Le blog de Di Brazzá, artiste multicarte.

-« C’est que ça en fait du temps maintenant que je vous vois vivre ainsi, à corps touchant avec votre au-delà. Cette ombre à laquelle vous êtes si fort attaché qu’on en viendrait presque à penser que vous êtes, l’un comme l’autre, faits de la même eau. Que vous êtes son ombre, à cette ombre, en quelque sorte. Tout ça me fait penser à l’histoire de ce pauvre jeune homme qui occupa un long moment ce studio que nous vous louons à présent. Ce jeune homme (il avait à peine autour de vingt ans lorsque il vint s’installer ici) n’avait qu’une chose à l’esprit : l’aventure. Et bien que travaillant aux Salines, dans les Terres, il avait obtenu de ses patrons la faveur de s’absenter deux mois par an. Dieu seul sait d’ailleurs comment il s’y était pris tant là-bas les patrons et autres contremaîtres sont réputés pour ne pas être accommodants. Mais le fait est que cette faveur rarissime lui fut accordée et qu’il mit chaque année ces deux mois à profit pour s’envoler découvrir de nouvelles terres, de nouveaux continents. De ces pays, ces peuples, ces civilisations à la rencontre desquels il s’en allait, il en revenait fréquemment transformé. Parlant indien comme un indien d’Amérique, mandarin comme un chinois ou arabe comme un arabe, et portant les mêmes habits; en adoptant aussi les mœurs, la religion pendant de nombreux mois. Jusqu’au prochain voyage, aux prochaines saveurs, aux prochaines odeurs qu’il rapporterait avec lui sous sa chemise où, se mêlant à la sueur perlant sur sa poitrine, elles ne se laisseraient plus aborder que par le cœur des jeunes filles. Parce que des jeunes filles, beau garçon comme il était, il faut dire qu’il n’en manquait pas. On le voyait bien, nous, l’expression qu’elles avaient quand elles regardaient son front taillé comme un à-pic, ses yeux d’un vert plus profond que le buis, sa carrure d’athlète et les veines gonflées de sang qui couraient tout au long de ses bras. Était-il un amant fidèle ce jeune homme ? Oui. Mais le temps d’une course. D’une simple course. Parce qu’avec lui l’amour, enfin, ce qu’on appelle comme ça de nos jours: ça ne durait pas plus d’une semaine. Ou Deux. Grand maximum. Et encore. Mais aucune d’entre ces jeunes filles jamais ne lui en a voulu. Bien au contraire. Le fait qu’une de leurs amies ait pris la suite après elles paraissait leur donner l’impression que « l’aventure continuait » puisque restant au cœur de la même famille. De la même tribu. Jusqu’au jour où vint celle qui le fit tituber pour la première et la dernière fois. Celle qui, aussi belle, aussi élégante qu’une reine des prés se l’attacha aussi fort que vous-même êtes attaché à votre ombre. Plus jamais on ne vit l’un aller sans l’autre. Leur amour ? Leur amour c’était de la lumière vive. Comme la chaux. Ah il n’aurait pas été bien prudent de marcher déchaussé derrière eux tant le moindre chemin chauffé à blanc qu’ils empruntaient devenait soudain torrent de pierres et de laves fumantes. Seulement voilà, la petite, elle avait des frères. Des frères du sud. Et les frères du sud ça n’aime pas ça qu’on s’enroule autour de leur sœur. D’autant plus que le bruit commençait à courir que la petite était enceinte. De quelques mois déjà. Et que malgré tous ses efforts désespérés pour le cacher qu’elle était grosse de son homme en à-pic, il n’y a qu’un aveugle qui aurait pu ne pas le voir. Alors, ce qui avait commencé comme la plus merveilleuse des histoires d’amour, comme un orage qui ne ferait de mal à personne, se termina en tragédie. Les frères, ils étaient au nombre de cinq, se saisirent de leur sœur avec la bénédiction de leur père et de leur mère. Et avec cette même bénédiction, tout en la couvrant de honte et de mots orduriers, ils la forcèrent à avorter. Et ce petit bébé, tout petit qu’il était, déjà formé, ils le jetèrent à la mer, comme on le fait ici encore des bêtes mortes. Pour ça ils ont pris une barque et sont allés très loin, au plus loin que leurs bras de marin pêcheurs le leur permettaient. Il ne s’agissait pas en effet que le premier courant, la première vague ne le lui rapporte à leur sœur cet avorton. Non, il fallait que la mer, la mer seule et ses habitants les plus voraces s’en emparent. Puis une fois accomplie la mission qu’ils s’étaient donnée ils se mirent en chasse. En chasse à l’homme. Mais l’homme, il était déjà loin. Il s’était enfui. Que faire d’autre ? C’est mon mari et moi qui l’y avons aidé. Avec la complicité du facteur et de sa camionnette. On l’a sorti d’ici de nuit. Et conduit à l’aéroport. D’où il s’est envolé. Pour le Népal. Un pays qu’il avait déjà visité. Où il connaissait du monde. C’est donc là qu’il s’est installé, quelque part dans les montagnes. Là qu’il a fondé un foyer. En espérant que ces nouvelles flammes l’aideraient à oublier celles qui les avaient consumés, lui et sa Reine des prés devenue folle à lier après qu’on lui eut arraché son enfant de son ventre. Mais ils l’ont retrouvé. Ils l’ont retrouvé les cinq frères. Des mois et des mois, des années après ils l’ont retrouvé. Est-ce quelqu’un de la poste qui avait parlé (il nous envoyait quelquefois une carte postale jamais signée pour nous donner de ses nouvelles) ? Nul ne le saura jamais. Le fait est qu’ils se sont rendus là bas, les frères, tous ensemble. Et que c’est à l’aube, dit-on qu’ils l’ont débusqué dans sa petite maison en lisière de forêt. Sa maison où dormaient paisiblement sa nouvelle femme et ses trois enfants, des filles. Et vous savez ce qu’ils ont fait ? Vous savez ce qu’ils ont fait ? La femme, comme les filles ils les ont assassinées, oui monsieur, assassinées, pendant qu’elles dormaient. Quant au jeune homme, qui avait réussi encore une fois à s’enfuir, ils l’ont traqué des jours durant dans la forêt. Jusqu’à ce qu’enfin ils le trouvent, épuisé, quasi mourant à cause d’une blessure par balle qui commençait à gangrener. Et là, là, oh mon dieu, là, ils l’ont tout d’abord égorgé. Pour qu’il se vide de son sang. Lentement. Et mugisse et souffle et tremble comme mugit et souffle et tremble la bête offerte en sacrifice. Puis ils l’ont accroché à une branche d’arbre comme on accroche une chèvre, un chamois, à un croc de boucher et ils l’ont écorché. Oui, écorché. Et puis ont fait jaillir viscères et matières de son ventre en le perçant d’un grand coup de couteau. Le même avec lequel ils ont ensuite coupé son sexe et puis ses bourses. Et Après ? Eh bien après, déliant les liens qui le tenaient attachés, ils l’ont jeté à terre et se sont acharnés sur lui, à la hache, le débitant en autant de morceaux qu’ils le pouvaient. Croyez–vous que cela suffit à éteindre leur haine ? Eh bien non. Une fois tout cela fini, ils réunirent toute cette viande, ces os hachés menus dans la peau de ce pauvre jeune homme dont ils firent comme un paquet et s’en allèrent jeter tout cela dans la première rivière qu’ils rencontrèrent. Furent-ils punis pour cet acte innommable ? Non. À croire que ce dieu dont on nous rabat tant les oreilles ne protège toujours que les puissants, les âmes les plus misérables. Ils s’en sont revenus ici. Vainqueurs. Sans mot dire d’abord. Et puis ensuite, ça s’est su. Tout se sait, toujours. Mais que faire ? Que faire, me dit un jour un gendarme, il n’y a pas de plainte, pas de cadavre, et tout ça aurait eu lieu si loin, êtes vous sûre au moins que ce qu’on dit est vrai ? Quelquefois, voyez-vous, monsieur, je me suis laissée aller à penser que votre homme, avec cet air de nulle part qu’il traînait avec lui nous était arrivé ici pour ça. Pour chercher, pour trouver et punir les responsables de cette atrocité. Oui, souvent, je me suis trouvée prise dans les rets de ce rêve là. Que tous deux avaient fait un pacte. Un de ces pactes aussi épais que le sang qu’ils échangent, ces hommes, et vont même parfois jusqu’à boire. Un pacte d’amour et de mort dont nous les femmes sommes à jamais incapables de comprendre le mystère bien plus profond, plus obscur que cet aven dans les eaux duquel nous abritons, qui l’âme d’un bienheureux ou d’une bienheureuse, qui la main d’un futur assassin. Mais ce pacte là n’a jamais existé ailleurs que dans mes rêves. Et même aurait-il existé : votre homme a disparu. Comme vous devriez le faire, monsieur. Oui. Vous devriez partir. Vous aussi. Tant qu’il est encore temps. Disparaître. À votre tour. »
Di Brazzá - Rue Sans Suite (Pour M.C)
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Ce chapitre est le vingt-quatrième et DERNIER du Journal d'une disparition. Qui constitue la deuxième partie de mon Livre de Nocturnes.(Chochottes blues?) en étant la première. Il s'agit bien entendu d'un premier jet.
