encore qui c’est Boromé, non ? Et puis aussi, bon ça tu me le pardonneras (enfin j’espère) parce que c’est ton vieux Bosco qui te le dit et que tu sais qu’en général ce petit mot là je l’aime pas trop mais enfin, Lêlê, une pute jalouse ça la marque quand même mal, non ?  Qu’est-ce que j’avais pas dit ? Et si y avait eu qu’elle de jalouse. Si tu veux mon avis tout l’hôtel était un peu jaloux de ce mec. Pas pour les mêmes raisons bien entendu mais rien que Diallo ou Drago je peux te dire que c’était écrit sur leur figure qu’ils reprochaient à Laurent de leur enlever leur copain. Même la baybitcha, la petite Ketty  et Wanda elles faisaient aussi leur crise du style mon prince il me regarde plus ou alors d’accord il me regarde mais plus comme avant. Bref Laurent le Magnifique il foutait la merde, quoi. Moi ? Non, moi j’étais pas jaloux. Pourquoi j’aurais été jaloux ? De quoi j’aurais été jaloux ? Odam, je te l’ai déjà dit : avant c’était qu’un bras pour moi, juste un bras. Un bras de nuit. Jusqu’à ce qu’il arrête de le faire le coup du bras. Le reste du temps, à part aux repas, on se voyait pas ou presque. Alors jaloux, moi ? De quoi ? Et puis d’ailleurs, à propos de bras je crois que quelque part par là quand Laurent est mort et qu’il a posé les clefs du Tombeau de l’Empereur sur la table, sous notre nez à tous mais surtout sous mon nez à moi, je crois bien que c’est ça qu’il a voulu dire, Odam : maintenant, tous autant que vous êtes, cherchez vous un autre bras et il est parti et on l’a plus revu. Plus jamais. Enfin, je crois. Parce que ça, moi j’en suis pas sûr. Qu’est-ce qui s’est passé qu’on en est arrivé là ? Il s’est passé qu’il vaut mieux 600 morts dans ta cave, mon petit, qu’une seule femme jalouse dans ton salon. Surtout si elle s’appelle Lêlê. Oh je l’avais bien remarqué son petit manège mais bon, je me disais c’est un manège, rien qu’un manège, ça passera, ça, tout comme cette première neige qu’il nous est tombé dessus aujourd’hui boulevard Gambetta. À Marseille, la neige ça reste pas. Tu parles, mon vieux, tu parles. Parce que celle-là de neige quand elle nous a trouvés, nous autres comme la ville toute entière, c’est j’y suis j’y reste qu’elle s’est dit cette fois là. Il devait être, je sais pas moi, allez, disons bientôt sept heures du soir et, ma foi, tout en causant de ci de ça avec nos invités du jour (juste trois ce soir là) en buvant le casa je regardais Lêlê s’agiter dans son coin. Tu sais ce qu’elle faisait la garce ? Eh bien, je veux bien mettre ma tête à couper si je l’ai pas vue faire fondre quelque chose de pas net, mais alors pas net du tout, dans le verre qu’elle a offert à Laurent un peu plus tard tout en lui faisant mille millions de grâces plus savantes les unes que les autres. Et puis est venue l’heure de la descente des convives au Tombeau de l’Empereur. – Odam, mon biquet, je crois que tu as laissé passer l’heure et que ces messieurs dames s’impatientent. D’autant plus que si la neige continue à tomber il vaudrait peut-être mieux qu’après ça ils rentrent pas chez eux trop tard.  C’est bien vrai ça a renchéri Wanda. – Et puis on a faim ! ont fait les marmots. – Vous êtes vraiment certains de ne pas vouloir dîner avec nous avant de repartir ? a rajouté Madame Li, qu’en général on entendait pas trop, mais là il s’agissait quand même de deux de ses convives. Alors autant chercher à être aimable jusqu’au bout : Et puis s’il y a trop de neige pour repartir on peut toujours vous prêter une chambre avait-elle donc complété Froide, la chambre ! j’avais songé. Mais tu penses bien que ça, c’était pas trop le moment de leur dire tandis qu’ils franchissaient le seuil de la Sublime Porte, alors je me la suis fermée. Et puis, c’est pendant tout ce temps qu’Odam était en bas avec nos invités que Laurent a eu sa première nausée. – Qu’est-ce que t’as mon chaton (note qu’elle a pas dit mon biquet) t’es pas bien, tu veux t’allonger ? Dis, Bosco, il pourrait pas aller se reposer un peu dans ta chambre, Laurent, je crois qu’il est pas bien, tu vois. T’es d’accord, mon p’tit chat ? Allez Laurent, les gars ils vont t’aider à grimper chez Bosco. Une heure ou deux au pieu et après tu verras, ça ira mieux. Ça doit être quelque chose qui passe mal. Ou alors un coup de froid. À cause de la neige. Tu veux que j’appelle un docteur ? Ah la salope, la salope. Je l’ai vu, là, son jeu, à la salope. Mais qu’y faire ? Tu sais ce qu’elle voulait ? Eh bien je vais te le dire ce qu’elle voulait. Elle voulait qu’Odam souffre. Elle voulait que ce soit elle qui ait fait apporter le corps couvert de lumière de Laurent dans la couche de son présumé amant.  