La troisième partie, HÔTEL UNTEL, s'ouvrira dans quelques semaines. Entre temps je prendrai un peu de repos.
Bien à vous,
dB
AUTOPUB , Rappel:
"Récitar Cantando" plutôt que Roman
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Illustration haut de page:Copyrights: © Di Brazzá
dibrazza | 16 h 55 | Rubrique : JOURNAL D'UNE DISPARITION. Nocturnes Livre II | Màj : 14/08/08 à 18 h 27

-« Justement le voilà. C’est le seul qui nous reste. Regardez comme il a l’air triste. Il doit bien s’ennuyer, non ? Avant, lorsque j’étais enfant il y avait beaucoup de paons ici. Surtout des bleus. À mon avis les bleus sont vraiment les plus beaux. Ce sont eux que l’on voit souvent au dos des monnaies ou médailles romaines frappées en l’honneur de telle ou telle impératrice. Jamais d’aigle. L’aigle on le réservait aux hommes. Aux prédateurs. Où sont-ils maintenant ces paons ? Les riverains. Les riverains, monsieur. Ils se sont plaints. Jour après jour, mois après mois ils n’ont cessé de harceler nos édiles. Alors on les a retiré les paons. Pour n’en garder plus qu’un. Le remplaceront-ils, d’ailleurs, lorsqu’il mourra ? Permettez moi d’en douter. Moi je dis qu’il y a de moins en moins de place pour la beauté sur la terre. Surtout quand elle crie. C’est que la beauté, ici comme ailleurs, on l’aime, voyez vous, on en parle même beaucoup. Mais voilà, comme elle n’est pas muette, on ne tolère pas tout ce bruit qu’elle traîne derrière elle. Et que traîne un paon derrière lui si ce n’est un tumulte, monsieur ? Avez-vous jamais vu un paon faire la roue sur la neige ? Ah mon dieu: comment vous dire ? Comment vous dire tout ce printemps soudain qui se déploie dans un fracas étourdissant de bourgeons qui explosent, de fleurs qui s’ouvrent comme autant de paupières. Comment vous dire cette poussière d’or qui danse dans l’air blanc, cette poussière que le paon projette tout autour de lui comme jadis dans les contes pour enfant tel ou tel roi, tel ou tel prince, prodigue, plutôt bonhomme, faisait l’aumône aux démunis, et vidait à leur intention tout le contenu de sa bourse. J’ai vu cela, monsieur. Oui, ce miracle, j’y ai assisté. Pas souvent bien sûr. Parce que chez nous, la neige, elle ne tombe pas souvent. Elle est même très rare. Et, fût-elle venue matin que midi, déjà, l’a chassé. Comme on le fait avec vous en ce moment. Parce que c’est bien à cela qu’on assiste, n’est-ce pas ? Un jour vous êtes arrivés, comme ça, comme arrive la neige. Sans prévenir vraiment. Tout s’est alors vêtu de blanc. Et puis hommes, femmes, enfants, tout le monde enfin s’est précipité dehors. Qui s’émerveillant, qui jouant avec vous. Chacun bâtissant cependant son propre bonhomme de neige, l’affublant de ceci ou cela, jusqu’à ce que ce bonhomme ne ressemble plus à rien d’autre qu’à un épouvantail. Et midi est venu. Un premier midi. Sonner la fin du jeu. On ne joue plus, monsieur. On ne joue plus. Et tout ce trop de pas s’enfonçant dans la neige impose la lumière du jour à la terre et l’ouvre comme on ouvre le lit d’une rivière. Mais une rivière de boue. Heureux celles et ceux qui peuvent dire moi je traverserai cette rivière comme Christ marchant sur les eaux. Moi ce n’est pas mon cas. La rivière a dû m’engloutir dès lors que j’ai vu pour la première fois la neige s’évanouir. Personne ne me voit. Personne ne m’entend. Personne ne me touche. Personne ne me parle. Mais vous, vous m’avez vue. Je serais donc visible. Et audible, puisque nous nous parlons. Vous ne pouvez savoir le bien que vous me faites en me consacrant quelques heures. Non: savoir, vous ne le pouvez pas. Et même si c’est simplement la quête de votre homme qui est à l’origine de notre rencontre, soyez en remercié. Oui. Soyez en remerciés, tous les deux. Lui comme vous. Lui, dont je ne sais rien. Rien d’autre que ce qui se dit ici et là. Car si l’on ne me parle pas, j’entends. J’entends même très bien. Je vois, j’écoute. Tout. Tout sauf lui. Lui, je ne l’ai jamais vu. L’ont-ils seulement vu, d’ailleurs, toutes celles et tous ceux qui vous affirment l’avoir aperçu, ou lui avoir parlé, ou avoir partagé avec lui toute une foule de choses, jusqu’aux plus intimes ? Je ne l’ai jamais entendu non plus, cet homme. Pourtant, il est devenu si présent depuis qu’il aurait disparu que je le sens partout. Le sel, le sel qui couvre cette ville, le sel qui aide tant à préserver les corps des outrages du temps, dissout la neige, corrompt la glace, le sel oui, le sel qui a fait sien le ciel ici, conserve tout autant les ombres. Et cette ombre la, l’ombre de cet homme, je sens bien qu’elle est là, parmi nous. Que jamais elle n’a été aussi présente. Pesante. Et si elle est là, c’est qu’il est encore là aussi. Que serait, que ferait un homme sans son ombre ? Un paon sans le miracle de sa roue ? En veniez-vous, vous aussi, à douter ? À douter qu’il existe ? Qu’il ait jamais pu exister ? Patientez monsieur, patientez. Il se montrera. Regardez le ciel, tout ce sel, si noir et si épais. Tous ces nuages dont il est fait. Ces nuages, ils n’ont pas l’allure que nous leur connaissons lorsqu’ils surviennent chaque année à la même saison. Toute la ville a bien raison de se montrer inquiète. Parce que cette montagne de nuages qui ne dit, qui n’annonce rien de bon, toute cette ombre là : c’est lui. Enfin, une partie de lui. Lui, il est derrière. J’en suis sûre et certaine à présent. Alors attendez, attendons midi. Un nouveau midi. Peut-être le dernier. Parce que c’est à midi, à midi seulement que le ciel pose pied sur la terre.»
Di Brazzá - Square aux paons (Pour A.Q)

dibrazza | 15 h 25 | Rubrique : JOURNAL D'UNE DISPARITION. Nocturnes Livre II | Màj : 08/08/08 à 19 h 00

-« Vous le reconnaissez ? Cette photo a été prise il y a si longtemps. Ma fille avait juste six mois. Regardez comment il la tient. Ne dirait-on pas la sienne tant il la regarde avec amour ? Ce jour là nous étions allés dans les Terres, à cet endroit où il reste encore un peu de forêt. Ce fut une journée magnifique. C’est mon mari, oui, qui a pris la photo. Mais je ne l’ai jamais montrée à personne. Et le ferai d’autant moins en ce moment avec toutes ces rumeurs effrayantes qui circulent. Il ne manquerait plus que ça en effet que l’on croie que cet enfant est le sien. Et qu’on vienne me l’enlever. Qu’on lui fasse du mal. Elle qui est déjà si souffrante. Si différente des autres enfants. En ce moment, je suis rassurée. Elle ne risque rien. Elle est chez son père. Oui, nous sommes séparés. Depuis quelques années. Mais on s’entend bien. Il y a des fois, comme ça, où le divorce donne une force nouvelle à la relation entre un homme et une femme. Je crois, même si cela peut vous paraître stupide, que mon ex-mari et moi nous aimons beaucoup plus, beaucoup mieux même, depuis que nous ne nous aimons plus. Dit comme ça, je sais…Mais que voulez-vous, je ne trouve pas d’autres mots pour vous le dire. La petite est chez lui, donc, en ce moment. À la montagne. Tout ce grand air, ça ne peut que lui faire du bien. Toutes ces prairies, ces fleurs qu’on ne voit pas ici, tous ces sous-bois où on la promène, toutes ces clairières : elle adore ça. Et puis avec sa grand-mère, elle s’active. Et que je te vais un jour cueillir des baies, fraises, framboises, myrtilles, et que je te fais des confitures ou une tarte le jour qui s’en suit. Je crois d’ailleurs qu’elle est bien mieux là-bas qu’ici. Seulement voilà, là-bas, il n’y a pas de travail. Alors, comment ferais-je ? Pourtant ici, dans ce petit appartement, je sens bien qu’elle n’est pas très heureuse. Et bien que tous les mercredis, quand le temps le permet, je l’emmène se promener au parc, ou dans le square aux paons, ce n’est quand même pas la même chose. Le samedi et le dimanche je ne peux pas. Je travaille. Dans les grandes surfaces on ne choisit pas ses jours. Déjà, j’ai bataillé, vous savez, pour le mercredi. Alors ces deux jours là c’est les voisins qui la gardent. Enfin, qui gardent un œil sur elle. Sans plus. Parce qu’ils ont leurs propres enfants, eux aussi, bien sûr. Avant, quand il était encore là, lui, c’était plus simple. Il la prenait souvent avec lui. Je savais qu’avec lui elle ne risquait rien. Il était si attentif avec elle. Si prévenant. Et elle, elle qui ne dit jamais un mot ou presque, elle qui semble vivre en permanence dans son petit monde, il arrivait à l’éveiller. Je crois bien que c’est lui qui lui a donné ce goût qu’elle a pour les oiseaux, la nature. Quand elle était bébé il s’amusait à lui imiter le chant de tel ou tel passereau. Et puis après, il lui a apporté plein d’albums avec des images ou des photos d’oiseaux. Et celui-ci, comment chante-t-il ? lui demandait-il en pointant telle ou telle image. Et il fallait alors qu’à son tour elle aussi se lance dans l’imitation de tel ou tel chant. Elle est devenue vite très forte à ce petit jeu là. Ils faisaient des concours, des blind test comme il disait. Et même maintenant qu’il n’est plus là elle continue de gazouiller, de pépier ou de faire des trilles toute la journée. C’est pas une fille ma fille, vous savez, c’est une vraie volière. Quelquefois il l’emmenait dans les terres, voir les flamants,les hérons, les aigrettes, toutes sortes d’échassiers dont il lui décrivait le mode de vie avec beaucoup de précision, et elle l’écoutait comme si elle était à même de tout comprendre, de tout assimiler. Mais l’oiseau qu’elle aimait le plus, comme beaucoup de petites filles, c’était le cygne. Elle passait des heures à le dessiner. La photo que je vous ai montrée tout à l’heure a été prise un de ces jours là, enchanteurs. Cet homme était un vrai conteur. Même mon mari il l’ensorcelait avec toutes ses histoires d’oiseaux. Sa connaissance de la flore aussi. Pourtant mon ex, c’est pas un romantique. Toutes ces choses là, avant, il se contentait de dire c’est beau, hein, chérie : c’est tout. Votre homme, vous savez, c’est vraiment peu dire que mon mari l’adorait. Mon mari, il a jamais eu trop d’amis. Pas très liant, le bonhomme. Quand je voulais voir l’un, voulais voir ou inviter l’autre, il se faisait toujours tirer l’oreille. Il préférait la vie de famille. Rester entre nous. Oui, c’est ça, ce qui lui plaisait, nous, pas le monde alentour. Mais votre homme, ce qu’il ressentait pour lui, alors ça, c’était autre chose. Oh, croyez pas qu’il lui faisait des grandes démonstrations, c’était pas son style, mais je le voyais bien qu’il y tenait. Parce que, lorsque on faisait le projet d’aller ici ou là pour sortir la petite, qui sinon lui demandait Tu crois qu’il voudra venir avec nous ? Et d’ailleurs, quand il s’est agi de baptiser la petite, c’est à lui et à lui seul qu’il a proposé d’en être le parrain. Mais il a refusé. À cause de l’église. Il a dit les églises je n’y entre jamais. Même pour ça ? lui a fait mon mari. Même pour ça. Il a pas voulu s’expliquer. Juste quelque chose comme le bon dieu et moi on est pas très copains. Mon mari a bien tenté d’insister, après tout on a tout notre temps pour réfléchir, mais la réponse ça a toujours été non. Alors on s’est rabattu sur mon beau frère. Mais je crois que mon mari en a beaucoup souffert. Qu’il comprenait pas. Qu’il comprenait pas pourquoi cet homme auquel il montrait tant de respect, d’estime et d’affection lui refusait cet honneur là : être le parrain de sa fille. D’autant plus que cet homme il l’adorait notre petite, ça se voyait bien. Ça a jeté un froid entre eux. Oh, le temps a passé, comme il le fait toujours, mais je crois que cette cicatrice elle a jamais trop voulu disparaître. Que mon mari l’aimait toujours autant mais qu’il lui en voulait quand même un peu. Comme moi. Qui lui en veux aussi d’être parti comme ça, sans rien dire, ni à nous ni à personne ni surtout à la petite. Surtout à la petite. Parce que, lorsque il a disparu, mon ex était déjà à la montagne. Retourné chez sa mère. Mais quand je lui ai dit, un jour au téléphone Tu sais, ton copain il est parti, on sait pas ce qu’il est devenu j’ai bien compris à son silence que ça lui faisait mal ce départ. Surtout pour elle, lui aussi. Parce qu’il savait, il avait bien vu, toute cette vie que lui seul savait lui apporter, lui faire partager. Et souvent mieux que nous, ses propres parents, n’arrivions à le faire. Oui, vraiment, vraiment je ne comprends pas : comment peut-on faire ça, hein ? Se donner tout entier à quelqu’un, se donner si fort à quelqu’un, d’une telle façon qu’on en devient sa nourriture, son eau de source, son seul espace et puis après s’en aller comme un voleur. Même si on a toutes les raisons du monde de se comporter ainsi, moi je dis que ce n’est pas bien. Il y a que la grand-mère paternelle pour trouver que c’est bien ce départ. Que cet homme il a planté sa graine dans la tête de la petite. Que sans lui cette tête elle résonnerait pas de tous ces chants d’oiseaux. Qu’après ça, il n’y avait plus rien d’autre à faire que de laisser tous ces petits êtres y aller de leurs chansons dans leur nouvelle clairière. Qu’après ça, il ne restait plus qu’à s’en aller. Tout simplement. Comme il l’a fait. Elle est bien la seule à le dire la grand-mère. Parce qu’ici alors, on dit tout autrement. Vous êtes au courant bien sûr, n’est-ce pas ? Tout ce bruit, toute cette fureur qui court ici et là dans les artères. Tous ces gens aussi, qui vous en veulent, oui, à vous, tout autant qu’à lui. Certains même allant jusqu’à dire que vous avez réveillé ce qui n’aurait jamais dû l’être. Au grand jamais. Et que vous en paierez le prix. Comme lui, si on le retrouve. D’ailleurs on le retrouvera, l’ordure. Il faudra que vous soyez prudent, monsieur, lorsque vous sortirez. Allez savoir si un voisin ne vous aura pas vu entrer. Et n’aura pas téléphoné ici ou là pour dénoncer votre présence. On ne peut plus dès à présent faire confiance en personne. C’était d’ailleurs une folie, pour vous, de venir jusqu’ici. En plein jour. Ah, et pour la photo : je peux compter sur vous pour garder le silence, n’est-ce pas ? C’est que, voyez vous, quoi qu’il se passe: je n’arrive pas à m’en séparer. »