Elle voulait être là aussi quand Odam rentrerait de son travail sacrificiel, être là oui, voir ses yeux étonnés, inquiets, jouir de son inquiétude. Mais le rassurer aussi (t'inquiète pas, c'est rien, demain il sera sur pieds ton pote), bien évidemment. Puis, tout en passant délicatement un linge humide sur le front de son ami mourant dire à Odam : bon je vous laisse en appuyant très peu sur le je,  mais un peu plus sur le vous et encore un peu plus sur le laisse avant de s’effacer ensuite avec une élégance toute féminine, et même (pourquoi pas ?) maternelle en tirant la porte par devers soi. Oui. C’est ça qu’elle voulait. Ça qu’elle a obtenu aussi. Faire que la mort emporte Laurent avec elle avant que Laurent n’emporte Odam avec lui. La mort de ce petit chat là, ça m’a rappelé la mort de bien d’autres. Des vrais, ceux là. Des vrais chats, je veux dire. Quand on était minots mes copains et moi on guettait le moment où les chattes allaient accoucher dans les caves. Et là, tu sais ce qu’on faisait ? On attendait quelques jours et puis on récupérait leur progéniture, à l’une comme à l’autre. Et puis on les attachait par la queue tous ces petits chats, à une sorte de martinet qu’on faisait claquer contre les murs de brique de la cave jusqu’à ce qu’il n’y ait plus un seul os de chat à briser ; jusqu’à ce qu’il n’y ait plus une plainte non plus, pour s’élever : pas même la plainte de leur mère. Oui. Je pensais à ça tandis que, redescendu dans la salle à manger je  me servais un verre. Tu as déjà tué des chats de cette manière, toi ?  J’ai songé à demander à Lêlê. Mais non. Je ne l’ai pas fait. Quand elle m’a rejoint à table, après avoir laissé Odam et Laurent dans la chambre, je lui ai seulement dit, en tachant d’être le plus discret possible : Mais tu es vraiment sûre qu’ils ont… enfin, tu vois ce que je veux dire, Lêlê ?  – S’ils l’ont pas fait, ils allaient le faire elle m’a répondu. Et le temps a passé. On a servi à table. Me rappelle même pas de ce qu’on a mangé. La seule chose dont je me souviens c’est qu’Odam ne descendait pas. Et que l’un ou l’autre disait des choses pareilles : – Vous croyez qu’il est mort ?    Qui, Laurent ? – On devrait peut-être lui porter quelque chose à manger – Ou à boire  – À  qui ? À Laurent ? Et puis les gamins ont crié ils sont là ! Alors on s’est tous tournés vers la porte de l’escalier, mais ce qu’on a vu dans l’embrasure de la porte c’est Odam, juste Odam qui portait son ami dans ses bras. Il disait pas un mot Odam. Pas un. Même à ceux qui soufflaient il est mort ? il ne répondait rien (Filez vous coucher ! ont dit les uns et les autres à leurs mioches. Tout de suite, vous avez compris ?), puis il s’est dirigé vers la Sublime Porte, qu’il a ouverte dieu seul sait comment (tu veux qu’on t’aide, Odam ?) vu qu’avec un cadavre dans les bras c’est pas trop pratique ce genre d’exercice là. Dans la cave, je crois bien qu’il y est resté près de deux heures. Franchement, on s’inquiétait tous. Même Lêlê elle était verte. Ou blanche. Enfin, pas nette. D’ailleurs je la soupçonne de s’être éclipsée se refaire un cliché d’héro à je ne sais trop quelle intersection des veines vu qu’aux bras y avait plus trop de place ; sur les chevilles peut-être, ou alors sur les mains. Comme tout le monde boudait la tarte,  putain merde y a même plus d’herbe a dit Drago et je peux t’assurer que cette phrase là, tant y avait de silence, elle a fait plus de bruit qu’un jet qui s’écraserait sur le présentateur des infos de vingt heures. Re-silence et puis bruit de chaise : Ousmane qui se lève et pose un bout de shit à côté de l’assiette à Drago. Même pas merci il a dit Drago. Juste un regard il a eu pour Ousmane. Et puis à nouveau un bruit infernal: le papier de la bible qu'on feuillette, puis qu’on déchire, et la voix de Drago nous disant à tous : bon, mes Frères et mes Sœurs, aujourd’hui nous allons fumer Ecclésiaste 7 : 23 à 26 et lisant lentement le dit passage du Livre afin que tout un chacun s’en imprègne avant qu’il ne soit transformé en piège à brumes ou, plus vulgairement, en joint. Ça va, tu suis ? Eh bien voilà, tu vois, c’est comme ça, la tête en forme de bite d’amarrage qu’un peu plus tard on a vu arriver notre paquebot. Odam, remonté à l’étage avant de nous rejoindre y avait pris sa cage, son oiseau et un manteau et maintenant, après avoir jeté les clés de la cave sur la table voilà qu'ouvrant la grand porte donnant sur la rue il se jetait la tête la première dans la nuit. Une nuit qui semblait l’attendre sur le trottoir d'en face depuis l’éternité.. – Tu mets pas un bonnet ? a dit Lêlê  en lui courant derrière. Mais déjà il avait disparu. L'éternité, ça n'a qu'un temps. Putain, ferme la porte, Lêlê, y caille et y a même la neige qui rentre a fait Wanda, rajoutant : on devrait rentrer les oiseaux qui sont sur la terrasse sinon y en aura plus un de vivant pour le Grand Soir. Y a quelqu’un qui se sent ? Moi je vais me coucher. Diallo a dit qu’il se sentait. Mais ça crevait les yeux que non, ni lui ni même Drago qui s’était proposé pour l’aider ne se sentaient. – Ah, et puis pour la Cave, maintenant ce sera toi a encore dit Wanda. – Pourquoi moi ? – Parce que c’est à toi qu’il a confié les clés avant son départ, Odam, pas à un autre. Bref, tu vois, c’est pour le coup que moi aussi ce soir là je me sentais vraiment pas. Et puis il y a eu un cri. Un cri terrible. Presque indéfinissable. Qu’est-ce que c’est ? j’ai dit Qu’est-ce que c’est ? – On dirait la voix de Ketty a fait Diallo. Sa mère a dû lui dire que son Prince était parti. Lorsque quelques instants après Lêlê  s'est retrouvée par terre elle aussi ,son cri par contre, son cri  à elle, il a pas fait plus de bruit qu'un verre qui se brise. Ou un petit chat s'écrasant contre un mur. Moi, les femmes, il faudra vraiment qu’un jour on m’explique»
© Di Brazzá                              __________________________________