Di Brazzá - Rue Coeur Gros (Pour Bella Ciao)

dibrazza | 15 h 28 | Rubrique : JOURNAL D'UNE DISPARITION. Nocturnes Livre II

-« Qu’est-ce que tu crois que j’ai fait ? Je suis partie. Y avait-il autre chose à faire ? Elles étaient toutes là. Toutes. Toutes aussi folles l’une que l’autre. Comme venues en procession à son chevet. Mais comment peut-on imaginer un seul instant prendre place au chevet d’une ville, hein ? Tu imagines ça, toi, veiller une ville ? Parce qu’elles étaient là pour ça : la veiller, cette ville. Comme on veille une morte, une agonisante. Et puis, attends un peu : toutes vêtues de noir. La mine et les cheveux défaits. Comme si elles portaient le deuil, quoi. Déjà. De vraies pleureuses. Sauf moi, bien sûr. Et puis une autre, oui, c’est vrai, nous étions deux à faire tache avec nos jupes de couleur. Deux oui. Ou trois. Mais alors : pas plus. Et elles parlaient. Parlaient. Je te dis pas. Toutes l’une à la suite de l’autre. Tu les aurais entendues… Et puis alors elles mélangent tout. Tu ne sais plus ni de quoi ni de qui elles parlent. Quand tu crois qu’elles font allusion à ce type qui a disparu et qui serait la cause de tout ce désordre de tout ce qui manquera pas d’arriver mesdames ça je vous le dis eh bien non, c’est à l’autre, celui qui le cherche, qu’elles pensent. Difficile à suivre. D’autant plus que maintenant, la dernière, c’est qu’il y aurait des enfants qui se trimballent. Oui : IL aurait fait des enfants, IL ; aux unes comme aux autres. Lequel des deux aurait fait ça ? J’avoue que j’ai pas trop compris. Je penche pour le disparu. Mais va savoir, avec elles… En tous les cas, ces enfants, c’est d’eux que viendrait le danger .Et le ventre de bien des femmes, des matrones de cette ville comme elles disaient (quoique je crois bien quand même avoir entendu salopes) serait jamais qu’une commode aux multiples tiroirs bourrés de linge sale. Oui. Voilà ce qu’elles sont arrivées à se dire. Qu’il fallait se débarrasser de tout ça. De toute cette saloperie cachée dans les tiroirs. Se débarrasser tout autant de la commode que des tiroirs et du linge. De toute cette lie qui était issue de la lie. Que sans ça, il nous arriverait un grand malheur. Il y en a même une qui a rajouté qu’en ce moment la ville, elle était comme le cochon quand il voit s’avancer son tueur. Quand il reconnaît son tueur parmi tous ces gens qui l’entourent. Et qu’il crie mais ne bouge plus. Comme tétanisé. Parce qu’il a reconnu la main parmi toutes les mains. Parce que depuis des jours il a reconnu le son particulier de la lame qu’on frotte et frotte encore à la pierre ou au fusil pour l’aiguiser. Qu’il l’a entendu ce chant de mort que chante la lame du couteau, de la garde à la pointe, de la pointe à la garde et ainsi de suite jusqu’à ce que son fil soit aussi fin que la frontière entre le jour et la nuit. Et alors elle a ajouté que nous, nous aussi, si on se décidait pas à faire quelque chose, et maintenant, pas demain, nous aussi on allait connaître l’avenir du cochon. Que toute la peau de cette ville elle allait être comme lavée, ébouillantée, et puis frottée, très fort, jusqu’à en ôter chaque poil, et puis bien poncée. Et puis aussi qu’elle allait être pendue, oui pendue, la ville, comme on pend un cochon. Et finalement : éventrée. Tu te rends compte ? Non mais tu te rends compte un peu ? La lie, à mon avis c’est elles qui l’ont bue. Et ça leur a tourné la tête. Parce qu’en plus, c’était pas du thé qu’elles buvaient, je peux te l’assurer. C’est pour se remonter qu’elles disaient, mais juste une goutte alors : tu parles ! Les gouttes elles en finissaient jamais de couler dans leurs verres, de faire leur chemin du verre aux lèvres, des lèvres au gosier, du gosier aux veines. Moi aussi j’ai bu ; mais un peu. De toutes façons y avait pas autre chose. Ni à faire ni à boire. Que de l’alcool. Et pas du vin ni de la bière, non. Une sorte d’eau de vie, qui était bonne d’ailleurs, mais ce genre de choses qu’on ne boit plus trop qu’à la campagne. Qui l’avait apportée là-bas ? Je n’en sais rien. Mais alors pour manquer, non : ça ne manquait pas. Tu te rends compte un peu ? Nous, des femmes, boire comme ça, comme des ouvriers, comme des paysans quand vient la fin de la semaine. Qui aurait jamais pu imaginer qu’un jour il se passe quelque chose comme ça ici ? Et ça a continué. Boire et parler. Parler et boire. Et gémir. Et pleurer aussi. Et prophétiser. Quand l’une n’avait pas déjà pu constater qu’on faisait feu de toutes les bagnoles au centre ville (t’en as vu une, toi, de voiture brûlée ?), l’autre avait pu voir surgir, sous le pas de telle ou telle porte, dans l’entrebail de tels ou tels volets, cette même vapeur que crachent les locomotives et qui vient se frotter à la graisse de leurs essieux. Quand l’une y allait de sa vérité, l’autre y allait de la sienne. Parce que la vérité, elles avaient que ça à la bouche toutes ces femmes. En vérité je vous le dis on entendait que ça. En vérité…/ En vérité…./ En vérité cet homme il a pas disparu. Il est là. C’est celui là. Celui là, qui questionne et questionne et arrête pas et arrête jamais de poser ses questions .Celui là, oui, qui dit qu’il cherche l’autre. Mais son autre, moi je vous le dis, en vérité : c’est rien d’autre que lui./ Moi je dis au contraire que l’autre, celui qu’a disparu c’est des histoires. Qu’il existe pas ce type, qu’il a jamais existé, et que c’est ces histoires qui nous emboucanent. Parce que c’est lui, rien d’autre que lui qui nous raconte ça qu’il a existé. Qu’il a disparu. Vous l’avez vu disparaître vous, cet homme ?/ Eh, c’est que pour disparaître faut d’abord être apparu/ Qu’est-ce que tu racontes, je l’ai vu moi, ce type, je l’ai vu. De mes propres yeux/ Moi aussi/Quand je pense que c’est même moi qui l’ai aidé à se loger/Eh bien t’aurais mieux fait de rester chez toi ce jour là/ Et les gamins, hein ? Les gamins qu’il a fait, t’en fais quoi, hein ? Parce que toutes ces putes c’est pas dans le désert qu’elles sont allées se faire zober comme des chiennes, hein, bientôt celle là tu vas voir qu’elle va nous dire que c’est un coup du Saint Esprit/ J’ai pas dit ça j’ai dit…/ Et d’ailleurs, en vérité…En vérité ? Je vais te dire moi leur vérité qui n’est pas bonne à dire. Leur vérité c’est qu’au moment où je suis partie ça discutait sec pour s’en débarrasser de l’inspecteur comme elles disaient. De l’inspecteur comme des chiennes et de leurs saletés de chiots. Ça discutait sec non pas pour savoir si on allait ou pas leur faire la peau mais comment, et qui allait s’en charger. Que sinon, si on s’en chargeait pas à la place des hommes, c’est trop grave, oui trop grave ce qui allait se passer. Qu’on pouvait pas laisser faire. Que c’est le rôle d’une femme, ça, de pas laisser faire. Bon sang, quand je les regardais, le cou gonflé par la colère ou je ne sais quoi d’autre qui sentait bien plus fort, bien plus mauvais que la colère, je me suis dit putain on dirait une assemblée de lézards .Tu sais bien, oui, le lézard vert. Celui là. Celui qui reste là, devant toi, immobile, les yeux lui sortant de la tête et la gorge plus enflée qu’un poumon et qui d’un coup, d’un coup se met en marche et court ; et court d’une telle façon que rien, non rien, ne pourra plus l’arrêter dans sa course ; et te saute dessus, et te mord, oh mon dieu, te mord d’une telle façon que rien, non, rien ne pourra plus jamais faire qu’il desserre les dents. Ses dents qui pénètrent ta chair. Et broient tes os. Oh putain oui je suis partie. Parce qu’alors c’est rien de le dire mais elles me font vraiment froid dans le dos ces femmes. Froid. Tu crois qu’il faut lui dire ? Qu’il faut aller lui dire à cet homme qu’en ce moment il se passe des choses ? Et que c’est pas parce que lui il voit rien de tout ça qu’il ne se passe rien. Qu’il ne va rien se passer. Tu irais, toi, lui dire ? Et pour toutes ces femmes, ces pauvres mères qu’ont jamais rien demandé à personne et qui risquent si gros maintenant, elles comme leurs enfants, qu’est-ce qu’on peut faire ? Tu en connais une toi, de ces mères là ? Et mon mari, tu crois qu’il faut que j’en parle avec lui aussi ? Tu lui en parlerais, toi, à ton mari ? »
Di Brazzá - Avenue Guillevert (Pour M.B)
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Ce chapitre est le vingt et unième du Journal d'une disparition. Qui constitue la deuxième partie de mon Livre de Nocturnes, (Chochottes blues?) en étant la première. Il s'agit bien entendu d'un premier jet.