Ce dix-huitième chapitre d'Hôtel Untel s'inscrit dans la troisième partie de mon Livre de Nocturnes, qui en comportera 5:
- (Chochottes blues?)
- Journal d'une disparition
- Hôtel Untel (Il était cinq petits enfants)
- Chansons de la cité radieuse
- (Siléo)
Il s'agit bien entendu d'un premier jet. Merci à tous d'être aussi souvent et toujours aussi nombreux au rendez-vous.

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dibrazza | 15 h 43 | Rubrique : HÔTEL UNTEL (Il était cinq petits enfants), Nocturnes Livre III | Màj : 14/12/08 à 20 h 10

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Lundi 08 Décembre 2008.

EPISODE # 17

                                                       HÔTEL UNTEL, épisode # 17

                     


-« Tu me dis, hein, si t’es mal installé. Parce que je peux t’arranger ça. Desserrer les liens. Mais pas trop quand même. Tu m’en veux pas, hein ? C’est que tu vois, tous les jours qui ont précédé le jour où j’ai enfin pris ma décision – y a une bonne semaine de ça maintenant - j’arrêtais pas de me dire ce genre de truc : Bosco, t’as plus le choix. Il faut le ligoter ton pote. Petit un il en sait trop (et il pourrait parler ou tout simplement te zigouiller) et puis petit deux…Mais le petit deux je t’en parlerai plus tard. Vu que je sais bien que malgré le froid dû à la fenêtre ouverte (sans parler des courants d’air, faut bien aérer) et l’inconfort de la chaise sur laquelle tu es attaché, tu meurs d’envie de la connaître la fin de mon histoire. De savoir ce qu’il en est advenu de Wanda Œil de Lynch, de Lêlê la blonde, d’Odam l’ouzbek venu du froid, de Laurent le Magnifique et de tous les autres. T’inquiète pas, mon pote, ton pote Bosco n’y manquera pas de raconter tout ça. Avec tous les détails. Mais entre-temps t’en vas pas croire que ton vieux Bosco manque de cœur. Si y avait pas autant de risques maintenant à te laisser aller ici et là, libre de tout mouvement, il ne se serait résolu ni à te fagoter comme un goret  ni à te poser un bâillon sur la bouche. Qu’est-ce qui t’as pris aussi de te mettre à crier. Heureusement que les vieux du dessus sont sourds comme des pots et que les arabes, en bas, ils font tellement de remue-ménage que tous tes hurlements ils sont passés à l’as. Et puis qu’est-ce que tu crois ? Faut que je t’aime bien, moi qui suis pas bricoleur un brin, pour t’avoir fabriqué une chaise percée qui te permet de faire tes besoins même quand je suis pas là. Bien sûr, pour que ça marche faut que tu restes à poil. Mais je t’ai quand même mis une sacrée couvrante sur le dos, non ? Une polaire, c’est quand même pas n’importe quoi. Quant aux courants d’air, désolé, mais moi quand je rentre à la maison je supporte pas que ça sente la merde. Tu supporterais ça, toi ? Et puis attends, c’est quand même moi qui te vide et te lave ton pot. Que t’es pas foutu de remplir autrement qu’avec de la chiasse. Comme s’il t’était pas permis de chier normalement. Et puis c’est moi aussi qui te nourris. Même que t’es pas foutu d’avaler proprement. Et que je me demande si je ferais pas mieux de te mettre une bavette. Comme on en met aux chiards dans leur poussette. Parce que ta couvrante, je te dis pas, une armée de clodos se la disputerait rien que pour se gaver des restes. Tiens, tu vas être content : aujourd’hui, en me baladant dans Marseille je t’ai acheté des navettes. Des Saint Victor en plus. Les meilleures. Celles qui ont le plus le goût de la fleur d’oranger. Évidemment, comme c’est pas la Chandeleur, elles sont pas passées entre les mains de l’Archevêque pour qu’il leur dise son bénédicité. Mais bon, faudrait voir à pas se plaindre. Y en a qui auraient pas ce genre d’attention. Et puis les navettes ça tache pas, ça laisse que des miettes. Aussi, lorsque je t’enlèverai ton bâillon, ça serait gentil de dire merci plutôt que de hurler comme tu en as pris la mauvaise habitude. Pour rien, en plus. À propos de Marseille, tiens, cet après midi, comme la manche marchait pas et que de toute façon j’en avais rien à braire qu’elle marche ou pas, trop de souvenirs qui me montaient à la tête et puis toujours, toujours, ces voix auxquelles j’ai plus trop envie d’obéir et qui me donnent des ordres que si je te disais ce que c’est ces ordres tu en frémirais bien plus que ce que tu peux frémir à présent comme la dernière des tapettes, cet après midi, comme je te disais, je me suis dit t’as qu’à aller te balader. Et c’est ce que j’ai fait. Mais bon : ça m’a fait du bien sans me faire du bien. Pas que j’aime pas Marseille, non, loin de là, il faudrait être fou pour pas aimer une ville comme celle là qui n’a pas peur d’avoir ni la cuisse ni la hanche heureuses. Pas peur d’avoir la panse qui laisse voir sa fleur à celui qui se penche comme le fait le giraumon le temps d’un matin trop rapide à cela près qu’elle, Marseille (et ça c’est pas du genre de la courge), fleurit et refleurit de matins en matins depuis qu’un grec est venu lui chanter la romance, et la semence aussi. Parce que qui veut le voir le fendu de Marseille, et puis en profiter, doit se  lever très tôt. Et je te dirais même que c’est à l’aurore, oui, juste à ce moment là, quand le soleil se lève et qu’il inonde ses cuisses et son ventre et sa fleur orangée de flots sanguinolents qu’elle est la plus belle Marseille. Mais ça, tu ne pourras le