Si vous le voulez bien nous arpenterons ensemble un certain nombre de rues, quais, places et jardins de cette ville au nom étrange. Accompagnant ainsi à notre manière cette recherche qui se met en route aujourd'hui.
Toutes les petites musiques jointes à ces "épisodes" sont des compositions originales instrumentales que j'ai signées. Et jouées. Je ne saurais bien sûr vous obliger à les entendre. Mais sachez, vraiment, n'y voyez aucune vanité de ma part, que le film souffrirait de cette absence de bande sonore.
Merci à tous d'être là. Si nombreux. Attentionnés et attentifs.
dB
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dibrazza | 12 h 03 | Rubrique : JOURNAL D'UNE DISPARITION. Nocturnes Livre II | Màj : 02/08/08 à 15 h 27
Di Brazza - Chemin de l'envol du héron ( prélude pour guitare et flute) B.O.L du Journal d'une disparition. Inédit.
-« Il a cru que je le voulais. Que j’en avais envie. Mais non. Je ne voulais pas. C’est la façon stupide dont je m’y étais prise pour lui demander ça qui a fait qu’il a entendu tout autre chose. Et il y a de quoi. Car stupide, et même un peu méchante, je crois bien l’avoir été dès le départ. Vous-même, que viendriez-vous à penser d’une femme de mon âge et de ma condition qui s’invite à votre table puis vous conduit jusqu’à sa chambre, jusqu’à son lit, pour ne plus rien vous demander ensuite? Parce que c’est ainsi que cela s’est passé. Nous étions ici. Dans ce même restaurant. Lui était installé à cette table, là-bas, près de la fenêtre, et moi à celle-ci, qui nous fait face. Je m’apprêtais à dîner seule, comme je le fais si souvent hélas depuis que je suis veuve. Lui aussi était seul. S’il ignorait tout de moi, jusqu’à mon existence (d’ailleurs il me tournait le dos, alors, comment aurait-il pu me voir ?) je savais, moi, par contre, un grand nombre de choses à son sujet. De ce genre de choses que les femmes se chuchotent entre elles et qui vont leur chemin de bouches en oreilles, se cognant à tous les coins et recoins d’une chambre, d’un salon, puis d’un quartier, puis enfin d’une ville et, pourquoi pas : d’une région toute entière. Vous permettez ? lui ai-je dit , mon panier de ragots sous le bras. Vous permettez ? Et je me suis assise. Oui. Assise. En face de lui. À sa table. Comment réagit-il ? Comme un homme qui s’inquiète auprès du chef de rang que votre couvert n’a pas été mis, vous complimente de la façon la plus exquise sur votre teint et grimpera peu après, de la manière la plus naturelle du monde, les quelques marches par lesquelles on accède à votre chambre depuis votre salon. Car c’était là que je le conduisis. Là que depuis le départ je voulais le conduire. Dans ma chambre. Il a été surpris. Surpris, oui, mais pas de se trouver là avec moi, bien au contraire puisque, comme je vous l’ai souligné, tout semblait se dérouler pour lui de la manière la plus naturelle du monde. Non. Ce qui provoqua sa surprise, c’est la décoration des lieux. Il s’attendait, j’en suis certaine, à quelque chose d’un peu mièvre. Un univers très… comment dire… féminin. Enfin, le féminin tel que le masculin s’emploie à le voir, à l’imaginer, à nous le faire entrer dans la tête. La nôtre, comme celle de leurs fils. Un féminin qui le rassure quant à sa masculinité. Cette nuit là il faisait froid. Très froid. Quelques jours auparavant il était même tombé quelques flocons de neige que le vent avait très vite verglacés. Et les radiateurs ne suffisant pas, je lui demandai donc s’il voulait bien aller chercher dans la remise de quoi faire un bon feu de bois dans la cheminée. Puis, tandis qu’il s’affairait, je mis un peu de musique. La même que celle que j’avais été entendre en concert la veille. Faust. Pas l’opéra de Gounod. Non.
Di Brazzá - Chemin de l'envol du héron (Pour S.F.G)
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Ce chapitre est le vingtième du Journal d'une disparition. Qui constitue la deuxième partie de mon Livre de Nocturnes, (Chochottes blues?) en étant la première. Il s'agit bien entendu d'un premier jet.
Si vous le voulez bien nous arpenterons ensemble un certain nombre de rues, quais, places et jardins de cette ville au nom étrange. Accompagnant ainsi à notre manière cette recherche qui se met en route aujourd'hui.
Toutes les petites musiques jointes à ces "épisodes" sont des compositions originales instrumentales que j'ai signées. Et jouées. Je ne saurais bien sûr vous obliger à les entendre. Mais sachez, vraiment, n'y voyez aucune vanité de ma part, que le film souffrirait de cette absence de bande sonore.
Merci à tous d'être là. Si nombreux. Attentionnés et attentifs.
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dibrazza | 15 h 07 | Rubrique : JOURNAL D'UNE DISPARITION. Nocturnes Livre II | Màj : 02/08/08 à 09 h 00
Di Brazza - Rue d'Où suis-je? Variation #4 (instrumental) B.O.L du Journal d'une disparition. Inédit.
-« L’ombre ? Elle est comme lui. Comme votre homme. On la voit jamais s’en aller. Le matin, à la première heure, aux premiers rayons du soleil : la voilà qui jaillit comme un filet d’eau noire. Puis enfle. Et s’écoule. Et saute. Et s’accroche aux murs, aux ramages des arbres, à nous, à qui sait quoi encore qu’elle suce, lèche, et mâche, ivre de tout ce sel qui s’en vient fondre sous sa langue. Et puis vient le midi. Et avec lui : plus rien. Plus une goutte d’ombre. Où est-elle ? Qui peut le dire. Est-ce si important puisque passé le temps d’une heure, même pas, la voilà qui est là de nouveau. Qui revient. Et déroule un à un ses anneaux. Et serpente. Et s’allonge démesurément jusqu’à cette heure, jamais tout à fait la même, où après avoir recraché lunes, comètes et étoiles comme s’il s’agissait de fruits pourris, le ciel se met alors en marche et l’écrase. Inexorablement. De la même façon que nous autres humains écrasons les fourmis. Rien de bien neuf dans tout cela. C’est la marche du monde. Non ? Mais allez savoir, qui sait en effet, qui sait ? C’est peut-être là, dans cette nuit sans lunes, sans comètes, sans étoiles qu’il se trouve à présent, votre disparu. Ce serait à mon sens la meilleure des choses qu’on puisse vous souhaiter. Parce qu’en ce cas, monsieur, puisqu’un matin naissant suffit à lui tout seul à la résurrection des ombres, soyez certain qu’il reviendra. Demain. Avec la lumière. En attendant, si vous le voulez bien (mais vous êtes venus pour ça, n’est-ce pas ?) je vais vous raconter une drôle d’histoire pas très propre, dans laquelle l’ombre, comme la lumière, et votre homme bien entendu, ont un grand rôle à jouer. Je m’étonne d’ailleurs que depuis le temps que vous consacrez à rencontrer l’une et l’autre, aucune d’entre nous n’ait encore songé à vous la raconter. Vous n’ignorez pas, j’en suis sûre, ce que signifie l’expression Figure locale. Eh bien voyez-vous, jusqu’à il y a peu, car elle s’est éteinte il y a juste quelques mois, la figure locale la plus célèbre de cette ville était à juste titre une semi clocharde dont personne ici ne pourra jamais vous dire l’âge tant elle a toujours été vieille. Très vieille. On dit (mais vous avez dû vous rendre compte combien on dit ici) que dans ses premières années cette femme fut fort belle. Je veux bien le croire. Pourquoi pas ? Mais moi je l’ai toujours vue vieille. Et laide. Parce que laide, ça : elle l’était. Affreusement. Par quoi commencer ? Son visage ? Il était tout ridé, bien évidemment, mais surtout boursouflé et rougi par l’alcool. Car elle buvait bien sûr. Des litres et des litres. Surtout du rhum. Une boisson d’homme pourtant. Sur son front, lorsque ses