voir que si à ce moment là tu grimpes jusqu’à la Bonne Mère et qu’après avoir traversé en y prenant ton temps les jardins qui lui poussent aux pieds comme nacelles viennent aux pieds gonflés des montgolfières, tu te dresses sur son parvis,  fier et raide, comme un gros vier gonflé d’amour devant cette merveille qui  s’offre à lui. Et pas qu’à lui d’ailleurs. Parce que Marseille c’est une partageuse. Que ce soit le sein ou la bouche, que ce soit le bras ou la cuisse, moi, je l’ai jamais vue refuser ses faveurs à celui qui lui rend hommage et lui demande aussi un peu de cet amour qu’on lui refuse ailleurs. Tu as bien dû le voir ça, toi qui n’es pas d’ici. Tu as bien dû le voir comment elle est Marseille. Je connais pas un homme, moi, je connais pas un homme qui n’a pas eu envie une fois, une fois seulement de partager son lit. Bien sûr il y a tous ceux qui disent du haut de leurs montagnes (qui sentent le crottin et la pisse de bouc), ou de leur deux pièces cuisines dans le bassin parisien, que cette ville a mauvais genre, bref qu’en gros, elle serait plutôt du style marie-salope, marie-couche-toi-là, de celles qui aiment tant ça qu’elles en redemandent et font ça bien trop bruyamment avec n’importe qui (quand ce n'est pas n'importe quoi). Et refusent toujours de te donner leur bouche. Et ne tendent la main vers toi que pour désigner ta bourse et en recueillir la semence froide comme une pièce de monnaie. Mais ces gens là, tu vois, jamais ils sont venus ici. Ou alors ils sont impuissants. Et ça les impuissants, Marseille, toute aussi attirante qu’elle soit, pour eux elle peut rien. Enfin, tout ça pour dire qu’il était pas bonne heure, peut-être dans les deux heures de l’après midi. Alors je suis allé boire mon coup aux Treize coins (y avait personne, boire seul, j’aime pas) et mes pas m’ont tiré jusqu’à Belsunce, ce que j’aurais pas dû accepter. Parce que Belsunce, depuis ce qui est arrivé, d’abord tout le quartier a bien changé (ils ont même reconstruit la grande bibliothèque, en plus vaste et plus beau encore, et avec le même portique qu’avant à l’entrée, celui de l’Alcazar) mais surtout parce que ça me faisait trop mal de marcher ici où ton mon monde avait marché. Même revoir l’emplacement de la boutique de cet enculé d’Ali ça me serrait la gorge. Aussi, alors que je mourais d’envie, enfin, que mes pas mouraient d’envie de s’enfourner dans le quartier,  que ce soit par la rue du Tapis vert ou par une autre, j’ai résisté. J’ai traversé le boulevard, sans même jeter un regard au café des cinq continents qui lui aussi a été restauré et, descendant la Canebière, voilà qu’arrivé au vieux port je me suis mis en tête de monter jusqu’à la bonne mère. Mais pas par les jardins. Par le palais de Justice, et puis le cours Pierre Puget. Mais qu’est-ce que j’avais fait ! Là-haut, tu comprendras plus tard, ça a été un vrai supplice. Comme si mon cerveau se mettait à saigner des fleuves de tulipes. De toutes parts. Et que j’allais rester paralysé pour le restant de mes jours. Alors j’ai quitté le parvis et suis allé au belvédère, là où les amoureux viennent se faire « et plus » vu qu’y a affinités. Et les fumeurs de shit aussi. Y en a toujours. Et y en avait. Plus que je coure trop après maintenant, les cornet fourrés, mais il n’empêche : j’ai demandé tu fais passer ? à l’un d’entre eux. Celui qui me semblait le plus sympa. Le moins parti aussi. Il a fait tourner. Mais ça aussi ça m’a pas fait du bien. Parce que les voix elles ont recommencé leur chahut infernal dans ma tête. Alors je me suis accroché. Comme je le fais autant de fois que c’est possible. Le jeune qui me faisait fumer il devait me trouver plus strange encore que beaucoup de ses potes. Mais ça l’a pas trop travaillé. Il a laissé faire. Même que quand je me suis mis à chanter ces chansons qu’on braillait tous ensemble, nous les Untellois, ça l’a même pas étonné. Pourtant je braillais fort, presque aussi fort qu’un stade, histoire que les voix dans ma tête elles se disent qu’elles avaient plus qu’une chose à faire : s’étouffer. Et puis deux condés sont venus, dégagez qu’ils ont dit. J’ai dégagé. Même pas ils m’ont demandé mes papiers. Tant mieux. Devaient être bien lunés. Alors je suis rentré, d’abord en repassant à Lenche histoire de récupérer mon piano que j’avais laissé chez Lucette, puis (putain j’en ai fait une trotte) je suis remonté jusqu’ici en passant par la rue d’Aubagne et la rue Longue. Pour acheter des clopes (te dis pas comme il est surveillé, le taf, là-bas, maintenant. Mais tu vois: j’ai pensé aux tiennes; ça aussi tu devrais me dire merci quand je te fais fumer) et nous acheter à manger. J’ai pris des saucisses. J’espère que ça te va. Mais celles là, tu vois, ça serait bien que tu nous les chies en entier. Ah oui, et puis j’ai trouvé une caille. Comme celle d’Odam. Mais pas la même cage. Dommage. Enfin, pendant que je serai pas là elle te tiendra compagnie. Et puis vous serez deux, dans le secret de votre petite tête, à appeler le ciel pour qu’il fasse un tour jusqu’ici maintenant qu’on sait tous (enfin, que moi je sais) que ce genre de choses il sait faire. Et puis deux voix valent mieux qu’une. D’autant plus que toi, vu que t’es bâillonné, tu peux chanter qu’avec la voix de tête. »
© Di Brazzá                              __________________________________