longs cheveux filasses voulaient bien s’écarter un peu, à moins qu’elle ne les ait écartés elle-même d’un geste brusque, enfin fâchée de ne plus rien y voir, on pouvait découvrir deux kystes graisseux de bonne taille. L’un étant plus proéminent que l’autre si je m’en souviens bien. Avec ça, un nez en patate mangé par la couperose et orné lui aussi de boutons ou de verrues, un sourire qu’aucune dent n’illuminait, le dos voûté comme une carabosse vêtue de haillons et des savates au pied avec lesquelles aucun chat ni aucun chien n’auraient au grand jamais accepté de jouer. Comment s’appelait-elle ? Franchement, je l’ignore. Et ne m’y suis jamais trop intéressée. Les gamins l’appelaient Negrita. À cause du rhum, bien entendu. Negriiiiiita ! Negriiiiita ! ils lui criaient à peine l’apercevaient-ils poussant son landau, son éternel landau, dans lequel elle enfouissait tout ce à quoi elle tenait le plus. Ses bouteilles en particulier. Mais, bon, je ne suis jamais allée voir de près. Ni moi, ni personne non plus je crois. À part votre homme peut-être. Mais nous verrons cela en son temps. Il ne faut pas croire, Negrita, le fait de l’appeler ainsi, ce n’était pas méchant. Et ne paraissait pas lui déplaire. Est-ce parce que cela lui rappelait le temps, antediluvien, où ses cheveux longs de plus de quatre-vingt centimètres à présent étaient d’un noir pareil à celui des corbeaux ? Est-ce que cela lui rappelait ses origines ? Je crois en effet qu’elle devait avoir du sang espagnol et gitan, un sang de vierge noire comme on dit ici. En tous les cas, je ne l’ai jamais vue se rebeller lorsque quelqu’un, enfant ou pas, s’avisait de l’interpeller ainsi. Et pourtant, croyez moi, cette femme avait l’invective facile. Et théâtrale avec ça. Car comme comédienne, elle se posait là. Comme chanteuse réaliste aussi. Imaginez un peu. Vous êtes là, dans un café. En train de lire le journal, ou de deviser avec l’un ou l’autre de vos amis. Ou de jouer aux cartes. Et soudain. Que se passe-t-il, soudain ? Il se passe qu’Elle arrive, elle, Son Altesse Impériale Négrita Première, bourrée comme un carrosse au jour du sacre, semblant tirer tout ce qu’il y a d’air dans la salle comme on ouvre grand des rideaux et puis, posée là, dans cet entrebail fait d’un restant de ciel et de fumées de tabac : voilà qu’elle se met à hurler la chansonnette. À capella. Une horreur indicible toujours ponctuée cependant par des hourras, des bis, des applaudissements fournis. Croyez-vous qu’elle faisait la quête ? Qu’elle passait alors entre chacun d’entre nous avec un semblant de chapeau ? Oh que non. Négrita Première levait l’impôt. C’était nous, nous qui nous dressions, quittions notre table et allions lui porter notre obole (son Dû) au creux de sa main. Une main d’une crasse telle que je me demande bien qui, à part votre homme, a pu la lui serrer. Question théâtre aussi elle avait un bon répertoire. Son numéro le plus connu, c’était l’accident. Celui là, elle le jouait très souvent. Mais il impliquait que l’un d’entre nous acceptât de jouer les seconds rôles. Un exemple. Vous êtes en voiture. Vous arrivez à une allure, ma foi, convenable au carrefour qui se trouve juste en bas de
Di Brazzá - Rue d'Où suis-je? Variation #4 (Pour Mitraillette)
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Ce chapitre est le dix-neuvième du Journal d'une disparition. Qui constitue la deuxième partie de mon Livre de Nocturnes, (Chochottes blues?) en étant la première. Il s'agit bien entendu d'un premier jet.
Si vous le voulez bien nous arpenterons ensemble un certain nombre de rues, quais, places et jardins de cette ville au nom étrange. Accompagnant ainsi à notre manière cette recherche qui se met en route aujourd'hui.
Toutes les petites musiques jointes à ces "épisodes" sont des compositions originales instrumentales que j'ai signées. Et jouées. Je ne saurais bien sûr vous obliger à les entendre. Mais sachez, vraiment, n'y voyez aucune vanité de ma part, que le film souffrirait de cette absence de bande sonore.
Merci à tous d'être là. Si nombreux. Attentionnés et attentifs.
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dibrazza | 21 h 34 | Rubrique : JOURNAL D'UNE DISPARITION. Nocturnes Livre II | Màj : 31/07/08 à 07 h 55

-« Oui. Si elle vous ouvre. Ce qui est loin d’être certain. Car elle n’ouvre plus, ne s’ouvre plus. À personne. Depuis longtemps. Même à moi. Et pourtant dieu sait que je la connais bien. Pensez donc : je l’ai vue grandir. C’était une enfant (pardonnez moi si je parle d’elle au passé, mais au point où nous en sommes comment faire autrement ?) d’une beauté sans pareille. Et ses cheveux ? Ses cheveux… Quelle jeune fille, monsieur, quelle jeune fille n’a pas rêvé un jour, un seul, d’avoir des cheveux aussi beaux, aussi fins ? Et puis ils étaient d’un tel blond. Un or si pâle, qu’on aurait pu croire parfois qu’il virait au blanc. Un blanc aussi fragile, aussi parfumé que la fleur de l’amélantier. Et d’ailleurs, de l’amélantier, elle ne tenait pas que ça. Parce que ses yeux, ses yeux étaient d’un bleu si profond qu’on aurait dit eux aussi les baies de cet arbuste. Alors, vous pensez bien qu’une fois passés ses quinze ans, toute menue qu’elle était, avec ses poignets de gazelle et ses petits seins qui semblaient battre des ailes au rythme de son cœur, avec sa bouche que le sang irriguait si joliment, avec ces herbes d’or si longues et si fines qui bordaient ses yeux, elle semait du vent d’amour et de folie partout où ses pas la menaient. Les jeunes gens en étaient fous. Tous. Mais elle, comme si de rien n’était, traversait tous ces cœurs comme on traverse une rue, prudemment, en regardant un peu à droite, un peu à gauche, la tête ailleurs, dans son rêve. Sa musique. Oui, sa musique. Car, voyez vous, dès le plus jeune âge cet enfant montra des dispositions particulières dans cet art et conduit très tôt ses parents à l’inscrire au conservatoire pour y apprendre le piano. Habitant juste en face d’elle, j’ai pu entendre résonner ses premières gammes, ses premiers exercices, les tous premiers morceaux qu’elle déchiffrait. Avidement. Elle fit des progrès si vite que la direction du conservatoire lui fit sauter une première puis une seconde classe. Et elle continua si bien de la sorte que des années après, alors qu’elle n’avait qu’une vingtaine d’années, elle obtint le diplôme d’état lui permettant de professer. Ses parents, surtout sa mère, (paix à leur âme) avaient pourtant pensé qu’elle se dirigerait vers une carrière de concertiste, et n’avaient pas manqué d’ailleurs de l’y inciter, très souvent. Mais non, non, elle, ce qu’elle voulait c’était enseigner. Aux enfants. Chez elle. Nulle part ailleurs. Et les enfants, ne serait-ce que parce que leur père se montrait très intéressés par une enseignante aussi séduisante, furent dès le départ très nombreux à fréquenter ses cours. Moi-même, qui suis loin d’être une enfant et qui pourrais être sa mère, je m’inscrivis aussi. Ce qu’elle accepta. Très gentiment. Nous ne devions être que deux ou trois adultes à fréquenter sa maison. Et puis vint le jour, ou plutôt la nuit de la baleine. C’est à partir de là que tout a chaviré. Il faut vous dire qu’il y a quelques années la ville découvrit en s’éveillant une baleine échouée sur cette langue de terre et de sables qui borde les quais du Mémorial des oiseaux. C’était un animal gigantesque. De plus de vingt mètres. Et qui devait bien peser ses trente tonnes, le restant de l’histoire nous l’a montré. Très rapidement toute la ville fut dehors, qui sur