Ce dix-septième chapitre d'Hôtel Untel s'inscrit dans la troisième partie de mon Livre de Nocturnes, qui en comportera 5:
- (Chochottes blues?)
- Journal d'une disparition
- Hôtel Untel (Il était cinq petits enfants)
- Chansons de la cité radieuse
- (Siléo)
Il s'agit bien entendu d'un premier jet. Merci à tous d'être aussi souvent et toujours aussi nombreux au rendez-vous.

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dibrazza | 18 h 23 | Rubrique : HÔTEL UNTEL (Il était cinq petits enfants), Nocturnes Livre III | Màj : 08/12/08 à 21 h 10

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Vendredi 05 Décembre 2008.

EPISODE # 16

                                                          HÔTEL UNTEL, épisode # 16

                       



-« Moi, les putes, avec leurs jupes ras la conque, leurs nichons plus découverts que les deux Amériques, avec leurs yeux qui sont comme de grands herbiers où danse la posidonie, avec leurs paupières pimpantes, peintes a fresca, comme le chœur d’une église aquatique, avec leur cul qui sonne l’angélus autant  pour le marin-pêcheur que pour le bourgeois en goguette, avec leur façon de marcher, hautaine, distanciée, et leur façon de replier leurs bras comme les ibis rouges agitent puis referment leurs ailes (presque frileusement) là bas sur les rives du Nil, qu’est-ce que tu veux : j’aime ça. Je les aime. En plus, il y a en elles ce type de détresse aussi aiguë que le rire ou les fossettes d’un mioche qui me va bien au corps, et me tient chaud comme un bon gros chandail ou un café-calva. C’est pour ça que lorsque Lêlê s’est pointée à l’hôtel avec toutes ses copines pour discuter ensemble de qu’est-ce qu’on va se mettre (dans tous les sens du terme)quand sera venu le temps du Grand Soir, le soir du mariage, j’étais bien plus ému que le berger à la retraite qui voit passer un troupeau devant le seuil de sa maison et qui, tout de suite, file mettre à l’abri dans son garde-manger ce souvenir têtu de sonnailles, de poussières laineuses et d’étoiles naines avant que tout ça disparaisse à jamais. Alors, tandis qu’elles parlaient de ci, de ça, je faisais le garçon de salle et portait à l’une et à l’autre une boisson chaude, un verre de jaja ou de casa sous l’œil toujours méfiant, quoique désormais plus amène, de Boromé-Pacha. Lequel était assis sur un de ces fauteuils comme on en voit dans Emmanuelle. A deux pas de la Sublime Porte sous laquelle ont passé et passeraient encore tous les futurs oiseaux dont le chant allait faire jaillir ce ciel que nous espérions tous et qui, à notre grand regret, se faisait tant attendre. Cette porte, d’ailleurs, il faut que je te dise qu’elle avait bien changé. C’est Ousmane, le fils a Diallo, qui s’en était chargé de nous la transformer. Pas seulement pour la rendre plus attractive, plus mystérieuse aux yeux des visiteurs auxquels nous proposions une visite gratuite du Tombeau de l’Empereur. Non. Même s’il est vrai qu’à partir du jour où elle fut repeinte de la manière dont je vais te parler la plupart de nos visiteurs mouraient d’envie d’aller voir (qu’est-ce que c’est ?) ce qu’il pouvait y avoir derrière, et y restaient, derrière. Définitivement scotchés, comme ces gros bourdons ou ces grosses mouches vertes aux ailes mordorées qu’on aimait voir se tordre avant d’agoniser sur les rubans gluants qu’on pendait autrefois dans les cuisines pour qu’ils viennent s’y perdre. Non, ce n’était pas dans ce but là qu’elle fut décorée. En fait, comme lors d’une des nombreuses visites effectuées par l’équipe de ménage dans l’appartement du vieux pour y récupérer son courrier, Andréa avait déniché un ancien plan de l’hôtel et nous l’avait rapporté, nous avions découvert à notre grande surprise que le mur de droite, juste à côté de la cuisine, n’était en fait qu’une cloison derrière laquelle se trouvait ce qui devait être le petit appartement de fonction du gardien ou du directeur de l’établissement du temps de sa splendeur. Pourquoi cet ensemble de pièces avait été muré, dieu seul le sait, d’autant plus que cela aurait pu augmenter le contenu, déjà copieux tu me diras, de la cassette de l’Empereur. Mais bon, le fait était là, cloison il y avait, qui n’attendait que quelques coups de masses. Et cela nous arrangeait bien, puisque pour la fête de mariage nous espérions tant de monde que la place aurait manqué. Aussi, nous avons comme de bien entendu fait tomber la cloison et effectué le même travail de remise en état (au mieux que nous pouvions) que celui que nous avions fait dans la salle de restau. Et suite à ça, suite à cette remise à neuf (façon de parler) qui libérait tant d’espace, la porte de la cave faisait vraiment tache tant elle était laide et avait triste mine. On ne voyait plus qu’elle, avec ses allures de fausse porte cochère (elle faisait bien ses trois mètres de haut sur un peu plus de deux de large) et ses deux lourds battants constellés de graffitis comme autant de coups de griffes qu’auraient laissés là une meute d’Orques assoiffées de sang. Si vous êtes ok je m’en charge avait dit Ousmane qui avait une âme d’artiste et aimait bien bomber ici ou là dans Marseille avec ses potes. - D’accord mais pas de tag on avait répondu.- Du tag moi j’en fais pas, moi je fais du graph ! Faudrait peut-être voir à mettre votre montre à l’heure tous autant que vous êtes – Eh bien nous on veut pas de graph non plus – Putain vous êtes graves – Graves ou pas, ton graph tu te le gardes pour le parking de St Charles, fais nous autre chose (– Comme les égyptiens a rajouté Wanda) – Les égyptiens j’aime pas – Alors fais nous le ciel – Ouais, le ciel ça ira. C’est bon je ferai ça. Le ciel. Et il a fait le ciel. Ah putain, tu aurais vu ça. Ne crois pas qu’il s’est contenté de nous pondre deux panneaux recouverts d’une immensité bleue comme on en voit ici quand le soleil se lève d’agréable humeur, non, ce qu’il a peint, bien sûr ça donnait l’impression d’une plaine céleste qu’aurait pas de limites mais, surgissant d’un coin du panneau gauche, dansaient des sortes de longues tentacules d’une couleur étrange, ni jaune, ni ocre, ni beige (un peu entre les trois), et puis tout en haut, au dessus de qui semblait être des voiles de vapeurs qui allaient du blanc le plus opaque au blanc le plus transparent, il avait plaqué un grand nombre de feuilles d’or aux reflets rouges dont on ne pouvait dire si elles venaient recouvrir le ciel ou si au contraire le même ciel, ouvrant grand sa chemise, nous montrait sa poitrine qui est l’or absolu. C’est beau on a tous dit mais ces trucs là qu’est ce que c’est ? Les cheveux ou les tentacules d’une bête extraterrestre qui flotte dans l’espace ? – Je sais pas. Ce truc là, une fois que j’avais tout gratté et ré-enduit de blanc c’est ce qui m’est venu par la tête avant même que je couvre les deux battants de bleu profond et puis d’un bleu plus clair en laissant quand même apparaître ici et là comme des trous de nuit. – En tout cas c’est beau. Et l’or, tu l’as trouvé où ? Et d’ailleurs, c’est de l’or ou du cuivre ? – C’est de l’or, pardi. – D’accord mais tu l’as trouvé où cet or ? Tu sais ce qu’il a répondu ce con ? Putain les jeunes, y a des jours, c’est plus d’un coin qu’ils te bouchent. Il m’a répondu : Un bon voleur, Bosco, c’est comme un journaliste : ça donne jamais ses sources ! Bien obligé de rire, non ? Eh puis tiens, puisqu’on parle de rire, tu sais pas ce qu’il a fait aussi Ousmane ? Non ? Bien sûr que tu peux pas savoir puisque t’y étais pas. Eh bien devant la porte il a posé un paillasson.-  À quoi il sert ton paillasson ? On a tous fait. T’as déjà vu des gens s’essuyer les pieds, toi, avant de descendre à la cave ? – C’est pour après. Comme ça les gusses, ils se sentiront rassurés, vu qu’on leur dira qu’après la visite il faudra qu’ils s’essuient les pieds à cause de la saleté qu’ils ramèneront de la cave. Ça aussi ça nous a fait rire. – Moi j’en connais un à qui il sera bien utile ton foutu paillasson, c’est Odam. Odam ça l’a vexé cette remarque. – Moi toujours propre il a répondu essuyer pieds besoin jamais. Et c’est vrai que c’était à se demander comment il pratiquait là-bas, en bas, avec les gusses, parce qu’on l’a jamais vu nous revenir autrement qu’impeccable. Mais bon. Puisqu’on parle déco, restons dans la déco (t’inquiète on va y revenir aux copines de Lêlê). Alors autant te dire tout de suite que la salle de restau, telle qu’on l’avait parée en prévision des fêtes, c’était une splendeur. Drago et la petite équipe qu’il s’était constituée avaient découpé dans des planches très épaisses de grosses étoiles (elles faisaient presque un mètre de large) qu’ils avaient toutes peintes à la bombe couleur vieil or. Ces étoiles, qu’ils avaient accrochées aux murs, desquels on avait viré tous les posters qui y étaient punaisés, ils leur avaient percé deux bras afin d’y enfiler des bougies blanches grosses comme des cierges. Elles étaient si belles ces étoiles que le premier soir, et malgré son interdiction formelle, tout le monde a voulu qu’on les allume et dîner aux chandelles. Ah il fallait voir, mon vieux, il fallait voir comment elle jetait maintenant cette salle, et comment la lumière s’engouffrait dans l’or de la Sublime Porte et la léchait tant et plus. De surcroît, comme les femmes avaient installé un grand arbre de Noël entièrement couvert de neige tout au fond de la salle, et qu’avec les enfants elles y avaient suspendue un tas de boules qui ressemblaient à autant de figues du bleu le plus profond et qui demandaient qu’une chose  c’est qu’on pose nos lèvres sur elles et puis qu’on les déchire doucement avant de s’en repaître : cette salle, tu vois, moi je dis qu’y avait pas, qu’il y a jamais eu, ni un restau, ni un magasin, ni un hôtel, ni même un aéroport dans la région de Marseille, et même ailleurs, pour offrir tant de beauté sous les yeux et une illumination aussi douce à la même période. Quand elles sont rentrées d’ailleurs les putes, les copines à Lêlê, je te dis pas les waou et les putain ça jette qu’elles ont caquetés. On aurait dit des mioches qui découvrent leur premier arc en ciel. Ou Eve découvrant qu’Adam n’était pas tout à fait foutu comme elle. Plutôt ça, oui, cette jouissance qui leur est monté aux lèvres d’une telle façon que si putes elles n’avaient été, tout ça, tous leurs cris, comme les remuements coquins de leur derrière : ça aurait été indécent, oui, indécent. Tandis que là c’est dans l’incandescence qu’on était. Le désir, le plaisir, le jouir qui leur montait aux lèvres, puis aux joues, puis au front, c’était tout simplement comme un tapis de braise qui, rougeoyant, les recouvrait. Et puis elles se sont assises, et comme je te l’ai dit, moi, j’ai fait le serveur. Avec le plus grand des plaisirs. Ces dames parlaient fringues. Moi je vais mettre ci. Moi je vais mettre ça. Quess tenpenses ? Et chapeaux. L’une d’elle d’ailleurs a dit un mariage la tête nue c’est comme une bite d’arabe ou de rabbin : ça craint les courants d’air !  - Eux c’est pas les chapeaux qu’on leur a enlevé, Malou, c’est le col roulé ! lui a répondu Simone (qui d’ailleurs préférait qu’on l’appelle Damia) et elle a rajouté Moi d’ailleurs je préfère ça. Au moins eux ils sont propres. Les autres, dans leur col roulé, je te dis pas : souvent c’est un vrai garde-manger que tu y trouves. A croire qu’ils pensent que nous autres on se nourrit de restes ! – Ho ! Simone ! T’as décidé de nous faire gerber ? Tu vois le niveau. Pour glousser ça gloussait. Mais c’était bon (Je te ressers un café ou tu veux autre chose ?). Ce jour là d’ailleurs, sans même que tout le monde soit là pour en décider, comme on le fait d’habitude pour toutes les décisions importantes, la date du 24 décembre a été arrêtée pour la fête. Wanda, certainement n’y ferait pas obstacle on s’était dit, vu que comme ça le réveillon n’avait plus de sens religieux. Même si Boromé et Lêlê, à leur façon, allaient eux aussi mettre le petit Jésus dans la crèche. Chose pour laquelle ils s’étaient d’ailleurs déjà sérieusement entraînés. Depuis longtemps.  Enfin, je pense. Le mariage civil, lui était prévu pour la veille, mais on se séparerait juste après le baratin du Maire ou de l’un de ses adjoints. À propos de Lêlê, figure toi qu’à un moment, je me suis assis à côté d’elle. Quand elle a vu ma tête (Qu’est-ce qu’y a mon biquet) elle a bien remarqué que quelque chose me turlupinait. Mais que ce quelque chose là j’avais pas trop envie de lui dire comme ça devant tant de monde. Et encore moins devant Boro. Alors elle a penché la tête vers moi. D’une telle façon qu’on aurait dit une fleur dans un vase, quand elle a enfin trouvé sa place et que, soupirant d’aise, elle regarde la nappe de la table sur laquelle il y a d’autres fleurs, brodées celles là, mais qu’elle observe cependant d’une manière inquiète, comme étonnée que ces sœurs étranges ne  répondent jamais à ses avances. – Qu’est ce qu’il y a mon biquet elle a répété. Alors je lui ai dit. Doucement. À l’oreille. Que je me demandais si maintenant le studio 2 c’était niqué. Si plus jamais je pourrais la voir là, de l’autre côté de la glace, faire comme si elle savait pas que j’étais là, et se découvrir gentiment tandis que son client la mate, lui aussi. Et puis se caresser un peu, s’emparer doucement de ses nichons, et puis les soupeser comme le ferait une enfant qui porterait une pomme au creux de la paume de chacune de ses mains. Et me les présenter sous le nez, ces pommes interdites, avec le sourire innocent, l’orgueil aussi, de celle qui se coiffe et se sait belle et contemple l’image d’elle que son miroir lui tend. Voilà ce que Lêlê m’entendit lui souffler à l’oreille. Voilà les mots que Bosco lui soufflait en espérant que tout cela ne se confonde pas avec le roulis de la mer tant ces oreilles là avaient et la forme parfaite et la couleur nacrée du plus beau des coquillages. De son cul aussi Bosco lui a parlé. De son cul, comme de sa chatte. Et elle l’écoutait Bosco, oui : elle m’écoutait. Sans sourire, mais pas absente. Et puis elle m’a dit si tu veux je t’arrange ça avec Malou ou Damia, c’est des bonnes copines. J’ai dit non. Enfin, oui et non. Oui plus tard. Mais non maintenant. Ce que je veux Lêlê, ce que je voudrais c’est que tu m’emmènes une dernière fois avec toi au cinoche. Tu voudrais Lêlê ? Tu voudrais ? – Tiens ? Voilà Odam et son pote ! Elle a fait. – Laurent ? – Oui, Laurent, elle a répondu. D’un air mauvais. »
© Di Brazzá                              __________________________________