les quais, qui sur la plage. Tout le monde, le maire, les conseillers municipaux, les responsables du port, les pompiers, la police, les services vétérinaires : tout le monde était là. Ça faisait une sacrée foule. Et parce que la chaleur, bien qu’il fut très tôt, était déjà suffocante, la baleine commençait à se décomposer. Mais toute cette puanteur ne faisait fuir personne. Bien au contraire. Il faut dire que dans cette ville, il ne s’est jamais rien passé. Enfin, jamais rien d’extraordinaire. À ce sujet je me dis bien souvent, et je ne dois pas être la seule à le faire, que la petite comme la grande histoire semble nous avoir toujours traités par-dessous la jambe. Pourtant, tout dans la disposition de cette cité posée comme une conque sur son lit de limons et de pierres semble avoir été fait, conçu, construit pour le théâtre, la tragédie. Ne vous fait-elle pas penser, cette ville, à un théâtre antique dont les quais seraient l’avant scène ? Un théâtre dont le seul mur serait le ciel ? Un mur que rythmeraient colonnes et statues de nuages au fil des heures et des jours ? Alors, vous pensez bien qu’avec cette histoire de baleine que la mer venait enfin nous raconter il y en avait du monde sur les gradins pour assister au spectacle. Ici les gens sont seuls. Terriblement seuls. Tous. Moi de même. Tous ces couples, toutes ces familles, ces bandes d’amis que vous voyez déambuler ici et là, tout cela n’est que tromperie. Simulacre. De la solitude qui s’organise. Et ment. Ou se ment. Et voilà qu’aujourd’hui la mer se chargeait de mentir. Comme on se charge d’un péché. Et nous le présentait, ce péché, ce mensonge, sous la forme d’une baleine énorme se décomposant sur la plage. Une baleine qu’il fallait haler pour l’emporter au loin, dieu seul sait où, dans une usine où des équarisseurs se chargeraient de sa découpe. Mais la grue qu'on avait faite venir tout spécialement pour accomplir cette besogne, la grue chargée de la hisser, cette grue qui s’était faite attendre toute une journée, voilà qu’elle n’arrivait pas à le hâler ce mensonge de mer. Voilà qu’elle pliait comme nous pliions tous avec elle. Et la nuit est tombée. Chacun est parti se coucher. Pour revenir sans faute dès le matin suivant. À la première heure. J’y étais moi aussi, bien sûr. Parmi les premiers arrivés. Juste à côté d’elle, notre petite professeur de piano, que j’étais passée prendre chez elle afin de faire route ensemble. Mais le spectacle était le même que la veille. Seule l’odeur, la puanteur était différente. Plus forte, plus acre, plus écoeurante encore. Une deuxième grue était venue prendre la relève de celle de la veille mais se montrait toujours aussi impuissante à soulever une telle masse, et semblait vouloir se briser à chaque instant. C’est alors qu’on l’a vu. Lui. Votre homme. Il était allé vers le maire, vers les responsables de la capitainerie, vers l’un vers l’autre, est-ce que je sais, tant il semblait s’adresser à tous les acteurs de cette tragédie. Qu’est-ce qu’il disait ? Eh bien il a dû leur dire puisqu’on ne peut pas soulever ce truc là autant le découper ici. Ça ne peut être que ça en effet. Parce que dans l’heure on l’a vu à l’ouvrage, lui, et une bonne pelletée d’hommes. Tous armés de scies mécaniques. Mais ce n’était que lui, lui seul qu’elle et moi regardions. Surtout elle. Qui semblait fascinée par cet homme que le sang, tout autant celui de la baleine que celui du jour à peine né, recouvrait d’un manteau d’écume. Cet homme qui tomba très vite une chemise que tout ce pourpre marin détrempait. Et elle m’a quittée. Oui. Elle m’a quittée. Pour s’approcher. Aller au plus près de cet homme. Jusqu’à le regarder dans ses yeux. Jusqu’à ce qu’il en vienne à la regarder lui aussi. Dans ses beaux yeux d’amelantier. Et puis elle lui a tendu ce joli foulard qu’elle avait sur ses épaules pour qu’il s’essuie les yeux, les lèvres, le front. Et puis, il faut le dire pour le croire, monsieur, parce que ces deux là ne se connaissaient pas, ne s’étaient jamais vus ni croisés auparavant, il a posé son bras, son bras ensanglanté sur ses épaules, ce qu’elle a laissé faire, et c’est comme ça, oui comme ça, qu’ils s’en sont allés, qu’ils ont quitté la scène. Lorsque je m’en suis retournée plus tard chez moi j’ai alors constaté que les volets de la petite étaient fermés. Oui, fermés. Ce qu’elle ne faisait jamais. Même ceux de sa chambre, à la nuit, elle les laissait grands ouverts. Comme pour guider les étoiles jusqu’à son chevet. Et à partir de là, très vite, elle s’est amoindrie. C’est comme ça qu’on dit, chez nous, des gens qui peu à peu restreignent le cercle dans lequel ils vivaient jusqu’alors. Qui ne vont plus ici, ou alors très peu. Qui ne vont plus là. Qui ne fréquentent plus l’un. Qui ne fréquentent plus l’autre. D’élèves elle n’eut bientôt plus un. Des leçons de piano dans le noir, c’est certain, ça fait peur aux enfants. Moi-même n’y suis plus allée. Je ne sais pas, non, je ne sais pas ce qu’il lui a fait votre homme durant ces deux jours où ils sont restés enfermés (je l’ai vu sortir au matin du troisième) et il se dit tant de choses pas nettes à ce sujet que je me garderais bien de vous les répéter. Ce que je puis vous assurer c’est qu’il n’est jamais revenu la voir. Et que cette première journée, juste après leur séparation, elle l’a passée toute entière à jouer, jouer, jouer comme une folle qu’elle était déjà. Toute la rue était emplie de sa musique. Qui débordait sur les terrasses, le rebord des fenêtres, le moindre encorbellement. C’est ce jour là, oui, qu’elle a commencé à s’amoindrir. Depuis ce jour aussi, qu’elle ne joue plus de piano non plus. On l’a vue encore quelquefois, de rares fois, lorsqu’elle sortait pour faire quelques courses, car il faut bien manger ; et puis elle a chargé le petit épicier du coin de lui livrer chez elle ce dont elle avait besoin. Son seul contact avec le monde c’est donc lui à présent. Ce petit arabe, bien poli, bien gentil, qui lui apporte son panier. C’est une histoire étrange, n’est-ce pas ? Surtout ici. Parce que, si tout cela, toute cette chose incompréhensible, s’était passé dans les Terres, j’aurais pu le comprendre. C’est que là-bas, en effet, tous les oiseaux du monde entier ont choisi ce domaine, cet enchevêtrement de marais et d’épaves pour s’y apparier et mourir aussi, trop souvent hélas. Épuisés comme ils sont par tout ce ciel dans lequel ils s’écrivent. Mais ici, monsieur : ici. Qu’une jeune femme soit mordue à la gorge comme seul l’orage mord et qu’elle en sorte comme pulvérisée : c’était jusqu’alors impensable. Alors oui. Allez y. Allez la voir si vous voulez. Allez donc tenter de la rencontrer cette pauvre jeune femme qui n’ouvre plus sa porte qu’aux ombres et à son petit épicier. Allez y. Oui. »
Di Brazzá - Traverse où sont les voiles sauves (Pour P.C)
Ce chapitre est le dix-huitième du Journal d'une disparition. Qui constitue la deuxième partie de mon Livre de Nocturnes, (Chochottes blues?) en étant la première. Il s'agit bien entendu d'un premier jet.
Si vous le voulez bien nous arpenterons ensemble un certain nombre de rues, quais, places et jardins de cette ville au nom étrange. Accompagnant ainsi à notre manière cette recherche qui se met en route aujourd'hui.
Toutes les petites musiques jointes à ces "épisodes" sont des compositions originales instrumentales que j'ai signées. Et jouées. Je ne saurais bien sûr vous obliger à les entendre. Mais sachez, vraiment, n'y voyez aucune vanité de ma part, que le film souffrirait de cette absence de bande sonore.
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dibrazza | 13 h 01 | Rubrique : JOURNAL D'UNE DISPARITION. Nocturnes Livre II | Màj : 28/07/08 à 17 h 29
Journal d'une disparition #17

Di Brazza - Chemin des chaumes jusqu'à nous (andantino pour flute, guitare et cordes) B.O.L du Journal d'une disparition. Inédit
- « Eh bien tu vois, moi, pour ma part, c’est l’autre, l’autre seul qui me travaille. Pas le disparu, non, celui là qu’il reste où il est s’il y est, ça m’est bien égal. Parce que c’est de l’autre, de l’autre seul, le chasseur d’Ombre, que je te parle. Celui qui nous est apparu on ne sait trop comment ni pourquoi il y a tant de mois déjà. Je m’inquiète. Ne dis pas que je suis stupide. Tu sais bien, comme moi, qu’il se dit trop de choses à son sujet, qu’il se manigance trop de choses à son encontre depuis un certain temps. Notre bonne ville, tu vois, en ce moment je la sens pas. Je la sens plus. Quelque chose m’échappe. Mais quoi ? Et qu’on ne vienne pas me dire que c’est une histoire de changement de saisons. Les vrais changements c’est au printemps, ou alors au solstice d’hiver qu’ils s’opèrent. Alors, cette histoire de pluies ou d’orages, ou des deux, qui s’avanceraient de concert d’une manière si intense, si inhabituelle, si menaçante que toutes les femmes, tous les hommes, et même les enfants en perdraient la raison : je n’en crois pas un mot. La pluie, l’orage, tout ça a bon dos. À d’autres. Moi, je sens comme un œil, un oeil crevé tout au dessus de nous. Et de lui en particulier. Lui, l’autre, le seul autre. Le chasseur. Quelque chose me dit que les filets qu’il tend vont bientôt l’entraver. Et ça, tu vois, ça, je peux pas laisser faire. Parce qu’il me plait cet homme. Il me plait. J’aime tout en lui. Tout. Son visage, qui s’est tant penché sur l’ombre qu’il recherche qu’on le dirait tout imprégné d’une peau neuve, une peau qui serait à la fois celle d’un autre et la sienne toute entière. J’aime ses yeux aussi. Ses yeux qui demandent. Toujours. Toujours et encore. Ses yeux que rien ne satisfait mais néanmoins engrangent les moissons d’images que nous avons fauchées. J’aime ses mains aussi. La façon dont elles se saisissent des nôtres, comme pour mieux sentir couler ce sang que l’autre, l’ombre, a pu sentir couler. Et puis j’aime sa démarche. Oh oui, j’aime le voir marcher. J’aime la précision précautionneuse de chacun de ses pas. N’as-tu donc jamais remarqué tout ce que je te dis là ? Es-tu comme les autres, avec les autres toi aussi ? À lui faire reproche de toute cette folie sous jacente qui cherche son chemin dans nos pensées et ne manquera pas de sourdre un jour, si violemment qu’il ne restera bientôt rien ni de ce que nous sommes ni de tout ce à quoi nous aspirions. T’es-tu rangée de leur côté ? N’es-tu donc pas sensible à ce silence dont il sait entourer sa voix ? Dont il pare chacun des mots qu’il emploie ? Oui, je l’aime : et alors ? Est-ce mal ? Oui il ne m’a jamais regardée plus longtemps que le temps que dure une question. Oui, en moi, comme en nous toutes, c’était l’autre, l’autre, le disparu, qu’il cherchait : et alors ? Ne peut-on raisonnablement aimer celui qui cherche le disparu en nous ? Ne peut-on espérer s’abandonner tout autant à l’autre qu’à lui, le chasseur d’Ombre ; lui dont la peau se charge de tous les parfums que nous lui avons délivrés ? Que tous ces parfums soient mentis ou exagérés : est-ce là un problème ? Cet homme là, vois-tu, ses épaules, même le soleil à son midi elles s’en chargeraient si c’était lui qu’elles cherchaient à atteindre. Je le sens comme ça, moi. D’ailleurs, cet après midi même, alors que je taillais pour la centième fois mes rosiers, c’est à lui, à lui seul que je pensais. Mon mari ? Allons donc : tu sais bien comme il est. Comme il est devenu plutôt. Et puis même. Même serait-il encore celui que j’ai connu aux premiers temps que non, non, rien n’aurait pu m’interdire de sentir tout mon cœur, mon corps s’emplir du cœur et du corps de cet homme. De cet étranger qui ne l’est plus guère à présent, étranger, si ce n’est peut-être à lui-même. Je me disais : Le voilà. Il t’emmène. Il te prend par la main et il t’emmène. Il t’emmène sur une terre où croissent l’eucalyptus et l’oranger. Et l’olivier aussi. Il te prend par la main et te conduit jusque là, sur cette terre où le bourgeon de ce qui sera plus tard une orange n’a pas encore dit un mot, un seul, de tous les mots qu’il a à dire mais parfume déjà le ciel, le ciel tout entier, qui nous regarde, et enveloppe chacun de nos pas. Il me conduit sur cette terre ou l’olive n’est encore qu’un souvenir charnu, une huile courant sous l’écorce par elle embaumée. Et là, là, sur cette terre il me dit couche toi. Allonge toi, tu es la terre. Tu es toute cette terre à présent. Et je me couche, je m’allonge, et lui présente et mon sein, et ma bouche, et mes yeux, et mes bras, et mes mains, et mes cuisses, et mon ventre. Et je ressens alors ce que femme ressent quand elle est en labours. Je ressens le soc. La dureté, le tranchant étincelant du soc. Je sens sur moi le sabot du cheval. Son souffle aussi. Sur mon cou. J’entends tous ses halètements. Ses halètements mêlés à ceux du laboureur. Qui laboure, et laboure encore et transpire, et essuie la sueur sur son front et le mien, et tombe sa chemise, et tombe ce qu’il reste de ses vêtements, et arrache les miens. Je suis la terre, oui. La terre nue. Et lui le ciel, couronné d’ombre et de lumière. Il entre. Il entre en moi et je le sens jaillir. Et je jaillis aussi. Et de ce chaos là, de cet appariement de sources, naît un printemps multicolore saupoudré de pollens et d’insectes saouls. Moi aussi je suis ivre. Tellement ivre qu’alors le sommeil me surprend. Et je dors. Oui : je m’endors. Je m’enfonce dans la nuit. Cette sorte de nuit que nous seules, femmes, savons appréhender au cœur de ce qui est notre caverne. Notre grotte tapissée de mains et lustrée par les eaux. Voilà. Voilà, oui. Voilà tout ce qui m’assaillait (et m’assaille encore alors que je te parle) tandis que je taillais pour la centième fois mes rosiers. Et d’ailleurs, je me suis piquée. Oui, piquée. À de nombreuses reprises tant j’étais troublée. Mais qu’était la douleur de l’épine, que pouvait-elle être alors que tout mon corps était la terre toute entière ? Cette douleur, vois-tu, ne pouvait qu’être rien. Rien d’autre que propos trop aigu de rosier. Discours d’épine. Comprends-tu maintenant pourquoi j’aime cet homme ? Pourquoi cet autre qu’il recherche je puis, moi aussi, tout aussi bêtement que ça, le déceler et lui offrir à vif comme le font les arbres (et il suffit pour ça de la grâce d’un seul matin) quand ils ouvrent très grand leurs bras chargés d’ors et d’arômes. Comprends-tu tout cela ? »
Di Brazzá- Chemin des chaumes jusqu'à nous (Pour R.P, Paul Edel, et Dame Clopine)
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Ce chapitre est le dix-septième du Journal d'une disparition. Qui constitue la deuxième partie de mon Livre de Nocturnes, (Chochottes blues?) en étant la première. Il s'agit bien entendu d'un premier jet.
Si vous le voulez bien nous arpenterons ensemble un certain nombre de rues, quais, places et jardins de cette ville au nom étrange. Accompagnant ainsi à notre manière cette recherche qui se met en route aujourd'hui.
Toutes les petites musiques jointes à ces "épisodes" sont des compositions originales instrumentales que j'ai signées. Et jouées. Je ne saurais bien sûr vous obliger à les entendre. Mais sachez, vraiment, n'y voyez aucune vanité de ma part, que le film souffrirait de cette absence de bande sonore.
Merci à tous d'être là. Si nombreux. Attentionnés et attentifs.
dB
AUTOPUB , Rappel:
"Récitar Cantando" plutôt que Roman
mon dernier ouvrage : JE EST UNE O.MBRE
est désormais disponible ICI

Illustration haut de page:Copyrights: © Di Brazzá
dibrazza | 19 h 58 | Rubrique : JOURNAL D'UNE DISPARITION. Nocturnes Livre II | Màj : 26/07/08 à 08 h 11