Ce seizième chapitre d'Hôtel Untel s'inscrit dans la troisième partie de mon Livre de Nocturnes, qui en comportera 5:
- (Chochottes blues?)
- Journal d'une disparition
- Hôtel Untel (Il était cinq petits enfants)
- Chansons de la cité radieuse
- (Siléo)
Il s'agit bien entendu d'un premier jet. Merci à tous d'être aussi souvent et toujours aussi nombreux au rendez-vous.

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dibrazza | 14 h 47 | Rubrique : HÔTEL UNTEL (Il était cinq petits enfants), Nocturnes Livre III | Màj : 05/12/08 à 19 h 15

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Mercredi 03 Décembre 2008.

EPISODE # 15

                                                      HÔTEL UNTEL, épisode # 15

                     



"Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite. "




- « Faut dire que le Maire (un Enculator de première, du style à te faire tomber la culotte sans jamais tomber une seule fois les yeux), le Maire, moi, j’ai jamais pu l’encadrer. Mais là, faut reconnaître qu’il avait fait fort. Et que son idée, ou l’idée de l’un de tous ces margouillats qui patrouillaient dans sa sphère, elle était  vraiment bonne. Et en plein dans l’esprit de Noël. Parce que Noël, le petit Jésus, l’âne, le bœuf, lou ravi et toute la clique : qu’on y croie ou non ça reste une fête. Pour tout le monde. Et puis en plus, ça faisait diversion. Et c’était de ça, faire diversion, dont il avait besoin le Maire. St Joseph et la Ste vierge, comme la caravane des rois mages à mon avis il s’en battait l’œil en neige. Ce qu’il lui fallait obtenir coûte que coûte, c’est que les marseillais oublient un peu en cette période de fête que leur ville sentait un peu trop le sapin. Et que ce sapin là, qui n’avait rien de Noël, petit un s’il continuait à prospérer dans toutes les têtes c’en était fini pour lui comme pour son équipe aux prochaines élections et petit deux  ça en serait bientôt fini aussi du petit commerce vu que les électeurs on les voyait plus trop faire leurs courses. Plutôt du genre à se barricader chez eux et à tenir leur femme et leur progéniture en laisse entre le seuil de leur immeuble et le parking où leur voiture était garée. C’est pour ça, pour ces seules raisons là, se protéger le fondement et protéger les boutiques de fringues (les épiciers sont moins nombreux, faut reconnaître) qu’il a lancé ses Grands Travaux à la vitesse du TGV. Grands Travaux qui n’ont duré qu’une semaine (certains imbéciles, toujours les mêmes, sont même allé y voir la main de Dieu, tant ça a été court) mais alors quel bordel ! Je te dis pas. Déjà que Marseille, entre les creusement de tunnels, la création de voies pour le tramway, le métro, les destructions de passerelles ou d’immeubles plus ou moins délabrés et la construction de nouveaux édifices (je dois en oublier) on était plutôt gâtés question galère. Alors là chapeau, parce que la galère vue sous cet angle elle tenait plutôt du paquebot ! Sept journées et sept nuits soit cent soixante six heures d’enfer ! Pour te dire : même la caille on l’entendait plus carcailler. D’autant plus que nous : on habitait à côté. Ou tout comme. Mais enfin : ça valait le coup. Parce que voilà ce qu’il a fait le Maire. Il s’est dit, ou ils se sont tous dit, qu’en cette période une animation « tournée vers la mer », bof, et que de toutes façons ce genre de truc toutes les cités portuaires en pondaient à tire larigot. Non, lui, ce qu’il s’est dit c’est tiens, ce coup ci on va installer les Alpilles et les vallons et plateaux manosquins en ville. Comme je te le dis. Imagine : grand un (grand, parce que là c’est du grandiose) les fontaines du Palais Longchamp arrosant le cours du même nom entièrement recouvert de terres et d’une sorte de gazon (qui d’ailleurs tenait plus de la prairie que du gazon). Et puis Grand deux : le même cours , comme la place attenante, celle des Danaïdes abritant des baraquements : bergeries destinées à accueillir des moutons ou des marchands forains pour y vendre qui des panisses, qui de la barbapapa ou des pommes d’amour, qui enfin des santons, ou des fleurs. Sans oublier l’apothéose, le Grand Trois : la Canebière, illuminée comme Mars en Carême qui, de l’Église des Réformés jusqu’aux quais du vieux port  n’était plus qu’une longue rivière verte et moussue sur laquelle paissaient des milliers de moutons. Bon : les mauvaises langues, il y en a, comme Tombé du camion, ont dit que sur la Canebière, vu son nom, on aurait pu planter du chanvre. Mais bon, à tout prendre, cette moquette là c’était déjà pas mal. Non ? C’était même si bien que le monde entier venait à nous comme mouches sur une merde ou comme abeilles sur le miel, c’est selon. Et que moi, malgré l’air froid qui me viciait les doigts, je passais mes après midi à jouer sur le kiosque à musique, en haut des allées Gambetta, entouré de familles venues de Toulon, d’Aubagne, d’Aix en Provence (Eh oui, même eux, même les bourgeois ils étaient là) et puis des villes limitrophes : les Pennes Mirabeau, Velaux, Rognac, Berre l’Étang, Martigues, St Chamas, Istres et j’en passe : toute la région, quoi. Même les gonfalons de Marignane (ou de Vitrolles, c’est guère mieux), avaient fait le pèlerinage. Et ces gens là, pour les faire bouger, à part si c’est pour s’enfiler un tajin au cuisseau d’arabe garni de pruneaux : tu peux y aller, ils bougent pas. Faut dire que la plupart ils ont l’orange amère. Les arabes, tu vois, ils leur ont repris l’Algérie. C’est pas des choses à faire. Un jour ou l’autre tu en payes le prix. Mais bon, ils étaient là. Ceux qui votent mal, comme ceux qui votent mieux. Alors bienvenue. Et nous, les untellois, toute cette foule, toute cette masse baguenaudant au milieu des moutons et des santons : ça arrangeait bien nos affaires. Parce que nous, c’est évident qu’on avait fort à faire si on voulait que la volière elle soit pleine à ras bord pour la  Noël. Et pour nous affairer, ça on s’est affairé. Tout d’abord : la volière. Ou plutôt les volières parce qu’il y en avait deux. Diallo et ses cousins avaient marnés comme des nègres (comment faire autrement ?) durant toute cette même semaine pendant laquelle les équipes municipales ou les tractopelles des sous-traitants s’agitaient sur la Canebière et nous avaient fait une vie impossible. Pourquoi deux volières ? Eh bien tout simplement parce que si on zigouillait quelqu’un à pas d’heure il n’était pas question de filer à la Rose ou ailleurs détrousser le balcon d’une crémière pour lui chourrer ses canaris. Alors, tout au fond de la salle d’accueil on avait mis en place une sorte de centre de rétention, si je peux m’exprimer ainsi, où les canaris attendaient qu’une âme charitable vienne les chercher, un par un, au coup par coup, pour les reconduire à la frontière, la haut, sur la terrasse, à deux pas du ciel : dans la vraie volière, qui était il faut bien le dire un sacré chef d’œuvre. Chef d'oeuvre dans lequel Alàri avait d'ores et déjà fait quelques petits tours de mobylette au grand dam de son père, mais bon : puisque c’était pour essayer. Cette période là a été, tu t’en doutes bien, une période d’exaltation extraordinaire. En plus, question épouses ou mignons pour l’Empereur, on avait l’embarras du choix. Sans le stress qui va de pair avec les périodes de solde. Moi j’avais pas de mal à faire sauter les puces sur mon derrière. Quand je sentais le soir venir, je quittais le domaine des valses musettes et entamais un répertoire plutôt tourné trabaja la moukère et il s’en trouvait toujours quelques uns (de ceux qui ont l’orange amère) pour tomber dans mes filets, accepter volontiers d’aller boire un casa à l’hôtel, partager avec nous le repas du condamné et puis Yop la Boum comme disait Trénet : direction le cimetière des éléphants, le Tombeau de l’Empereur. Odam, d’ailleurs en avait un peu marre de faire ce travail là, marre de toutes ces heures supplémentaires. Et renâclait de plus en plus au moment de jouer les accompagnants sur le chemin de l’enfer. Et puis faut dire qu’entre temps il y avait eu Laurent. Oui, Laurent. Caverivière. Un nom qui ne vient pas d’ici. Et c’est pas rien que l’arrivée de ce gars là derrière notre rideau de fer. Laurent ? C’était un très jeune berger. Quel âge ? Je sais pas. Allez : la vingtaine. Et celui là, tu vois, homme ou pas, tu pouvais pas faire autrement que de le regarder. Comment faire autrement ? Parce que ce garçon là était d’une beauté, d’une beauté telle que plus rien, ni homme ni femme ni enfant ne tenait le coup à côté. Comment il était ? Comme un jeune cheval, quand tu ne vois d’abord de lui que sa crinière, dépeignée. Que c’est un mouvement de la lumière, un son, un souffle qui te dit qu’il est là. Il portait une barbe comme en général les garçons en ont à son âge : longue, soit, mais peu épaisse, pas très bien fournie. Un peu comme un massif d’herbes folles, un buisson qui aurait passé une mauvaise nuit. Et au milieu de cette barbe tu voyais sa bouche. Une bouche épaisse, magnifiquement dessinée. Prête à te mordre oui, mais comme on le fait quand on aime. Avec cette tristesse gourmande qui nous fait déchirer un fruit. Au dessus de ça, de cette bouche il y avait son nez, droit, et fin, aux narines inquiètes ; et puis ses yeux, immenses, de vrais étangs. Aussi sombres que l’était sa chevelure, et bordés de joncs aussi longs et noirs que la nuit. Quant à son teint de peau, il avait cette couleur propre à l’écorce de l’amande qui me faisait penser que ce gars là devait venir d’Andalousie. D’ailleurs, en dehors de ce parfum de bétail et de fourrage qu’il trimballait avec lui avec la même grâce qu’une gonzesse surgissant nue de la fougère, il flottait tout autour de lui comme une auréole de lumière sombre et aveuglante qui est la marque des hommes et des femmes issus de ce pays. Bref ce garçon brûlait. Et il brûlait tellement que toutes les femmes de l’hôtel se sont jetées sur lui. Un peu comme des fanatiques avec un artiste. Même et surtout Lêlê. Mais Laurent, lui, ne les regardait pas. Enfin, pas autrement qu’avec aménité si je peux dire. Non. Sa seule source d’intérêt c’était Odam. Il brûlait pour Odam et Odam brûlait pour lui. Oh, ça, moi je l’ai pas vu tout de suite. Il devait y avoir quelque chose qui me bandait les yeux. Mais quoi ? J’y mettais pas encore un nom à cette chose en ce temps là.  Pour moi ce gars, les femmes, c’était tout simplement qu’il y pensait pas. Qu’il avait la tête à ses chèvres, ses moutons, ses alpilles et sa bergerie ; et à la camaraderie aussi. J’y ai pas vu autre chose. Rien de mal en tous cas. C’est plus tard que j’ai vu. Mais comme c’est plus tard, eh bien je te le dirai seulement quand le moment sera venu. Pas maintenant. Deux par contre qui l’avaient mauvaise c’est petit un  Lêlê, la frôlamante, qui pourtant n’allait pas tarder à s’enmaquereauter, et petit deux Ketty, la baybitcha, sa petite fiancée, dont les éclairs terribles dans les yeux valaient bien ceux de Lêlê. C’est dans ces moments là, tu vois, qu’on est heureux que les yeux n’aient pas le son. Que les yeux des uns et des autres ils soient pas comme la télé. Parce que je te dis pas le bruit qu’aurait fait l’orage qui explosait sous leurs paupières. Et je te dis pas non plus les vitres (et les cœurs) que ces roulement de tonnerres auraient brisés. Odam, Laurent, Laurent, Odam, ils étaient désormais toujours ensemble. Au milieu des moutons. Avec les minots aussi. Les mercredis, samedis et dimanches mais aussi au sortir de l’école. Et Laurent expliquait aux uns et autres comment on tond les bêtes, comment elle est la laine avant de finir là sur ta poitrine, sur ta tête ou autour de ton cou. Il leur montrait aussi comment on trait les chèvres. Qu’il appelait toutes, enfin, les siennes, par leur nom. Et que les enfants, au fil des jours avaient appris à reconnaître. Mais tout ça ne consolait pas Ketty. Qui regrettait ce temps pourtant pas si ancien où Odam l’emmenait dans sa chambre, la mienne, tandis que j’en étais absent, et lui racontait ses montagnes d’une telle façon qu’il n’y avait plus alors d’armoire ni de lavabo, ni de fenêtre ; juste un bout de ciel aussi pâle que la neige, le chant d’une caille et un lit de paille sur lequel tous deux s’embrassaient, assis. Tandis que des êtres étranges, lumineux (des Orques, peut-être), surgis de nulle part, les observaient en silence. Avec envie. »
© Di Brazzá                              __________________________________

Ce quinzième chapitre d'Hôtel Untel s'inscrit dans la troisième partie de mon Livre de Nocturnes, qui en comportera 5:
- (Chochottes blues?)
- Journal d'une disparition
- Hôtel Untel (Il était cinq petits enfants)
- Chansons de la cité radieuse
- (Siléo)
Il s'agit bien entendu d'un premier jet. Merci à tous d'être aussi souvent et toujours aussi nombreux au rendez-vous.

AUTOPUB , Rappel:    
"Récitar Cantando" plutôt que Roman
 mon dernier ouvrage : JE EST UNE O.MBRE  
 est  désormais
disponible  ICI 










dibrazza | 19 h 46 | Rubrique : HÔTEL UNTEL (Il était cinq petits enfants), Nocturnes Livre III | Màj : 17/01/09 à 19 h 59

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